Du blasphème et d’autres choses de cette nature ainsi que des conséquences qui peuvent découler de propos excessifs…


Du blasphème et d’autres choses de cette nature ainsi que des conséquences qui peuvent découler de propos excessifs…

 

Les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le pensait initialement.

 

Hier, prisonnier d’une réalité triste, morne, et cynique, je m’étais martelé la possibilité d’une échappatoire aisée en réunissant mes amis au centre d’un musée imaginaire et avais fini par y croire. Je pensais pouvoir aisément tourner les pages de cette aventure déprimante en m’isolant de ce monde pluvieux et de ses cohortes d’humains cyniques, isolés dans leur sphère technologique, mais c’était sans compter sur les errements de mon errance…

Je me suis réveillé ce matin auprès de mes amis endormis ou comateux, songeant que cet univers égocentrique avait conduit à l’anéantissement, ou presque, de mes amis animaux, songez par exemple à l’autruche volante, flottante et trébuchante transformée en image d’animal empaillé, sans parler des pingouins amateurs de Piero della Francesca réduits à de simples joueurs vautrés sur le dos de mon alter ego, auteur prisonnier de l’imaginaire d’un autre moi-même.

 

Quant à mes autres amis de nature et situation difficilement explicables, le grille-pain fataliste, l’extincteur fort sage ou la machine à gaz, leur contribution s’est trouvée réduite à presque rien, un silence navré, un dialogue limité, des commentaires obscurs, un retour à des fonctions primales inutiles ou illusoires.

 

S’agissant de Maria au regard si profond que je m’y perdais toujours ou la jeune fille aux cheveux rouges, leurs yeux se sont largement éteints et leur visage ne reflète plus que des images d’Épinal.

 

Ce monde absorbe tout ce qui passe à sa portée pour lui ôter son âme ou son originalité, pour sucer sa vie et ne laisser que l’apparence d’un contenu dans un contenant sans vie, une armée de choses ou êtres similaires, sous la grisaille, dans l’anthracite et sur l’obscur.

 

Je pensais m’enfuir de tout ceci rapidement mais c’était sans compter sur une grossière erreur commise hier, vous vous en souviendrez peut-être, dans le contexte de ma chronique, une référence au chemin de croix et au calvaire, quelque chose de légèrement déviant, pas une grossière méchanceté, loin de là, mais comme la chose religieuse ne m’intéresse guère, me laisse de marbre ou de ciment, je n’avais pas vraiment pris garde à cela, c’était sorti de ma plume comme cela, une petite anicroche, une exagération, une inadéquation, sans lendemain… enfin, c’est ce que je pensais jusqu’à ce que je sois extirpé de mes pensées initiales, telles que présentées précédemment, par des cris et vociférations provenant du hall du musée où nous séjournons.

 

Accompagné du grille-pain existentialiste tout juste sorti de ses propres rêves, je me suis rendu sur place et ai trouvé au-delà du portail d’entrée en fer forgé une masse grouillante d’individus aux yeux exorbités hurlant des slogans à mon encontre, me promettant les feux de l’enfer – ce qui soit dit en passant à fait sourire le grille-pain – et la mort immédiate si je ne me rétractais pas immédiatement avec pèlerinage à Saint-Pramton la Bréteche sur les genoux, les bras écartés, les yeux tournés vers le ciel et les prières dirigées en six langues, quatorze dialectes et douze-cent patois, à l’endroit des trois dieux suprêmes, des douze prophètes, des quinze divinités secondaires, et des deux-cent vingt-neuf bienheureux et bienheureuses diffuseurs de la foi vénérable et véritable.

 

Ils portaient des ornements très bizarres en forme de croix, étoiles, cercles, demi-cercles, demi-lunes, lapins et sauterelles, des vêtements étranges, rouges, jaunes ou verts, des instruments métalliques et des porte-voix leur permettant de multiplier le niveau de leurs incantations et menaces par trois ou quatre.

 

D’abord je n’ai pas compris qu’ils s’adressaient à moi et je pensais naïvement que cela concernait les toiles blanches du musée dont je vous ai parlé il y a quelques jours et j’ai tenté de les rassurer en leur disant que le fait qu’elles soient blanches ne signifiaient pas grand-chose et laissait la possibilité pour chacun et chacune de les remplir de tous les traits, dessins et schémas souhaités, y compris des représentations divines, réalistes ou abstraites, suivant le souhait.

 

Mais, ces chères personnes représentants la voix ou les voix et voies divines dans cette réalité bien grise m’ont immédiatement fait comprendre que là n’était pas le problème et se sont mis à gesticuler frénétiquement sur place en secouant la porte qui menaçait de s’ouvrir devant eux tout en criant des mots tels que blasphème, parjure, intolérance, sacrilège, irrespect, indignité, et j’en passe.

 

Lorsqu’ils ont vu le grille-pain accroché sur mes épaules et qui me murmurait ne t’en fais pas, les choses sont ainsi, les humains sont excessifs mais au fond ils ne sont pas si méchants que cela, ils ne pensent pas ce qu’ils disent et ne comprennent pas ce qu’ils font, les choses sont ainsi faites dans ce monde qui nous échappe et qui procède d’une logique incompréhensible. Ne sombrons pas dans un pessimisme de mauvais aloi…. cela a provoqué une recrudescence des cris et hurlements et une vieille femme indignée s’est mise à tendre la main vers nous et, en transe légère, s’est écriée : c’est un fils de Satan et des sept mages noirs suivi par un cri de rage d’une foule en délire.

 

J’ai reculé en souriant légèrement pour les apaiser puis me suis emparé d’un téléphone blanc qui trônait sur le pupitre de l’entrée.

 

Après avoir composé le chiffre 666 qui renvoyait apparemment aux urgences j’ai entendu une voix mécanique disant à peu près ceci : gentes dames et gentes sieurs, ayez l’amabilité de laisser votre revendication solennelle en trois exemplaires vocaux après le bip sonore et précisez si le cours de l’action dont vous songez qu’il baisse trop rapidement dispose d’une référence INSTETTA de catégorie 3 ou 4. Nous vous sommes très reconnaissants pour votre attention et vous souhaitons une belle et bonne journée d’investissements, de recueillements et de prédispositions philanthropiques durant ces périodes de recueillement.

 

J’ai raccroché un brin décontenancé et me suis dirigé vers le magasin de souvenirs encore fermé à cette heure matinale, ai trainé deux ou trois meubles d’appoint en vente à cet endroit et les ai coincés devant le portail. Je suis revenu en courant vers la salle centrale, ai fermé toutes les portes d’accès les unes après les autres, et me suis replié avec mon grille-pain fataliste dans la pièce centrale où je me trouve en ce moment.

 

J’ai bougé les bancs et l’auteur endormi contre les battants de la porte pour raffermir le système de fermeture – les auteurs sont souvent bloqués ce qui les placent dans une situation parfaite pour des situations de cette nature – et ai disposé mes autres amis en cercle.

 

Nous sommes ainsi disposés et attendons la suite des évènements dont je vous ferai un récit aussi réaliste que possible dès que les circonstances le permettront.

 

D’ici-là priez bien et recueillez-vous sur la liberté de pensée et d’expression qui glisse lentement hors de ce monde…

 

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Des réalités qui s’entremêlent, d’amis qui s’empaillent, d’auteurs qui s’emmêlent et d’un second dialogue avec moi-même…


Des réalités qui s’entremêlent, d’amis qui s’empaillent, d’auteurs qui s’emmêlent et d’un second dialogue avec moi-même…

 

La pluie tombe du ciel uniformément anthracite, un gris fort triste, et dégouline sur les parapluies des humains qui marchent et mon visage qui n’est pas protégé des intempéries.

 

Ce monde résonne d’une sourde musique de fond, des battements de tambours forcenés et réguliers, ces chocs perpétuels des égos qui se cognent et s’affrontent cherchant à s’évacuer au-dessus des autres, se propulser vers les cieux et gagner l’immortalité des êtres par l’immoralité des âmes.

 

Rien d’autre ne filtre de ces têtes que des gages de grandeur, des ambitions effrénées, des étalages permanents des dits et non-dits. Ici tout se montre, ici tout se dévoile, ici tout se présente. Il n’y a pourtant aucun intérêt pour ce que l’autre ou les autres montrent ou dévoilent, tout le monde s’en fiche, cela n’intéresse pas, pourtant chacun et chacune se montre en un striptease moral permanent.

 

Je suis riche, je suis puissant, je suis forte, je suis beau, j’ai trois amants, j’ai deux maîtresses, j’ai des seins raccommodés, j’ai des enfants dont je me contrefiche, j’ai des fesses rehaussées, j’ai un sac Vuitton et il vaut cinq mille euros, j’ai un père à l’asile et une mère chez les putes, je vaux trois mille euros la nuit et quinze mille la semaine, j’ai une Maserati et un vison, j’ai deux statuettes Ming de contrebande, j’ai couché avec une mineure et je me porte bien, je suis malade et ma vessie est en plastique, j’ai volé trois i-pad pour rire mais ai revendu quinze grammes pour continuer de pleurer, mon psy m’a violée mais m’a suggéré d’acheter des FGZ et vendre mes MNSI pour mieux coller au S&P500 et ainsi de suite.

 

Ce monde pleure le cynisme comme la pluie.

 

Il y a peu j’errais dans un pays à feu et à sang brûlé par trois soleils, aujourd’hui je courbe l’échine dans un monde où il n’y en a aucun. Ne reste qu’un manteau de bruine et une cape de pluie, souillée et acide, qui marque les esprits et inonde les cœurs et fait disparaître l’espoir.

 

J’ai retrouvé Maria au regard si profond que je m’y suis si souvent perdu, et la jeune fille au chapeau rouge, leurs yeux sont ouverts mais vers l’intérieur.

 

L’extincteur existentialiste s’endort sur mon épaule droite tandis que les pingouins amateurs de Piero della Francesca jouent un jeu de cartes mystérieux assis sur le dos de l’auteur, mon alter ego, endormi sous un Vermeer blanc.

 

Pour votre information, sachez que je crois avoir retrouvé l’extincteur fort sage accroché devant la façade d’une boulangerie. Je lui ai parlé mais il ne m’a pas répondu. Je ne sais pas s’il s’agit ou non de mon ami prétendant être ambassadeur de quelques puissances extraterrestres et récemment historien officiel d’une révolution officieuse.

 

J’ai également trouvé un engin grotesque et bubonneux qui pourrait être une version mécanisée de la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne, elle se trouvait près d’une terrasse transformée en marché de produits de luxe et servait de radiateur à air pulsé.

 

Quant à l’autruche volante, flottante et trébuchante j’en ai retrouvé une version simplifiée en vitrine d’un taxidermiste. Ne pouvant y pénétrer pour les raisons expliquées les jours précédents, ce monde n’étant que de façade, j’ai posé mes mains en éventail sur la vitre mouillée par la pluie froide et ai tenté de discerner ce qui pouvait se cacher au-delà de cette pauvre amie empaillée et je crois avoir vu des ours blancs, petits, allongés les uns contre les autres, ceux-là mêmes qui s’étaient érigés en passagers clandestins de notre baignoire des mers.

 

Le monde dans lequel j’évolue est triste à mourir et mon monde à moi est lui-même empli de cadavres empaillés ou d’amis endormis.

 

Je suis revenu au centre de cette morne réalité, le musée des tableaux vierges et imaginaires, et me suis précipité au chevet de mon alter ego, l’auteur endormi.

 

J’ai débattu quelques minutes avec le grille-pain fataliste sur la meilleure manière de réveiller un artiste et il m’a dit que ces individus vivant dans un monde qui n’est pas le nôtre, les réveiller peut provoquer une perte de mémoire de catégorie 7 sur une échelle de Mysner-Maller en comprenant 12. Tu peux prendre le risque mais méfie-toi des conséquences.

 

Je lui ai demandé quelle était cette échelle mais il ne m’a pas répondu, s’est branché sur une prise en évidence et s’est enivré du parfum semble-t-il très particulier de l’électricité d’origine nucléaire.

 

J’ai donc opté pour la prise de risque maximale, me suis dirigé vers mon autre moi-même et me suis installé à califourchon sur son dos, juste devant les trois pingouins, l’ai secoué légèrement, puis, dans l’ordre, vivement, farouchement, et violemment.

 

Il a fini par se redresser et a souhaité des explications sur ma conduite, réaction évidente, banale et logique.

 

J’ai décrit mes anxiétés, mes douleurs d’âme et d’être, des incertitudes et mes regrets puis ai dit :

 

(Moi-même 1 / MM1) : cette réalité que tu construis est invivable, irréelle, inacceptable. J’en ai marre de cette grisaille et ce cynisme. Certains de mes amis sont morts tandis que d’autres sont en état d’hypnose.

 

(Moi-même 2 / MM2) : … et alors ? J’y peux quelque chose ?

 

MM1 : forcément ! Tu es auteur non ?

 

MM2 : oui, et ?

 

MM1 : et bien si tu as l’esprit suffisamment dérangé pour inventer un monde aussi pénible que cela tu devrais aussi pouvoir en concevoir un autre où nos potes ne seront pas empaillés.

 

MM2 : C’est sûr, mais cela ne changerait en rien ta situation.

 

MM1 : au contraire, cela changerait tout !

 

MM2 : Non, cela ne changerait rien pour toi.

 

MM1 : et pourquoi ?

 

MM2 : pour la simple et bonne raison que le monde que je suis en train de créer, ou plus exactement que j’étais en train de créer avant qu’un imbécile ne se mette à me gifler, n’a rien à voir avec celui que tu me décris. Ça c’est ton histoire, pas la mienne. La mienne, c’est un désert très aride dans lequel toi et tes copains tu te promènes. Il n’y a pas de pluie, pas de grisaille et pas d’humains car franchement les humains me font chier. Alors, si cela ne te dérange pas, je souhaiterais me remettre aussi rapidement que possible au travail. Je te saurais gré de bien vouloir te déplacer légèrement et me laisser travailler.

 

MM1 : … Mais, si ce n’est pas toi qui crée ce monde, c’est qui le responsable ?

 

MM2 : Tu peux pas imaginer combien je m’en fiche. Je te suggère de te rendre le plus rapidement possible au bureau des auteurs égarés et demander s’ils n’en ont pas trouvé un qui cuvait une bonne cuite dans un caniveau, ce qui expliquerait ton problème. Bon, je peux retourner à mes occupations ?

 

Je me suis tu car je n’avais rien à ajouter, j’étais accablé par le poids des évènements. Si mon alter ego n’est pas responsable de cela, qui l’est ? Si ce n’est pas son monde lequel est-ce ? Je suis un narrateur perdu dans un monde créé par un autre lui-même…

 

Combien ai-je donc d’alter ego ? Je vais dès demain faire paraître un article dans une feuille de choux électronique et demanderai que l’on m’indique la meilleure manière de retrouver le créateur de cette étrange réalité.

 

Si vous deviez avoir une idée n’hésitez pas à me le faire savoir à l’adresse suivante : réalité-perdue-v3/poste-restante-suisse-genève-1205.

 

Merci d’avance.

 

§542

De l’incongruité de ce monde et l’impossibilité qu’il soit autre chose que le produit de l’imaginaire d’un auteur endormi…


De l’incongruité de ce monde et l’impossibilité qu’il soit autre chose que le produit de l’imaginaire d’un auteur endormi…

 

Qu’arrive-t-il à mes amis ?

 

Ce monde étrange dans lequel mon alter ego, l’auteur, nous a plongés est insupportable de cynisme et d’indifférence. Les qualités et travers de chacun et chacune y sont exacerbés à l’extrême, les sentiments sont confondus, entremêlés, les comportements bouleversés.

 

Je vous ai parlé du Yéti anarchiste que j’ai croisé l’autre jour, qui m’a à peine reconnu et s’est plu à m’expliquer, brièvement, ses activités actuelles, les fonds révolutionnaires qu’il avait créés et introduit en bourse et qui prospéraient pour le bénéfice de la cause, laquelle ?, et dont ils tiraient des avantages certains et une motivation galvanisante, pour lui en tout cas.

 

J’ai retrouvé hier, mais ceci était dans un tout autre registre, Maria, la femme au regard si profond et étrange que je m’y perdais si souvent, accompagnée de cette jeune femme au chemisier rouge, qui nous avait aidés lors de notre séjour dans cette mégalopole traversée de convulsions profondes, marquée au fer rouge par la peur, le chaos et les désordres de toutes sortes, et qui m’avait ensuite guidé dans ma traversée du désert.

 

Toutes les deux sont apparues dans cette réalité incongrue mais leur présence est, si j’ose m’exprimer ainsi, celle d’absentes.

 

Dans un monde qui n’est qu’un contenant sans contenu elles sont assises empreintes d’une profonde léthargie, silencieuses, immobiles, sourdes à mes paroles, apparemment apaisées, mais leur être trahi quelque chose qui n’est ni tranquillité, ni sérénité, ni sagesse. Il y a ces tics quasiment imperceptibles, ces mouvements subis et brusques des paupières, ces doigts qui tremblent légèrement, le froncement des lèvres qui papillonnent, le teint du visage tirant les nuances vers le clair voire le diaphane, les vaisseaux sanguins qui dans les yeux se découvrent en arbres hivernaux minuscules et rouges.

 

Je me suis inquiété mais nul ne m’a aidé.

 

Le grille-pain, assis sur mon épaule droite, tel un perroquet de bonne compagnie, a supposé la chose suivante : nous sommes clairement installés dans un monde superficiel, artificiel, de façades et décors sans fondements, il y a là création d’un auteur endormi, ton autre toi-même qui couve son imaginaire dans un sommeil triste sous des pingouins avachis et un Vermeer blanc. Nous sommes en quelques sortes des acteurs d’un monde qui n’est pas réel, pas véridique, simplement plausible. Celui ou ceux dans lesquels nous avons évolué jusqu’à présent n’étaient guère mieux mais ils étaient plus détaillés, mieux finis, plus crédibles. Celui-ci est brut. Une composition simple. Moins de nuances, moins de subtilité. Donc, Maria et la jeune femme sont là mais sans y être vraiment. De la même manière que les pingouins qui sont pourtant, au-delà de leur passion particulière pour Piero della Francesca, râleurs, pesteurs et piaffeurs, sont installés sur le dos de ton autre toi-même dormant et ne prononcent pas un mot. Ce pauvre Yéti qui s’est toujours fichu comme d’une guigne des honneurs et de l’argent ne cherche plus que cela. Ce n’est pas crédible. C’est donc fantasmatique, imaginaire. Nous évoluons dans une création, peut-être le prélude d’un roman ou d’un film, va savoir. Nous sommes des personnages non point en quête d’auteur, pas de doute sur cela, mais en quête d’histoire. Nous attendons que les choses bougent, avancent, nous souhaitons rejoindre le flot de celles et ceux qui marchent, mais ne savons comment faire. On ne nous a pas donné la clef!

 

J’ai réfléchi un moment et ai acquiescé. Cela doit être vrai. En partie tout au moins.

 

Ce monde n’existe pas!

 

L’indifférence et le cynisme de ces gens ne peut qu’être feinte. Elle ne saurait être réelle.

 

Songez un moment aux conversations que j’aie entendu ces dernières heures:

 

Une jeune femme, marchant d’un pas ferme sous le crachin perpétuel s’adressant à un gestionnaire anonyme à l’autre bout d’une liaison téléphonique virtuelle et probablement inexistante, lui demandant d’étudier en détail les valeurs boursières qui monteraient en cas d’éruption volcanique, tremblements de terre, ou tsunami, de les cataloguer et les suivre avec précision pour créer un fonds d’investissement potentiellement très rentable nommé ‘Espoir’.

 

Ou encore, ce jeune homme au costume taillé dans la marque et le vernis s’adressant au monde virtuel collé à son oreille et lui disant que suite aux famines du Dixland et Mixterres il songeait à demander une mutation qui lui ferait compléter le cycle demandé et lui permettrait d’obtenir une promotion rapide et méritée au sein du secrétariat d’état à l’assistance humanitaire, la perpétuation du bonheur, et la diffusion de la sérénité envers les foules humaines et animales animées du désir de droits et liberté.

 

Sans parler de celui-ci qui se portait volontaire pour des concerts ou spectacles philanthropiques en arguant de sa disponibilité, de son souhait de diffuser gratuitement ses nouvelles créations hors frais généraux et indemnités de traitement pour lui et son orchestre, sa cousine et ses deux maîtresses, ce qui lui permettrait de propulser sa carrière inondée non pas de joie et soleil mais de poncifs certains.

 

Et cet autre individu charmant suggérant d’investir en masse dans une société condamnée et en faillite pour avoir diffuser des molécules dangereuses, voire mortelles, l’acheter pour le dollar symbolique, revendre tous les biens, transférer le fonds de commerce en Boulchanie Transversale sur la base du soutien à l’investissement mélancolique, y rester trois ans, licencier tout le monde et revenir au point de départ sur la base de l’assistance au retour des investissements étrangers, bénéficier des aides à l’emploi premier et second, à la création d’entreprise etcetera et à ce moment-là, faire comme les prédécesseurs et partir rapidement sous d’autres cieux plus hospitaliers.

 

Sans parler de celle-là qui venait de faire trois enfants de suite à trois maris différents et avait maintenant atteint la limite supérieure de pensions lui permettant de se lancer dans le soutien au botoxage intensif des âmes charitables et peaux élastiques ou celui-ci qui proposait à un anonyme de le rejoindre dans une boite de nuit pour ados de riches et atteindre bientôt le record d’un viol consentant par chimie interposée et par nuit de labeur, six nuits par semaine, par respect du jour du seigneur, et cinquante semaines par an, pour permettre le pèlerinage de Maigrelettes les bains durant les mois de processions mariales.

 

Non, ce monde ne saurait être réel.

 

Il ne peut être le fait que d’un esprit dérangé et maladif.

 

Je vais réveiller l’auteur, mon alter ego, le secouer et lui demander de nous transposer toutes et tous dans une réalité meilleure et cette-fois-ci plausible, quelque chose qui soit vivable.

 

Je vais également essayer de retrouver les absents, je veux dire l’extincteur fort sage et la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne.

 

Pour l’heure, cependant, j’ai du mal à quitter le banc où Maria et la jeune fille au chapeau rouge laisse leur mélancolie filtrer et baigner le monde impur de leur aura magique.

 

Je me sens si las. La pluie coule sur mon visage telle une douche de tristesse. Je devrais voler un parapluie.

 

§511

D’un baiser charmant sous un ciel de pluie et d’un triste romantisme…


D’un baiser charmant sous un ciel de pluie et d’un triste romantisme…

 

 

Le monde dans lequel je déambule est étrange et peu intéressant. La pluie y est incessante. Le ciel s’ouvre en permanence pour dévoiler d’autres couches de nuages, puis encore d’autres, et ainsi de suite jusqu’à épuisement du ciel, des yeux et de l’eau, et tout cela libère encore plus d’eau sur les corps se mouvant d’une manière saccadée le long de trottoirs ruisselant d’infortune.

 

Les humains marchent et leurs corps sont droits. Il n’y a que des silhouettes démantibulées formées d’un tronc longiligne et d’une tête énorme en demi-cercle, des ombres d’humains portant haut et fier leurs parapluies tout en s’époumonant dans des réceptacles de mauvaise humeur, d’instructions précises ou diffuses, de mauvais procès ou bonnes ruptures, tous et toutes avancent dans un courant qui n’a ni début ni fin.

 

L’auteur, mon autre moi-même, n’a pas semblé vouloir donner à ces êtres d’autre but à leur pérégrination quotidienne qu’une marche agrémentée de discussions à n’en plus finir avec d’autres ombres.

 

Il est possible – tel est le constat du grille-pain existentialiste qui posé sur mon épaule droite ne cesse de commenter sur l’absence de finalité de cette réalité stricte et déplaisante – que ces ombres que nous voyons passer et repasser se parlent les uns aux autres par l’intermédiaire de ces instruments plats et brillants. Peut-être sans que nous nous en rendions compte marchent-ils les uns à côté des autres mais sans pouvoir disposer de l’indépendance, de la liberté ou du courage nécessaire pour reproduire des sons et se les adresser directement. Il leur faut peut-être un lien, un pont, un moyen leur permettant de combler ces lacunes. La brutalité de leurs propos pourrait en fait masquer une lâcheté particulière, va savoir.

 

Je ne sais pas.

 

Je n’ai pas répondu à mon grille-pain car je ne sais pas ce qu’il en est.

 

Je crois que l’auteur, mon alter ego, se promène sur des sentiers par lui seul connu et moi, le narrateur ou locuteur, le suis sans vraiment comprendre où, ni comment, ni quoi que ce soit. Je ne perçois pas le contenu de son message et pour dire vrai je ne saisis même pas le contenant. Il m’échappe totalement.

 

Mais, je suis habitué, j’en ai vu d’autres, comme diraient d’anciens combattants de guerres inutiles menées par eux mais pour d’autres.

 

Je ne vous ferai pas le catalogue de toutes les rencontres avortées de ce jour, ce serait lassant et inutile, le même spectacle triste voire sordide, les mêmes commentaires agrémentés d’insultes et jurons, la même solitude.

 

Il y a bien peut-être cette chose assez drôle qui s’est produite vers midi, 11 minutes et 10 secondes foi de grille-pain affamé, un couple jeune et sans téléphone portable, appareil électronique équivalent ou parapluie, sous un porche suintant l’humidité et s’embrassant avec un semblant de tendresse, pas trop quand même, juste deux paires de lèvres qui se touchaient vaguement et des mains qui entouraient le cou ou le dos et se permettaient de frôler la surface lisse et supérieure de l’épiderme de l’autre.

 

Je me suis arrêté, ai regardé avec un sourire aux lèvres – les miennes je veux dire puisque les leurs étaient occupées- le spectacle d’intimité qui s’offrait à moi, mais cela n’a duré qu’un temps, soit 5 secondes et 3 dixièmes, puis une voix surgie du néant a dit :

 

C’est bon, la torture est finie. On a assez d’images. Une super campagne en perspective. Si ces chiants d’ados n’ont pas compris, ils comprendront jamais…

 

Ce à quoi la partie féminine du couple éphémère a demandé le slogan c’est quoi déjà ?

 

Et la réponse de la voix surgie du néant a été : me rappelle plus vraiment mais je crois une connerie du style, Herpitude, la bonne attitude contre l’herpès. Ça se termine en gros plans sur vos lèvres puis un fondu enchaîné sur des tâches dégueulasses et enfin la boite de 20 ou 30 comprimés à 15 dollars pièce.

 

La partie masculine dudit couple, déjà loin d’ailleurs, s’est immobilisée et a demandé fort doctement: Cette connerie devrait rapporter, l’idée est nulle, tu fais un boulot de merde, mais le réalisateur est top, donc on pourrait acheter… Herpitude tu dis ? C’est Bagneuls qui fait cela non ? Ils ont baissé ces temps-ci avec l’épidémie qui a secoué Bangalore suite à de mauvaises manipulations. C’est tout bon pour nous. Tu sors quand cette connerie de campagne ?

 

La voix du néant a rétorqué avec platitude Va te faire foutre connard, dans deux mois je crois, mais compte pas sur moi pour te conseiller quoi que ce soit.

 

Conclusion du jeune homme fort charmant à l’attention de la très charmante jeune femme : Au fait, la prochaine fois tu pourrais mettre un gel un peu moins gras, je m’en suis mis plein les vêtements. En plus ça pue. Dégueu… Bah, toutes façons pas demain la veille qu’on se reverra. Font chier ces cons.

 

Et il a disparu derrière un parapluie et un portable doré. Les autres ont fini par faire de même et je me suis retrouvé seul, regardant le porche avec une certaine forme de nostalgie ou mélancolie, teintée, en marge, d’un sentiment de détresse assez fort accentué un peu plus tard par la vision d’un extincteur par la fenêtre d’un marchand de vin.

 

Lorsque je me suis approché de ladite vitrine pour décrypter l’intérieur de la boutique j’ai aperçu ce cylindre rouge aux lanières et tuyaux noirs profonds si caractéristiques de mon ami disparu, l’extincteur fort sage, mais lorsque j’ai tenté d’ouvrir la porte coulissante j’ai dû me rendre à l’évidence, l’ensemble n’était qu’un trompe l’œil assez bien réussi. Pas d’ami, pas de résurrection ou d’apparition, cette réalité-là m’embarrasse et étreint mon cœur d’une douce mélancolie, je ne sais plus qui disait cela mais c’était joli.

 

Je vais revenir à mon musée, mon auteur allongé, mes pingouins forts las, mon extincteur fataliste et moi-même.

 

Je contemplerai non pas l’or du soir mais les pull-overs rouges des touristes de passage et penserai à vous qui me lisez, songeant si d‘aventure vos pensées pourraient se joindre pour m’exiler dans une terre moins âpre et rugueuse, une terre de tendresse et de soleil ou, peut-être je pourrais retrouver Maria mon ange au regard si profond… le reste vous le savez par cœur. A demain.

 

§323

De nouveaux décors pour un retour vers le présent et d’un auteur très las


De nouveaux décors pour un retour vers le présent et d’un auteur très las

 

En l’espace de quelques jours à peine nous avons franchi des continents, des univers entiers ou partiels, pour aboutir à une salle d’un musée imaginaire, puis quelques autres salles se sont rajoutées et maintenant, depuis ce matin je veux dire, une ville entière a pris forme dans l’esprit endormi et fatigué d’un auteur toujours allongé dans ce qui est devenu le centre de notre monde, sous une toile blanche de Vermeer que vous remplirez comme bon vous semblera, et sous le poids cumulé de trois pingouins amateurs de Piero della Francesca.

 

Toutes les dix minutes à peu près je m’aventure hors de cette salle arpentée par des touristes aux pull-overs rouge pour déterminer l’état d’esprit de mon alter ego – il est auteur, je suis narrateur mais dans une autre histoire que la sienne – et constater si des pans nouveaux se sont mis en place.

 

Je remarque, je dois l’admettre avec bienveillance, qu’il procède avec méthode, à la façon des guerriers habiles de Sun Tzu, en testant le terrain, s’avançant avec intrépidité puis s’installant avec armes et bagages dans un nouveau paysage, et développant ainsi dans ce qui était une avant-garde une base arrière d’une nouvelle attaque ou progression.

 

Ainsi, il créé quelques salles, vides pour la plupart, y installe quelques meubles sans intérêt, glisse des tableaux blancs, quelques touristes égarés, puis progressivement prend possession des lieux, ajoute des détails, des scènes nouvelles et enfin, après plusieurs heures d’efforts, il achève son travail en cet endroit en peaufinant les détails les plus intimes, la marque des lunettes de la jeune femme au sac Lanvin, le jouet en forme de girafe du petit garçon aux cheveux bouclés et à la cheville froissée qui boite avec une mimique forcée, ou le pantalon à la tâche de graisse de l’homme souffrant d’embonpoint parlant à son épouse avec un accent néerlandophone. Ceci étant accompli, il se rue un peu plus loin, crée de nouvelles salles, décors ou extérieurs dans toutes les directions de l’arc-en-ciel et les couleurs de la rose des vents. Et ainsi de suite…

 

Un effort permanent et épuisant, effectivement, provoquant immanquablement des poussées d’urticaire, des fièvres que j’imagine jaunes ou vertes, des nausées, et des foulures.

 

C’est une triste destinée que celle de mon alter ego qui ne peut s’arrêter de créer, de peupler des mondes imaginaires ou réels, peu importe après tout, de pousser le monde connu toujours plus loin au-delà des limites de ce qui lui est imposé, s’attelant à cette tâche sans relâche, sans jamais pouvoir s’interrompre, se poser sur un banc et dire gentiment laissez-moi tranquille deux minutes, voulez-vous car j’ai l’impression que ceci serait la fin de mon bonhomme et l’irruption d’un fichu personnage qu’il évacue de son inconscient à mesure qu’il progresse dans sa création, à savoir la mort, mais ne parlons pas de cela dans ce qui se veut être une chronique légère, dont acte.

 

Aujourd’hui donc, après avoir arpenté les couloirs de l’univers mental de mon auteur à intervalles réguliers, j’ai fini par découvrir l’entrée du musée, une grande salle solennelle avec très, très hauts plafonds, colonnes en faux gothique, portiques en faux marbre et escaliers en colimaçons, puis noté l’arrivée d’une cohorte de touristes et guides vêtus de toutes les couleurs, plus seulement du rouge, et enfin me suis aventuré sur le parvis, une sorte d’esplanade plane et grise, entourée d’une balustrade d’environ 1 mètre de hauteur, et surplombant un grand escalier à trois paliers sur lesquels se précipitaient une foule bigarrée mais triste de formes humaines vaguement discernables sous leurs parapluies noirs.

 

Vers la droite, ma droite, les formes des rues sont encore vaguement envisagées, quelques lignes d’horizon à peine, un ciel sombre, de la pluie sans fin, des arbres et au-dessus des immeubles sans fenêtres ni toits. Par contre, vers la gauche, l’ensemble se découvre traditionnel, typique des mégalopoles occidentales ou mondialisées, l’auteur devait être fatigué, plus de rizières ou de déserts, plus de poussière ou de murs ocres, simplement des rues très droites, perpendiculaires ou parallèles, des immeubles de sept ou huit étages au premier plan, faux gothique à nouveau mais un peu doré, il faut bien cela, balcons en fer forgé, toits rouges et cheminées exhalant des fumées sombres, et des tours brillantes, quadrilatères d’acier et de verre au second plan.

 

Pas de végétation dans cette direction, peut-être par manque de temps ou peut-être par manque d’envie ou simplement par désespoir.

 

Nous sommes dans une ville qui ressemble à l’une de celles que j’ai quittée il y a longtemps, pas de sinuosités, pas de chants ou de sourires, pas de souffrance apparente, juste des passants sombres et sans âge, même les enfants semblent sans âge, pas de sourire sur leurs lèvres, juste des formes qui marchent les unes derrière les autres, sous leur parapluie, car il ne cesse de pleuvoir, c’est plus pratique j’imagine à ce stade de la création de ce nouveau monde, moins de couleurs ou de détails, pas de ciels, pas de reflets complexes, juste une pluie fine, et des gens qui marchent se bousculant presque, ne se reconnaissant pas, ne s’arrêtant pas, ne se saluant pas, tous en tenues semblables, similaires, identiques, presque des uniformes, si ce n’est qu’ils ne sont ni kakis ni bleus, non, des uniformes chamarrés, des mélanges de toutes sortes, des empilages de tissues, des bouleversements de nuances, de teintes ou de formes, mais avec les insignes requis et nécessaires, des logos et signes distinctifs d’appartenance à des classes prédéterminées, l’une au-dessus des autres jusqu’au ciel, qui je l’ai dit, est pluvieux.

 

Nul ne se salue, nul ne se parle, chacun porte à son oreille une chose plane et quadrilatère, sombre, et dicte quelque chose à un autre lui-même inattentif comme lui, ou elle, parle de lui ou elle, mais n’écoute pas la réponse, se met en vitrine mais ne réagit pas à ce qu’il ou elle entend, tous sont semblables, toutes sont semblables, peu de mots pour les décrire, juste des évidences et des égoïsmes, qui avancent vivement vers un but unique, la puissance, l’argent et le plaisir, un triptyque de charme, mais sans la gaieté, sans la joie, sans l’amour, sans le sens que la vie devrait avoir, qu’ils ou elles ne perçoivent pas, sont incapables de comprendre, de sentir, de ressentir, d’humer, ou de palper, ils ou elles vivent mais ne sont pas vivants, ce sont des formes, des squelettes avec de la chair et des vêtements au-dessus, ils ou elles n’ont qu’un devenir, la disparition sans traces ni larmes derrière, juste l’espace nécessaire pour qu’un autre lui-même ou elle-même puisse prendre sa place.

 

L’auteur qui se trouve à quelques mètres de cet esplanade où je suis a eu le temps d’ajouter des limousines, gros bateaux sur une mer plate, des monstres d’acier et de verre, des choses béantes et sans nom, qui ouvrent leur chemin tels des Moises sans cheveux longs ou barbes bibliques, avec lumières rouges et orangées se réfléchissant sur des flaques d’eaux graisseuses et froides.

 

Il n’y a pas de doute, pour une raison que j’ignore, l’auteur, mon alter ego, nous a ramené en occident, et s’il n’y avait des pingouins amateurs de Piero della Francesca assis sur un auteur lui-même allongé sur un Vermeer blanc, et un grille-pain existentialiste posé sur mon épaule, droite, je pourrais penser être de retour chez-moi.

 

Je n’y suis pas encore tout à fait mais la direction imposée par mon autre moi-même est claire.

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