De nouvelles arrestations et, enfin, un progrès dans l’enquête sur les évènements dont il s’agit…


De nouvelles arrestations et, enfin, un progrès dans l’enquête sur les évènements dont il s’agit…

 

Des nouvelles du front ? Vous me demandez des nouvelles du front ?

 

Que puis-je vous dire… Tout est calme ce matin, plus de manifestation, plus de vandalisme, plus de violence, tout ceci est dorénavant sous contrôle des forces de sécurité, devoir, droits et amours républicains ou similaires. Les éléments dont il s’agit sont intervenus à 3 heures 33 ce matin vidant d’un seul coup la place de la justice immanente et celle de l’ordre imminent, ne laissant plus qu’un lointain souvenir perdurer façon brouillard léger du mois d’avril en Picardie orientale sur les vestiges des remous et turbulences passées.

 

Car il faut bien l’admettre, mes amis pingouins amateurs de Piero della Francesca se sont avérés être de sacrés empêcheurs de manifester en cercle, retreint ou non. Comme je vous l’ai rapporté hier, ils se sont regroupés derrière une banderole traditionnelle pour eux, je veux dire une étrange représentation du rêve de Constantin à base de crayons, gouaches et plastiques de supermarché, puis ont scandé des slogans particulièrement virulents contre mes amis emprisonnés au nom de la sacro-sainte responsabilité et culpabilité des vivants quels que soient les troubles ou incidents dont il peut s’agir.

 

Je ne reviendrai pas sur tous ces évènements, je ne veux pas vous lasser. En bref, d’hurlements en vociférations dodécaphoniques ils sont parvenus à regrouper des centaines de personnes derrière leur bannière et à les conduire au bas des marches sombres du palais de la justice. Leur demande visait à la reconnaissance de l’indépendance d’Arezzo et de sa chapelle mais le tohubohu qu’ils ont provoqué n’a pas permis aux autorités convoquées sur place par le collectif de citoyens responsables et graves de s’en faire une image précise. Je crois que les manifestants qui les ont accompagnés n’ont pas compris cela non plus. Tout ce beau monde n’aura retenu que le slogan devenu instantanément fameux : l’extincteur au broyeur, les pingouins aux marsouins, et interprété celui-ci comme un appel à la désobéissance civique, au non-respect des délibérations des organes judiciaires, politiques et agraires tel que visé au livre trois du code des peines et joies multiples.

 

Une grappe militaire d’une cinquantaine de soldats et soldates armés jusqu’aux dents a alors investi les lieux à l’heure précédemment mentionnée et avec grenades lacrymogènes comme instrument de suivi thérapeutique elle a obtenu la dispersion rapide des regroupés asociaux.

 

Ne restaient plus que mes pingouins et figurez-vous une vieille dame sourde tenant son chien à la laisse et invoquant les faveurs divines pour soigner l’allergie dont ce dernier souffrait. Les quatre ont été arrêtés et conduits en cellule d’apaisement psychologique, recueillement juste et durable et pacification interne de laquelle aucun n’est sorti au moment où j’écris ces mots.

 

Il semblerait selon des rumeurs dont la bouchère de la rue Jacques de l’ancienne poste de Ménilom a démontré la justesse en me vendant un gigot d’agneau de 1 kilo et trois cent grammes que les quatre seraient sur le point d’avouer leur responsabilité entière et unique dans les évènements calamiteux d’il y a quelques mois, évènements dont je vous rappelle ne pas avoir réussi obtenu la moindre information en dépit de quatre jours d’enquête menée d’arrache-pied et mains liées.

 

A ce propos, je voudrais ajouter un bémol salutaire à ce que je viens de vous dire, je sais c’est un peu confus mais le direct d’écriture obéit à des règles impératives m’obligeant à taper sur le clavier de mon ordinateur des textes sans les biffer ou les relire, je me dois de vous entraîner dans la tourmente de ces mondes tourbillonnants et basculants.

 

Bref, j’ai peut-être obtenu une information particulière quant à la date de ceux-ci. En effet la bouchère dont je vous parle, qui répond au nom d’Eléonore de la Tourmille même si elle ne répond pas à grand-chose étant en permanence en train de parler, de son jardin, de la partie de thé qu’elle envisage d’organiser le mois prochain à l’occasion du mariage de la nièce de son oncle, c’est-à-dire sa sœur par alliance, des ragoûts de veau aux morilles et confitures de fraise et citron, et des pièces de piano et violon pour orchestre à 19 mains, a lors de la découpe d’une pièce de bœuf particulièrement imposante déclaré urbi et orbi que les évènements dont il s’agissait, les trop fameux, ceux dont je m’échine à vouloir déterminer la nature et la date, l’avaient tellement affectée qu’elle n’en dormait plus depuis Noël dernier. Noël dernier !… nous y sommes, nous savons donc que lesdits incidents dramatiques se sont produits avant Noël, c’est-à-dire il y a plus de cinq mois, à une date où mes amis et moi-même étions à des années-lumière d’ici.

 

J’ai sauté silencieusement sur place et ai d’ailleurs manqué de m’égorger contre les pales du ventilateur tropical installé au-dessus du meuble à viandes puis suis parti raconter mes dernières découvertes à Maria dont le regard demeure celui qu’il a toujours été. C’est ainsi, on ne se change pas. Maria m’a félicité et m’a appris à ce moment-là que le Yéti anarchiste que je n’avais pas vu depuis un certain temps avait incendié la bibliothèque municipale à titre de provocation révolutionnaire et avait été arrêté sur le champ. Je n’en ai été que marginalement surpris.

 

Il avait cependant été en mesure de lui passer un exemplaire du Courrier monarchique de caste grande et belle pour politicien nouveau genre du Noël précédant qui compilait ‘différentes contributions de contritions relatives aux commisérations nécessaires après les évènements délétères de l’année écoulée’.

 

Après les avoir lues, elle me les a passées et c’est à leur lecture que je vais m’atteler maintenant en vous souhaitant une belle, douce, sainte et bonne nuit à vous qui dormez sagement quelque part sur cette planète ou une autre qui lui ressemble ici ou maintenant ou peut-être même pas, allez donc savoir.

 

§166

Des soubresauts de l’enquête et de l’inculpation d’une autruche volante, flottante et trébuchante


Des soubresauts de l’enquête et de l’inculpation d’une autruche volante, flottante et trébuchante

 

Pas une journée sans un nouveau coup de théâtre.

 

Dans ce monde étrange dans lequel je déambule, traversé par des courants profonds insondables, se relevant de ses cendres ou de ce qui en tient lieu lorsqu’il s’agit d’un groupe humain, les péripéties judiciaires ayant débuté avec les aveux du grille-pain existentialiste il y a quelques jours, confessions visant à prendre à sa charge la responsabilité pleine et entière d’évènements obscurs mais certainement dramatiques survenus il y a un certain temps, se succèdent avec la régularité d’un métronome.

 

Alors que la fréquence des mouvements de foule et des attroupements de foules bigarrées et jouissives scandant des slogans hostiles à l’encontre de mon ami semblait devoir progressivement diminuer voire se normaliser, le tribunal de bienséance, des libertés et de l’amitié entre les humains a annoncé par communiqué de presse 19789/bc5 que l’autruche volante, flottante et trébuchante venait de se constituer prisonnière en se déclarant responsable unique des errements du passé.

 

Selon les déclarations mentionnées dans le document judiciaire elle s’est présentée au juge chargé des libertés et bonheurs ultimes des peuples honorés et fiers de manière spontanée après avoir rencontré le grille-pain existentialiste. Elle aurait alors déclaré, selon ledit communiqué de presse, de manière claire et irréfutable être responsable de tout ce qui avait pu se passer déchargeant entièrement son ami de tous les chefs d’inculpation. Elle aurait également apporté des éléments importants pour la compréhension du dossier qui dénotaient une connaissance approfondie de celui-ci.

 

Pour l’heure les juges chargés collectivement du dossier avaient décidé de se donner le temps de la réflexion et de pousser l’investigation dans ses retranchements ultimes pour déterminer qui du grille-pain ou de l’autruche était réellement le manipulateur machiavélique dont les sordides agissements avaient produit les effets que l’on connaît.

 

De fait, j’aimerais bien connaître lesdits effets mais ce qui m’a le plus interpellé dans les textes susmentionnés est évidemment la référence à des paroles prononcées par l’autruche. Celles et ceux qui suivent cette chronique depuis quelques temps partageront ma surprise quant à la clarté des propos pouvant être tenus par notre bipède préféré.

 

Je ne parle même pas de sa connaissance du dossier, dans la mesure où nous n’étions pas là lorsque les évènements se sont produits, fait particulièrement utile à garder en mémoire, et que l’autruche volante, flottante et trébuchante a de nombreuses qualités mais peut-être pas la profondeur des déductions et la vivacité de l’analyse.

 

Dans l’après-midi, c’est-à-dire il y a une ou deux heures tout au plus, les services de retransmission de nouvelles radiophoniques impartiales, indépendantes et justes, un service ministériel apparemment de qualité, dixit la bouchère de la rue Maintsenil, ont diffusé un enregistrement considéré comme particulièrement incriminant pour l’autruche.

 

Je retranscris aussi fidèlement que possible ses propos : Il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, la vie, la mort, les feuilles, le pont Mirabeau ne coule plus sur la Seine et la Seine n’est plus ici, nous vivons, vous vivez, ils ou elles vivent, mais pourquoi, ainsi, donc, or, ni et car, tout cela me dépasse, l’herbe est verte ici, les chèvres de l’archiduchesse ne sont pas sèches, mais archi-sèches, car le tabac ne nourrit plus son monde, et les joies d’ici ne sont plus l’au-delà des las de l’eau, mais l’au revoir des ras-le-bol, pour tout dire, pas vraiment, merci, ainsi soit-il, demain est l’heure de l’aube et la prairie siffle sur le bord du lac, de la mer, et des fraises. J’admets tout, mais pas vous, car tout est poux et plus ou moins, plutôt moins que plus, les joies de l’enfance sont contrariées, mais je vous le dis, il a pas compris, mais moi oui, car ainsi, tout, pourquoi pas, c’est ainsi, clair ou pas, mais les nuages filent sur le désert des Carpates et la Volga ne coule pas à Saint-Pétersbourg, ce qui explique l’amour non plus.

 

J’imagine que vous partagez mon sentiment de perplexité, pour autant que la perplexité soit un sentiment, et doutiez quelque peu de la chaîne de causalité ayant amené un collège de juges à souligner la clarté et l’irréfutabilité des propos autruchiens et conclure à la culpabilité probable de l’autruche sur la base de propos aussi hermétiques et incompréhensibles.

 

Je ne sais que dire ou penser.

 

Je serai tenté de parler d’un complot contre le groupe d’amis qui m’entoure, d’abord le grille-pain puis l’autruche mais ceci serait à mon sens excessif dans la mesure où il aurait été beaucoup plus simple ou logique de m’inculper ou d’arrêter Maria au regard si profond que je m’y suis souvent égaré. Pourquoi incriminer un grille-pain, même existentialiste et amateur de Kierkegaard, ou une autruche dont les propos sont par définition totalement irrationnels et incompréhensibles. Je suis circonspect.

 

Il doit y avoir une forme de raison derrière tout cela mais laquelle? Ou alors, tout est limpide et je suis le seul à ne pas comprendre. Il se pourrait que mes propos fassent moins de sens pour vous que ceux de l’autruche pour moi… Il en est ainsi de toutes choses n’est-ce pas ? La relativité n’est pas que générale elle est aussi particulière.

 

 

§481

D’une intrusion remarquable et d’une double arrestation remarquée


D’une intrusion remarquable et d’une double arrestation remarquée

 

 

Nous étions enfermés dans une salle de restaurant au milieu d’une ville pavillonnaire, à la merci d’habitants effarouchés par notre présence, mais nous ne savions pas pourquoi il en était ainsi, nous ne parvenions pas à saisir ce qui se cachait derrière cette hostilité très visible.

 

Mes amis ne semblaient guère concernés par cet état de fait persuadés qu’ils étaient qu’une solution tomberait du ciel incessamment, comme cela avait été le cas depuis le début de notre errance. J’étais le seul à manifester un trouble certain et tourner dans cette pièce tel un singe en cage, m’accrochant, visuellement s’entend, aux barreaux visibles ou invisibles de cette prison.

 

Dans un meuble de rangement j’avais trouvé de vieilles coupures de presse mais elles ne m’ont pas appris grand-chose si ce n’est que le propriétaire de ce lieu avait été récompensé il y a cinq ans par la croix du mérite gustatif, la légion culinaire de catégorie 7 bxz du 10 brumaire an 313, et par un coupe de glace à la rhubarbe dans un tournoi de badminton.

 

J’ai ainsi tourné tel un moulin à vent attendant son Don Quichotte lorsque soudain vers 16 heures 48 les portes battantes se sont rouvertes brutalement laissant passer des agents de sécurité, au nombre de sept, étrangement déguisés d’un bas sur la tête et de moufles en laine à la main gauche – comme si nous pouvions reconnaître qui que ce soit dans cet endroit qui nous est totalement étranger, armés de lances à incendie.

 

Le premier d’entre eux, le seul à ne pas être déguisé mais coiffé d’un béret dit basque, s’est adressé à nous de manière très polie et je dois l’admettre respectueuse et nous a dit à peu près ceci : Je vous prie de bien vouloir excuser notre intrusion fort brusque mais les propriétaires de ces lieux nous ont averti de votre présence en leur établissement et nous ont demandé de procéder à votre évacuation au titre du livre 12 b de l’ordonnance sur le respect de l’ordre, des droits humains, des libertés et de la propriété, et de mettre en situation de restriction temporaire de mouvements les individus s’étant placés en situation d’infraction au sous-paragraphe 2 de l’article 5t de la première section de l’Annexe 8 à ladite Ordonnance. Selon mon interprétation, qui devra être confirmée par un édit gracieux du bureau des libertés, les deux individus que voici (il a tendu sa main gauche vers l’extincteur fort sage et le grille-pain existentialiste) tombent sous ces dispositions. Je comprends votre émoi et certainement votre effroi mais ceci résulte des tensions et des désagréments générés par les évènements de 5 Ventôse dernier. Je suppose qu’étant étrangers vous n’êtes pas au courant de ces derniers mais mon rôle est d’assurer un minimum de stabilité à une région autrefois délicieuse mais aujourd’hui sujette à maints bouleversements. Il est donc de ma responsabilité de procéder aux vérifications qui s’imposent. Vous pourrez rendre visite à vos amis dès la trente-cinquième minute de la treizième heure passée ce moment précis. Il est … 16 heures 49, veuillez régler vos montres je vous prie. Je vais mettre un agent de type délicat à votre disposition pour vous raccompagner à votre logement actuel. Il reviendra vous chercher au moment opportun pour vous guider au lieu où vos amis seront retenus. Les désagréments qui sont les vôtres sont regrettables et regrettés. La procédure suivra son cours selon les règles en vigueur qui sachez le sont protectrices non seulement des intérêts bien compris des victimes mais également de ceux des présupposés coupables.

 

Tandis qu’il s’exprimait, l’un des agents a saisi le grille-pain qui était, comme vous l’imaginez, accroché à mon épaule droite et, au moment où j’écris ceci, le soir étant déjà tombé sur ce monde incrédule, tel un œuf sur une poêle bien chaude recouverte d’une huile légèrement crépitante, je ressens encore avec un profond déchirement ses petits pieds tentant avec désespoir de demeurer blotti au creux de mon épaule.

 

Je n’ai pas eu le temps de réagir.

 

Mon regard s’est porté sur mon pauvre ami mais celui-ci était déjà bâillonné et ligoté, avec son propre fil électrique, et engouffré dans un sac portant une double croix rouge et verte.

 

Le livre que le grille-pain retenait en son sein depuis tant de temps est tombé à terre dans cet épisode marqué par une certaine gesticulation. Je l’ai ramassé et l’ai mis dans la poche intérieure droite de ma veste.

 

L’extincteur a été saisi de la même manière et lorsque le Yéti anarchiste a tenté de se porter à son secours l’aimable chef du groupe de sécurité l’en a dissuadé en indiquant qu’il n’était pas recommandé de s’insinuer dans le déroulement lisse, implacable mais juste de la justice en devenir. Les présupposés coupables auront le droit d’arguer en justice des circonstances de cette interpellation et disposeront de tous les moyens de fait et de droit pour prouver qu’ils sont innocents des chefs d’accusation dont ils sont accablés par le collège des habitants de cet endroit.

 

Je suis intervenu pour demander quels étaient lesdits chefs mais il n’a pas apporté d’autres précisions qu’une référence à la confidentialité de la procédure et à la nécessaire impartialité de tous les intervenants dans une procédure de ce type.

 

Maria au regard si profond que je m’y perds matin, midi et soir, surtout le soir, m’a interrompu et a indiqué qu’il serait probablement délicat pour un présupposé coupable de se défendre s’il n’était informé de ce dont on l’accusait et que ceci était d’autant plus valide que nous étions étrangers à ce lieu au demeurant fort sympathique.

 

L’agent responsable a opiné du chef et indiqué qu’il comprenait fort bien cet argument et qu’il l’étudierait avec soin.

 

Il nous a ensuite salué avec toute la superbe appropriée et s’est éclipsé en grandes pompes tandis que ses assistants l’ont suivi avec des cabrioles qui auraient été amusantes si les circonstances avaient été autres.

 

Seul un énergumène affublé d’un collant rougeâtre sur le visage est resté derrière lui et nous a raccompagnés à notre maison d’hôte.

 

Les passants étaient fort nombreux et d’apparence hostile. Les murmures qui sortaient de leur bouche et s’encastraient dans nos têtes étaient difficilement compréhensibles mais formait un tout assez lourd pour contrarier la limpidité de l’atmosphère.

 

Nous nous sommes cloitrés dans l’une des chambres qui nous est allouée et c’est d’ici que nous allons conciliabuler.

 

Je vous en dirai plus un peu plus tard. L’heure est solennelle et peut-être grave.

 

Je tape ces derniers mots en songeant à ce pauvre grille-pain qui, il y a quelques heures à peine était aimablement lové dans le creux de mon épaule…

 

 

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Chronique – 50


De la crise des poissons, de l’amabilité des forces de l’ordre, de l’arrestation, du martyr et de la résistance d’une autruche volante et flottante dite marmotte gracieuse

Les choses ne se déroulent jamais très exactement comme on l’envisageait au préalable. Par exemple, ce matin, en me réveillant d’un long sommeil régénérant et calme, au milieu de mes amis dans cette belle et bonne ville de Vienne caressée par un lever de soleil exaltant, je songeais à une nouvelle promenade à la recherche des trésors enfouis dans cette cité de l’ombre transmutée en mégapole asiatique et tropicale.

Je ne m’attendais pas à voir débarquer cinq agents de sécurité engoncés dans leurs vestes pare-balles avec fusils mitrailleurs à l’épaule et bazookas à la ceinture, hurlant des ordres incompréhensibles dans une langue inconnue. Mes amis se sont à leur tour réveillés, difficile de faire autrement il faut le reconnaître, et, après qu’un interprète vêtu d’un smoking vert nous ait traduit les mots vitupérés par les représentants des autorités sages, omniprésentes et puissantes, ils m’ont rejoint contre le mur du salon les mains levés et le regard interloqué.

Le responsable suprême de l’autorité quintuple a exigé que nous leur remettions sans histoire aucune, avec allégeance pure et politesse non déguisée les triples assassins et criminels, responsables d’odieuses souffrances, frayeurs et malheurs.

Bien entendu, je suis intervenu, coupant la parole au grille-pain qui déjà se préparait à s’affliger de tous les maux de l’humanité et se déclarer responsable desdites souffrances, et ai indiqué que les honorables représentants de la morale, de la liberté, de l’ordre établi, rétabli ou non établi, de la joie et du bonheur serein de tout un peuple extasié avaient probablement été mal renseignés par des vivants ayant déployé un zèle excessif dans la mise en œuvre des documents relatifs à la délation et au respect précieux de la liberté véridique et unique tels que visés par les clichés et documents apocryphes de Nephtyr III et ses sbires.

J’ai ajouté qu’il était d’évidence impossible d’associer les mots de criminels ou assassins à un groupement aussi paisible et pacifique que le nôtre, perdu parfois dans des mondes relativement délicats ou absurdes, au choix, mais jamais dangereux, si ce n’est peut-être pour lui-même.

J’ai cependant été durement interrompu par le maître des agents et représentants respectueux de l’ordre parfait qui a tenu avec un raffinement qu’il m’est difficile de décrire avec précision les propos suivants Ta gueule crétin, on t’a pas adressé à la parole. Tu la fermes et tu la rouvriras, ta gueule, lorsqu’on te le dira. On cherche trois connards assassins et on les trouvera. Alors, je répète la question, où sont les trois pingouins fouineurs de merde qui ont assassiné, lâchement, des poissons de catégorie 5 sur l’échelle de Plazoum ? Hein, où ils sont ces trois connards ? Montrez-vous.

Une certaine forme de stupéfaction s’est répandue et ce pour trois raisons principales : (i) la nature particulièrement virulente et quelque peu violente et disons-le grossière des propos du digne et alerte représentant de l’ordre, de la morale et de la liberté fondamentale (ii) le fait que les trois pingouins étaient accusés d’avoir dévorer des poissons ce qui après tout était plutôt dans leur nature n’ayant pas encore goûté à la joie superbe de dévorer des épis de maïs ou des racines de topinambours, et enfin (iii) que le vénérable ancien, chef principal et accessoirement secondaire du groupe des représentants des autorités et donc du peuple souverain et libre, n’ait pas reconnu lesdits pingouins qui pour l’heure s’étaient mis l’un au-dessus de l’autre dans une des postures qu’ils adorent à savoir la girafe des neiges. Ce dernier point, je veux dire la non reconnaissance des pingouins, était d’autant plus surprenant que nos amis étaient au milieu d’un groupe clairement identifié de deux humains, un Yéti, un réfrigérateur, un extincteur, un grille-pain et une autruche.

Cette dernière, la belle et majestueuse autruche volante et flottante, également nommée marmotte gracieuse, s’est approchée du grand prêtre et divin représentant de la morale, de la joie et de la distinction et, avant que l’on ait pu dire quoi que ce soit pour l’en empêcher, a souhaité chanter une chanson en l’honneur de l’autorité majestueuse qui disait à peu près : ô joie et bonheur, la soupe est prête, les carottes et les pois sont noirs, car le lait est blanc, l’autorité rode et chante, du bonheur que cela, nous vivons, et poissons nous trichons, car nous aimons, mais pas là, ici, et même, sur arbre, et dans prés, nous trouvons, mais pas là non plus, où que se cachent, bonheur pas dans pré, mais dans eau, car eau pas ici, mais là, eau est de là et d’ici et d’ailleurs, nous trouvons…

Elle n’a pu achever sa chanson grinçante qui nous transportait non pas d’aise mais d’inconfort tant elle résonnait de tristesse à venir et de remords anticipés quant à notre amie si exubérante et originale, le parangon du courage, de la modestie, de la force et de la résistance.

Très rapidement le vif et respectable vieillard, chef du groupement des forces et de la source de l’ordre s’est retourné vers ses hommes et a dit : Vous quatre, toi là-bas aussi, ça fait cinq, moi y compris car je me vois dans le miroir, et bien vous me prenez ce trois pingouins déguisés en autruche et vous me les amenez au poste et que ça roule, on va leur faire passer l’idée de se déguiser et tuer tous les poissons qui traînent sans autre forme de procès. Et y a pas intérêt qu’un crétin d’avocat commis d’office ou de cuisine vienne s’interférer dans mon travail sinon y va bouffer du curé et curer son bouffon. Bon on dégage mais en douceur pour pas affoler la chrétienté et le reste, les gens doivent dormir en paix. Salut la compagnie.

Le Yéti a tenté sur ces entrefaites de bloquer la sortie mais un coup de bazooka, pas un coup de feu, mais un coup d’acier sur la tête lui a fait rapidement changer d’avis et en chancelant et tombant de toute sa longueur sur la largeur de la table il a laissé les représentants de la joie, du bonheur, du travail, de la famille et de l’ordre passer au-dessus de lui non sans appuyer de la force de leurs talons sur les parties les plus charnues de sa Yétitude.

Nous sommes restés bouche bée durant plusieurs secondes puis nous sommes précipités vers la rue mais tous avaient disparu. Ne restait plus du vestige de cette journée qu’une plume noire dans la cour de notre hôtel. Nous l’avons prise et en pleurant l’avons déposé sur le bureau de notre chambre.

Les trois pingouins ont enfin cessé de se tenir en position de girafe et après s’être auto congratulés pour ne pas avoir été arrêtés ont dit Chapeau l’autruche, quelle force de caractère, quelle beauté, quel farouche instinct de protection, quel symbole de la résistance. On doit la sauver rapidement et l’extraire des griffes de ceux qui l’ont arrêtée.

Quelques secondes plus tard Maria est intervenue pour dicter la feuille de route au grille-pain qui l’écrivait comme il pouvait avec sa grille chauffée au fer rouge :

(i) ranimer et soigner le Yéti, (ii) camoufler les trois pingouins, (iii) envoyer le réfrigérateur en éclaireur pour déterminer dans quel poste de police les agents ont amené la pauvre autruche, (iv) demander à l’extincteur de prendre connaissance des règles et principes du droit des poissons tels que prévalant à Vienne sur la Mer d’Autriche, et (v) l’envoyer lui, Maria et moi en représentation aussi rapidement que possible pour sauver notre amie l’autruche.

Voici où nous en sommes. Autant pour la belle journée indolente sous les tropiques, au milieu des épices et des fleurs. Il nous faut sauver la soldate autruche, rapidement.

Qu’on se le dise, et que celles ou ceux qui peuvent nous aider se joignent à nous dans cette nouvelle quête…

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