Du guide suprême de la grande cohorte


Du guide suprême de la grande cohorte

 

Depuis ce matin les enfants ont un guide.

 

Vous vous rappellerez peut-être qu’hier l’un des pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca avait invectivé le groupe d’enfants débonnaires qui marchent sur cette route sans fin au milieu d’un paysage de cartes postales en leur enjoignant de déterminer où ils se rendaient et qui les guidaient. Maria au regard si profond que je souhaite m’y noyer à chaque instant l’avait interrompu et à son tour enjoint de ne plus perturber les enfants dans leur errance.

 

Pourtant, cette interpellation n’est pas restée sans suite, les enfants ont été perturbés, ils n’ont pas compris l’insistance de cet oiseau de mauvais augure, la violence de ses propos, les menaces et sous-entendus, ils ont finalement, c’est en tout cas mon interprétation, conclu que quelque chose devait être fait, qu’un leader devait être trouvé, quelqu’un qui guiderait leurs pas, les amènerait où ils souhaitent aller même s’ils n’ont pas conscience de ce fait, même s’ils ne souhaitent pas aller quelque part de particulier, même si pour eux l’alpha ou l’oméga ne veulent rien dire d’autre qu’alpha ou oméga.

 

Les murmures parmi les enfants ont été nombreux durant toute la nuit, ils ont vibré dans toutes les directions, se sont propagés à gauche ou à droite, ont remonté le cours du groupe, sont revenus vers nous qui sommes en queue de cette cohorte immense, se sont échappés vers la droite ou la gauche, sont repartis pour s’espacer puis se redévelopper et, enfin, au petit matin, se sont matérialisés en rires aigus et chants de nature indéfinissable… le guide avait été choisi.

 

Parmi tous les individus disponibles, je veux dire les pingouins, Maria, la jeune fille au chapeau rouge, l’extincteur fort sage, le grille-pain existentialiste, le Yéti anarchiste, la machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes, l’autruche volante, flottante et trébuchante et moi-même, les enfants ont choisi à notre grande surprise l’avant-dernière, c’est-à-dire l’autruche.

 

J’en demeure abasourdi.

 

Ceci ne fait que confirmer la propension pour chacun d’entre nous de lire le monde selon ses propres valeurs et références. Lorsque précédemment j’ai évoqué cette question je suis sûr que vous êtes arrivés à la même conclusion que moi, c’est-à-dire une sorte de liste innée d’individus à même, selon nos prismes, de remplir la fonction de guide et je suis persuadé que cette liste comprenait en haut Maria suivie de la jeune fille aux cheveux rouges et peut-être même votre serviteur et qu’en bas figuraient cette pauvre autruche en compagnie des pingouins.

 

Faites-moi savoir, préférablement par pli recommandé et en sept exemplaires s’il vous plait pour archivage selon les critères de Maastricht et Klüger, version 7, si cette assertion est fausse et, dans un tel cas, quel aurait été votre échelle des valeurs propre à cette chronique.

 

Quoi qu’il en soit, cette brave autruche volante, flottante et trébuchante s’est trouvée propulsée en tête de la cohorte des enfants, certains se sont installés sur son dos, d’autres lui tiennent la main comme il m’est arrivé de le faire par le passé, d’autres encore, de très petite taille, sont accrochés à ses jambes. Elle semble heureuse et fière et clame quelques sonnets incompréhensibles à l’attention de qui veut les entendre, peut-être après tout ne sont-ils incompréhensibles que pour moi et que d’autres les écoutent avec intérêt y trouvant une nourriture spirituelle de grande facture… allez-donc savoir.

 

Jugez-en plutôt : le monde est ainsi fait, les oies sauvages ou non volent au-dessus des mers et des terres tandis que la marée grandit, vert, jaune, rouge, ce n’est pas pareil, les chapeaux sont blancs et l’amour n’est plus de mise à Saint-Pétersbourg, demain l’aube, aujourd’hui le crépuscule, et le soleil se couche, non, je marche, tu marches, les autres, stylo rouge et feuilles, jacinthes connait pas, mais la question se pose.

 

Les enfants rient en l’écoutant et beaucoup opinent du chef, semblant approuver ses assertions, partager ses regrets ou ses joies, s’amuser de ses anecdotes, tandis que certains bondissent en avant de la cohue en imitant la démarche gracieuse d’une autruche volante.

 

L’autruche, notre guide, s’est glissée avec détermination et élégance dans son rôle de guide suprême de notre groupe cosmopolite et après quelques centaines de mètres sur la route bitumée qui partage ce pays de cartes postales en deux, elle a bifurqué vers la gauche et conduit notre meute ou troupeau le long d’un long terrain vert pomme de géométrie quadrilatérale.

 

Le sol ressemble à une moquette de qualité supérieure à base de laine angora et la plupart d’entre nous ont ôté leurs chaussures pour ressentir la douceur de cette texture souple.

 

Quant à savoir où nous allons, cela fait bien longtemps que je ne me suis plus posé la question.

 

Le soleil est haut dans le ciel, l’ombre projetée fait un angle constant de 45 degrés avec le sol quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, la mer avance ses ridelles avec une constante toute binaire, les collines ondoient avec élégance sous un courant d’air douillet.

 

Nous marchons.

 

§458

D’un pays de cocagne et d’un apaisement bienvenu


D’un pays de cocagne et d’un apaisement bienvenu

 

Le soleil brille en plein milieu du ciel, lui-même d’un bleu parfait avec quelques nuages dessinés au couteau s’épanouissant sur un paysage de collines verdoyantes et de prés parsemés de coquelicots, pâquerettes, jacinthes et autres fleurs aux couleurs contrastées.

 

La route bitumée est noire – d’un noir profond et brillant semblable aux plumes du corbeau sur une neige fraîche et également répartie autour de champs rectilignes – et sépare les divers pans du paysage en morceaux géométriques égaux.

 

Les ombres de ce pays forment une équerre parfaite sur le sol, soit un angle de 45 degrés, un angle droit et deux côtés égaux, un triangle isocèle parfait qui ferait frémir Pythagore d’un jouissance posthume hors du commun, conférant à l’ensemble un surcroit de relief et l’apparence de contours autour des formes même vaguement discernables.

 

Les enfants, ceux-là mêmes qui nous avaient ouverts la voie en passant au milieu d’entre nous dans ce nombril de l’univers au centre du musée imaginaire où nous nous cachions hier encore, marchent de manière décontractée quelques centaines de mètres devant nous. Leurs habits, en partie rouge vermillon, luisent au soleil de manière surréelle. Leur âge est inégal mais leur démarche est similaire, nous ne l’avions pas remarqué, en tout cas je ne m’en étais pas rendu compte.

 

Les pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca se sont posés tout à l’heure au milieu du groupe d’enfants et lorsqu’ils sont revenus ont rapporté que leurs visages se ressemblaient les uns les autres, qu’ils étaient toutes et tous châtains clair, que leurs yeux étaient soit bleu clair soit gris-vert, qu’ils riaient en permanence, qu’ils ne suivaient personne mais que toutes et tous avançaient de concert, comme une armée en déplacement, que les sourires étaient présents sur tous les visages et que la direction qu’ils suivaient semblait être connue de toutes et tous, intuitivement ou instinctivement.

 

Nous sommes passés d’un monde ou d’une réalité où tout était sombre et morne, où tous les individus se déplaçaient avec portables et parapluie sous une bruine incessante à un ou une autre où la joie semble omniprésente, les décors de contes de fée, l’atmosphère douce et chaude, les couleurs artificielles, les sourires figés, le vent absent et les contrastes saisissants.

 

Je me suis approché d’un arbre, un hêtre me semble-t-il mais je ne suis pas le meilleur des botanistes, à vrai dire probablement le pire d’entre eux, et ai caressé son écorce mais n’ai senti sous la main autre chose qu’une pellicule fine et lisse – ce qui n’était pas logique pour un être vivant. J’ai rejoint la jeune fille au foulard rouge qui dans les champs se promenait pour composer un bouquet de fleurs et ai partagé sa surprise lorsque les fleurs ramassées se sont avérées être toutes similaires, naturelles mais semblables, jusqu’à la tâche blanche imperceptible en forme d’hexagone aplati sur l’une des trois pétales plus courtes que les autres.

 

Maria au regard si profond que tous nous nous y sommes tous perdus s’est agenouillée au bord d’un ruisseau qui serpente au milieu des prés juste en dessous des frémissements de collines sur notre droite et a laissé l’eau lui lécher la main. Elle m’a appelé et a murmuré à mon oreille gauche cette eau est douce et chaude comme celle sortant d’un robinet d’eau chaude. Elle semble parfumée. Où sommes-nous ? Je n’ai su que répondre pour deux raisons principales, d’une part j’ignorais et ignore encore totalement, vous vous en doutez, où nous nous trouvons et, d’autre part, c’est elle qui d’habitude répond aux questions et pas l’inverse.

 

Après un temps d’hésitation, je lui ai donc fait remarquer qu’usuellement, c’est-à-dire avant sa disparition inexpliquée voici plusieurs semaines, c’était elle qui fournissait les réponses et nous, tous les autres, qui l’écoutions religieusement. Elle a continué à sourire puis a expliqué ce qui suit : il est souvent plus difficile d’expliquer le bonheur ou la joie, les sourires et l’apparence de normalité que les convulsions et chaos que nous vivons. A force de traverser des pays en guerre ou des paysages bouleversés par des catastrophes inhumaines, j’ai gagné l’art de concevoir un début d’explication pour ce qui dépasse l’entendement mais ai perdu, me semble-t-il, l’art de discourir sur l’artificiel, le plat, ce que l’on appelle la normalité ou la banalité. Je l’ai regardé avec ce qui devait être un regard empreint d’un mélange de mélancolie et d’accablement et lui ai demandé si elle pensait vraiment que je pourrais lui fournir des clefs pour comprendre lesdites normalités et banalités mais elle ne m’a pas répondu.

 

J’ai porté l’eau à ma bouche mais ai dû la recracher elle sentait l’eau de javel.

 

L’autruche volante, flottante et trébuchante s’est envolée, chose que je ne l’ai plus vu faire depuis des lustres, un luxe de temps et de beauté car qui n’a pas vu un tel oiseau s’élancer, bondir vers le ciel de coups puissants de ses ailes majestueuses et longues, puis se laisser glisser entre les courants d’air, porter par ceux-ci et gonfler ses plumes pour se propulser sur des couches atmosphériques plus hautes, n’a rien vu ; Elle a tournoyé longtemps au-dessus de nous puis s’est posée à mes côtés avec une précision et une adresse remarquables.

 

Je lui alors posé une question courtoise mais rituelle, sachant que cela ne servirait à rien tant les propos de mon amie sont inintelligibles, à savoir ce qu’elle avait vu depuis les hauteurs, et sa réponse a été : Les mers et les cieux se rencontrent où débute l’infini, les couleurs se mêlent, les oiseaux volent, les reptiles se meurent, il n’y a toujours pas d’amour à Saint-Pétersbourg, la Seine coule toujours sous ce satané Pont Mirabeau, les amants s’ignorent, et ce quel que soit l’emballage, les nuances de gris et les couleurs sont certainement interchangeables car l’œil n’est jamais le même et n’est après tout qu’un instrument, il ne montre rien, ne dévoile rien, il est un outil qui donne des données à de malhonnêtes docteurs et s’enfuit dans ses rêves, comme l’enfant qui rit à défaut de pleurer et l’adulte qui crie à défaut de mourir.

 

Les enfants avancent devant nous, loin devant, en cortège immense et quasiment sans fin, sur un paysage de carte postale, lisse et bien ordonné, nous les suivons, sans mot dire.

 

Il est curieux que nous n’éprouvions pas le besoin de nous interpeller les uns les autres pour nous enquérir de ce que chacun avait fait durant ces longues séparations, probablement parce nous sommes trop heureux de nous être retrouvés, parce que nous savons inconsciemment qu’il n’y a pas une mais de multiples réponses aux questions les plus simples, parce que nous ne sommes même pas sûr si le monde dans lequel nous évoluons aujourd’hui ne va pas se refermer sur nous tel un cauchemar grotesque avant la tombée de la nuit, parce que nous n’avons pas envie de parler, car la parole nous a trop souvent perdu par le passé.

 

Nous avançons lentement, formant plusieurs petits groupes dispersés mais décontractés nous aussi, nous sommes dans un pays de cocagne et suivons les desideratas d’une route parfaitement artificielle au milieu d’un paradis qui l’est tout autant.

 

Ce qui est au bout de la route est inconnu mais pour l’heure je crois qu’il est bon de profiter de l’instant et de s’extasier face aux paysages qui pour fictifs qu’ils puissent être sont beaux. En passant sous un pommier portant à la fois des fruits bien rouges et des fleurs roses, je vous envoie mes salutations déconcertées mais apaisées.

 

§551

De ma sixième leçon dans le désert


De ma sixième leçon dans le désert

 

Le désert n’est pas uniforme. Il n’est pas unique. Il est diversité.

 

Après le paysage lunaire des derniers jours nous sommes entrés dans un environnement différent fait de petites collines rocailleuses, de gorges de terre rouge, d’anciens lits de rivières maintenant taries, d’étendues arides et pierreuses desquelles des buissons écorchés par le soleil émergent par endroits tandis qu’ailleurs la vie semble retrouver une plus grande pugnacité et s’aventure à tester l’endurance des éléments en jetant quelques tubercules ou arbustes en éclaireurs.

 

La chaleur reste la même, implacable, infernale, le ciel est semblable à lui-même, je veux dire gris-bleu, le soleil est inutilement grotesque et se pavane d’est en ouest comme s’il n’avait rien d’autre à faire, le sol est inégal mais dur, on ne s’y enfonce plus mais on trébuche, ce qui pose bien entendu des problèmes à l’autruche, volante et trébuchante, et parfois on chute, ce qui est mon cas, à deux reprises depuis ce matin, avec peu d’élégance je dois en convenir, mais sans conséquences problématiques, pas de meurtrissures particulières, ni de blessures qui sous ce soleil-là seraient problématiques.

 

Maria au regard si éloquent et profond que je m’y ressource avec bonheur et la jeune fille au mouchoir rouge marchent en tête de notre dérisoire cortège et continuent à avancer avec grâce et retenue, économisant leur geste pour ne pas perdre inutilement de l’énergie, parlant avec calme et pondération et évoquant des problématiques diverses profitant ainsi des méandres du temps qui sont à leur disposition.

 

Je ne bénéficie pas d’une telle chance, je ne peux participer à de telles discussions, c’est à peine si j’en saisis parfois la thématique, étant tout entier pris par une seule et même préoccupation, survivre à l’instant, marcher dans leur pas, parvenir à maintenir une verticalité à ma démarche et ne pas m’effondrer en permanence.

 

Je ne distingue pas les paysages qui se succèdent, je ne perçois pas les nuances des couleurs et les changements dans l’ordre des choses, mais ai une conscience aigue des modifications même légères du degré d’insolation puisque là est le danger le plus important.

 

Parfois, nous nous arrêtons pour quelques minutes et je crois remarquer que mes deux guides observent l’horizon et détaillent ses nuances délicates, ses contours et éclairages, les extases qu’il procure et après avoir échangé quelques mots à cet égard se tournent vers nous, l’autruche volante, flottante et trébuchante qui me soutient de son aile protectrice et moi-même le passager de cette errance involontaire, et commentent à notre intention ce qu’elles voient « regardez la couleur de la roche, elle est presque noire mais son reflet est nuancé, il y a des marrons et des ocres, également de l’ébène, l’ombre dessinée par les cailloux parait à bien des égards plus claires que la couleur des rochers qui en sont à l’origine, c’est une des particularités de ces lieux, nous avons retrouvés un paysage d’ombre et de lumière, mais on dirait une image en négatif, c’est toujours très impressionnant, n’est-ce pas ? »

 

Je me force à regarder, j’essaie d’apprécier, mais ma gorge sèche ne prononce aucun mot, n’émet aucun son, car il n’y a pas d’impulsion de la part de mon cerveau liquéfié.

 

Je suis sauvé par des remarques amicales de l’autruche qui ressent mon désarroi « noir, blanc, qu’importe, les couleurs sont subjectives, les arbustes sont ce qu’ils veulent, je m’en fiche, tu t’en fiches, il s’en fiche, vive l’eau, vive le riz, vive le son, nous dansons maintenant ? car à Saint-Pétersbourg il fait froid et il n’y a pas plus d’amour, alors voilà, quoi, a, e, i, o, u, il y a juste l’i grec que je ne comprends pas, jamais compris, alors vos yuccas je m’en fiche aussi. »

 

Les deux femmes reprennent leur marche en avant, implacable, à peine perturbées par les remarques oisives de l’étrange oiseau et mon silence grotesque, elles doivent être habituées.

 

En cette journée qui est celle de la femme puisque tous les jours devraient l’être je ne peux que m’émerveiller de l’endurance, la persévérance, l’intelligence, l’élégance, la grâce et la faculté d’émerveillement de mes amies, qui est l’image en négatif de mes propres défauts, j’imagine qu’il s’agit là d’une autre leçon de cette longue errance dans le désert.

§512

De ma quatrième leçon dans le désert


De ma quatrième leçon dans le désert

 

Le désert nous parle. C’est ce que l’on dit. C’est que l’on écrit.

 

Il parle de sa voix sourde et profonde. Il parle par le biais du vent, de ses grondements, sifflements, éreintements. C’est ce que l’on écrit.

 

Je suis assis à côté de mes amies, la main dans le bout de l’aile de l’autruche volante, flottante et trébuchante, qui se trouve bien ainsi depuis que je me suis éveillé un brin amnésique de mon insolation. Elle me marmonne des comptines invraisemblables et incompréhensibles, quelque chose du style « les fruits sont rouges, les eaux baissent, le navire avance, je suis chameau, il n’y a plus d‘amour à Saint-Pétersbourg, le jardin à ses secrets, Léon est bon, le Pape pas, il pleut et pleure mais pas ici car ici le désert avance et je boite, nous pas, le soleil est vif, c’est normal, il y a du bon dans le faux et du rouge dans les marais poitevins, tout est ainsi et moi pas… »

 

Maria au regard si profond que je ne cesse de m’y perdre et dont je tombe amoureux même quand je m’éveille dans la peau d’un autre homme m’a recommandé de laisser ce grand volatile s’exprimer ainsi ce qui lui donne l’impression d’être utile, de contribuer à ta convalescence, n’oublie pas que cette balade dans le désert est une thérapie non seulement pour toi mais pour elle également. « Elle a toujours estimé être inutile, marginalisée, ridicule, laissée pour compte et soudain elle réalise que sa présence à tes côtés est utile pour toi, et cela la grise et la réjouit alors ne gâche pas cela.  Sourie lui de temps en temps et remercie-la. Après tout, depuis notre plus tendre enfance nous avons besoin d’entendre des histoires, de les écouter, généralement contée par une grand-mère ou un grand-père. Ses sonnets, ses chants, ne disent pas grand-chose mais ils font partie de cet ensemble de traditions orales qui nous sont si nécessaires ».

 

Je n’ai pas réagi, Maria a raison, elle a toujours raison, même si les chants de l’autruche ne veulent rien dire, sa présence à mes côtés m’est chère, je dois en convenir, je me suis habitué à ces mots mélangés et récités délicatement, avec aplomb et gravité, comme s’il s’agissait de Dante ou de Virgile, qu’importe, j’en suis le seul récipiendaire, et ceci n’a pas vraiment de prix.

 

Assise à côté de Maria il y a cette jeune fille au chemisier rouge, la fille de la propriétaire de la pension où nous avons trouvé refuge dans ce pays de misère pris dans des spirales convulsives, elle est gaie et fraîche, persuadée que l’avenir des siens, de la jeunesse de tout une nation, est doré, qu’elle est parcelle d’un courant qui ne cessera de gonfler et emportera tout sur son passage, elle a cette énergie de la jeunesse mêlée à la sagesse de la vieillesse, comment cela s’est-il matérialisé et quand ? je n’en sais rien, mais l’impression est saisissante. Je ne suis pas sûr d’avoir essayé de comprendre tout ce que sa présence à nos côtés veut dire.

 

Les deux femmes ensembles constituent un miroir étonnant pour le genre que je représente et qui achève son cycle, très long, mais là également peu de surprises, tout a un début, une apogée et une fin, nous sommes à bien des égards proches de la fin de nombreux cycles, du cycle occidental, du cycle masculin, du cycle de l’hyperproduction et donc hyperconsommation, et j’en passe et de bien nombreux autres. Le désert nous parle, disent-ils, mais je n’entends rien.

 

Je songe à tout ceci.

 

Je me trouve bien à l’abri de rochers entouré des miens, de ce singulier volatile et de ces deux femmes représentant l’humanité dans ce qu’elle a de plus vrai et beau, et tous ensembles nous laissons le vent nous submerger. Celui-ci s’est levé ce matin, il était crissant et a transpercé nos vêtements armés de ses cohortes granuleuses, ce sable qui envahit tout et qui provoque la mort, et nous a dépêché vers cette sinuosité de la colline rocailleuse en face de ce que je pensais hier être une forêt d’arbres noirs et qui n’était en fait qu’un seul et unique arbre, sans fleur naturellement, l’arbre qui ne cachait rien et surtout pas la forêt, puisqu’elle n’existait que dans mon délire.

 

Le vent a craché ses flammes épaisses et nous nous sommes mis à l’abri et depuis des heures nous entendons ses cris et hurlements, le désert ne nous parle pas, il y a silence ou bruit intense, sifflement ou rugissement, murmure ou chuchotement, mais pas de parole.

 

L’univers ne nous parle pas, mère nature ne nous dit rien, le vent, la pluie, le soleil ou la lune ne nous racontent rien, les éléments à vrai dire se fichent de nous comme d’une guigne, le désert se fiche de nous, et c’est là une leçon que j’ai compris ce jour.

 

Pourquoi aurait-il quelque chose à nous dire à nous, ou à moi, qui suis-je pour mériter ceci ? qui sommes-nous pour revendiquer le droit à l’existence ? des humains ? et alors, que cela représente-t-il dans l’échelle des choses et des êtres ? rien, absolument rien !

 

Nous ne devons pas chercher en permanence à nous raccrocher à un beau surnaturel, incompréhensible car trop immense, mais qui comprend tout, non! reculez, il n’y a rien à voir, à entendre ou dire, nous sommes médiocres et n’avons à nous raccrocher à personne d’autre que nous-mêmes pour essayer de nous sortir au fil des millénaires de cet atroce sentiment de médiocrité.

 

Le désert est silencieux.

 

Il n’exprime rien, ne dit rien, ne raconte rien.

 

Il ne fait que produire du bruit ou du silence.

 

Nous en faisons de même.

 

Face à l’ordre des choses et celui du temps nous ne représentons absolument rien. Alors, dans cette extrême solitude, il faut revenir sur ce que nous avons, nous et nos proches, celles et ceux que nous négligeons si souvent, que nous oublions, celles et ceux qui sont partis et que nous avons oubliés, qui étaient à nos côtés puis s’en sont allés et que nous avons laissé au bord de notre route sans jamais y songer si ce n’est une ou deux fois par an quand la nostalgie nous prend.

 

Le désert ne nous dit rien, mais celles et ceux qui nous entourent ont des choses à nous dire, ils nous le disent à la façon de mon autruche volante, flottante et trébuchante mais nous n’y prêtons aucune attention et n’essayons même pas de traduire leurs sentiments, sans même essayer de les écouter, des les comprendre, et surtout pas de les aider car dans notre immense médiocrité nous sommes également immensément égoïstes, des enfants braillards et ridicules, trépignants auprès de leurs proches et leur demandant tout et n’importe quoi. Basta.

 

Le temps a passé et il faut cesser de geindre.

 

L’autruche m’a prise par la main et je n’ai même rien dit.

 

J’ai trouvé cela naturel, logique, car le monde est censé tourner autour de moi, depuis Galilée, vous le savez bien, on nous l’a répété depuis que nous sommes Sapiens, la terre est au centre de l’univers et nous en avons chacun déduit que nous étions au centre du centre. Tout s’est écroulé mais nous restons sur cette affirmation inconsciente. Sachez-le bien, je vous le dit en direct du désert qui m’entoure, la terre n’est pas au centre du système solaire, qui n’est pas au centre de la voie lactée, qui n’est pas au centre de l’amas local, qui n’est pas au centre de l’amas de la Vierge, qui n’est pas au centre du super-amas, et nous ne sommes pas au centre de la terre, n’en déplaise à Jules Verne, nous sommes aussi peu important que la branche d’un arbre ou, à l’inverse, aussi essentiel que la plume de l’autruche qui nous tend la main.

 

Le désert ne nous dit rien.

 

Pour l’heure j’ai demandé à l’autruche de me raconter une histoire et elle le fait, sagement, avec un immense sourire au bec, « le désert est sable, l’eau est rare, les papillons vont au Mexique, les oies volent, le monde est beau, la mer est bleue, le sol est bas, le ciel est toit, la route est longue, sans fin, début pas, fin pas, mais route toujours, ici et là-bas, finira à Saint-Pétersbourg, pour qu’ils finissent par s’aimer, je suis chameau et las, c’est ainsi… »

§516

De ma première leçon dans le désert


De ma première leçon dans le désert

 

Le désert est une vaste entité diverse et variée sous un manteau de solitude.

 

Nous marchons depuis des heures sous un soleil de fer, la chaleur s’infiltre en nous et dissous progressivement notre cerveau, il n’y a pas d’ombre, ce qui est un pléonasme, comment pourrait-il y en avoir puisque nous sommes dans un désert de dunes et cailloux, comme les images polies, cristallines et aseptisées dont les chaines de télévision thématiques nous abreuvent à longueur d’année, et nous marchons sur ce qui ressemble à de la gelée glauque s’ouvrant sous nos pas nous absorbant avec minutie, délicatesse et patience infinie.

 

Nous sommes ici, je vous l’ai expliqué hier, pour des raisons thérapeutiques, pour permettre à l’autruche volante, flottante et trébuchante, et moi-même incidemment, de retrouver un sens particulier ou général à notre vie, instiller un semblant d’ordre et de rationalité dans le déroulement des minutes, puis des heures, puis des jours, nous rappeler que la journée est un tout, qu’il n’y a pas forcément une révolution, un tremblement de terre, une explosion de violence ou bonheur, un chaos ou une convulsion des évènements ou éléments chaque jour, qu’il est possible de se réveiller, petit-déjeuner, vaquer à ses occupations, déjeuner, re-vaquer à ses occupations, diner, re-re-vaquer à ses distractions et occupations puis dormir sans que le monde ne traverse forcément une zone d’ébullition et bouleversement.

 

Par définition, les deux individus sous thérapie précédemment mentionnés, sont incapables de comprendre, appréhender, supporter, absorber et digérer ce qui se passe depuis qu’ils sont entrés dans ce pays de misère recouvert de poussières et cendres, pris depuis peu dans un tumulte et une effervescence continue, et ont fini par croire que le fracas était normalité et le silence exception. Il leur fallait donc, dixit Maria au regard si profond que je m’y baigne et noie en permanence, et l’autruche volante, flottante, et trébuchante, une thérapie de choc, un plongeon dans un désert, aux antipodes de ce qu’ils venaient de traverser.

 

Nous voici dans cet endroit aride, marchant tranquillement sous une chaleur épaisse, pour autant que l’on puisse qualifier ainsi cette chape de béton qui nous écrase de tout son poids, et nous nous trouvons sans provisions, sans abri, sans rien, tout cela parce que je n’avais pas organisé les choses de la meilleure des manières. Maria et la jeune fille au foulard rouge marchent devant, suivies par votre serviteur, et loin derrière l’autruche qui éprouve des difficultés de plus en plus évidentes à suivre le train imposé par ces charmantes jeunes femmes resplendissant d’une fraicheur apparente en totale contradiction avec notre propre physionomie.

 

J’ai proposé à l’autruche de s’envoler et de scruter les alentours pour déterminer s’il y avait un point d’eau ou une zone d’ombre à proximité mais elle s’est contentée de hausser les épaules, qu’elle n’a pas, et indiquer « marcher si non plus, voler si non pas, oiseau pas moi, chanter oui, ça oui, sonnets et poèmes, voler si hauteur, hauteur si non plus, plus si pas moins, et là haut pas si haut que cela mais haut tout de même et fraîcheur soudaine si non plus et risque tomber haut surtout si haut pas bas et moi ainsi pas vraiment encouragée, surtout, oublié, tout oublié, ailes y compris, ne sais pas où, comment, quoi et quand, alors marcher, mieux, surtout qu’à Saint-Pétersbourg il n’y a plus d’amour. »

 

J’ai haussé les épaules que moi j’aie, et ai continué à marcher en suivant les traces des guillerettes jeunes femmes me demandant si la thérapie de choc avait envisagé la disparition pure et simple de l’un des patients concernés.

 

Donc, je marche et me tais, essaie de vider mon esprit et surtout ne pas le laisser se pencher sur le cours des évènements pour y chercher une signification quelconque. Je me concentre sur les deux jeunes femmes devant moi et laisse mon cœur s’enivrer du parfum, de la silhouette, de la grâce, et de la sérénité de Maria.

 

Je regarde également mes pas, car je fais partie de ceux qui marchent le dos vouté, la tête basse, le regard las, laissant pendre les yeux et le regard qui s’en échappe du sol qui, lui, absorbe tout, et là, entre mes pieds, je distingue un monde de sècheresse, de vide, de tristesse, de douleur et de feu, dans lequel s’agite un certains nombres de vivants, crépusculaires et oubliés, des insectes pour l’essentiel, qui semblent trouver sous l’épiderme de sable, des raisons d’espérer.

 

Il y ainsi de la vie dans la fournaise et l’obscurité, il y a de l’espoir aussi, tout n’est pas mort, mais c’est espoir porte le sceau d’une autre humanité, et cela je ne sais pas si c’est tellement réjouissant.

 

Après tout, cela vous importe peu, j’imagine, et cela me concerne encore moins, mais dans la mesure où ma marche est silencieuse et que je ne peux décemment passer mon temps à observer Maria, il me faut bien réfléchir à autre chose, et les insectes c’est mieux que ressasser ce qui a pu se passer ces derniers jours, essayer avec les ‘si’ de refaire un monde différent.

 

Je dois me concentrer sur ce que je vois sous mes pieds, le monde que j’aperçois et réaliser que tout vit, même le désert, que la vie est éphémère, certes, mais qu’elle continue, qu’il y a une chaîne qui lie l’ensemble des vivants voire même les minéraux, organiques et minéraux même combat dirait l’autre, ou sous les pavés la plage, mais en l’occurrence je peux vous garantir que sous le sable il n’y a pas de pavés, juste un souvenir ou un préalable à l’humanité, nous ne faisons que passer, vous et moi, mais la vie elle demeure, inlassablement, imperturbablement, sans se demander quoi que ce soit, sans s’interroger, sans essayer de comprendre, elle passe et se déroule, gentiment, tranquillement, lentement, par à-coups ou pas, logiquement ou pas, naïvement ou pas.

 

La vie est là et nous ne devons pas l’oublier. Voici probablement la première leçon de ma longue pérégrination dans le désert.

§535

D’un brin de nostalgie, de beaucoup d’incompréhension, de la mort et d’une autruche volante, flottante et trébuchante passablement interloquée


D’un brin de nostalgie, de beaucoup d’incompréhension, de la mort et d’une autruche volante, flottante et trébuchante passablement interloquée

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Nous ne sommes plus que trois. Les autres sont ailleurs, je vous l’ai indiqué. Pour combien de temps, je ne sais pas, cela n’a pas d’importance. Ce matin au petit déjeuner nous avons évoqué les jours à venir.

Maria m’a demandé de but en blanc combien de temps nous resterions ici.

Je lui ai indiqué que peut-être serait-il bon d’essayer de savoir où nous sommes d’abord et déterminer où nous irons ensuite.

« C’est une discussion que nous avons déjà eu avant de débarquer dans ce lieu de misère et de confusion » a-t-elle répondu « depuis que nous avons quitté ton appartement de Genève, nous avons perdu toute notion de temps et de lieu, nous avons erré entre ce que nous croyions être Copenhague, Vienne puis d’autres lieux sans nom, indéterminés, une île de Vienne, une Mer d’Autriche, des villes asiatiques, tropicales, belles ou non, et maintenant ce pays de convulsion. Nous avions promis à cet homme qui a expiré son dernier soupir sur mes genoux que nous trouverions les clefs de ce qui s’était passé, pourquoi tous les siens avaient disparu, pourquoi ces violences, pourquoi… mais nous n’avons rien trouvé, nous tournons en rond et maintenant nous sommes au milieu d’un chaos qui semble positif mais dieu seul sait ce qu’il en est vraiment. »

J’ai opiné du chef. Bien sur elle a raison. Elle a toujours raison.

Maria au regard si profond que je m’y perds si souvent est le roc sur lequel je m’appuie, la seule véritable zone de calme, de précision, de sûreté, à proximité. Tout le reste est un ensemble de cercles concentriques qui s’évanouit autour d’elle et est de moins en moins prononcé au fur et à mesure qu’ils s’enfuient vers un horizon confus et désordonné. J’essaie de m’y cramponner.

Je lui ai dit, un peu plus tard, « après tout tu es la seule qui ait apporté quelque chose à ce pays. Tu es allée dans toutes les directions pour y dénicher avec ton groupe d’amis les prisons, secrètes ou non, et tu en as fait ouvrir plus d’une. Des gens sont sortis de leur misère grâce à toi. Moi le premier. Je ne sais pas ce que je serais devenu sans ton aide. La prison où je croupissais m’enterrait progressivement et le fait que la révolte ait éclaté au moment où ma raison me fuyait de plus en plus m’a sauvé, nous a sauvé. Que font les autres ? Ils réécrivent l’histoire qui ne les a pas attendus, ils représentent des peuples qu’ils ne connaissent pas, ils dictent des lendemains qui chantent à des gens qui n’ont pas besoin de cela, qui souhaitaient prendre leur destin en main et qui ne l’ont toujours pas. Toi au moins tu as eu un impact sur la vie des gens, et un impact qui soit positif. Tu n’as manipulé personne. Tu as fait… Ils ne font rien mais parlent et causent, rejettent toutes les fautes passées, présentes et à venir sur ceux qui ne sont plus là, qui les ont nourris et que maintenant ils dévorent à belles dents. Les pires sont ceux qui hier profitaient de cette situation atroce, en ont profité jusqu’à l’indigestion, étaient les amis bienveillants d’outre-mer, trop heureux d’un brin de stabilité dans ces pays de solitude, et d’une once de richesse à peu de frais, et qui aujourd’hui donnent des leçons en reniant leur passé comme s’il ne s’agissait que d’un soupir de temps oubliés. Tu es autre. Tu es toute autre ».

Elle a souri et m’a caressé la main en disant que décidément je ne comprendrais jamais rien. Ce à quoi je lui ai répondu que ce n’était pas une surprise.

J’appartiens à un genre qui n’a jamais rien compris mais a su imposer sa loi sans se poser de questions.

Le problème débute lorsque l’on essaie de comprendre, c’est bien là mon tort.

L’autruche volante, flottante et trébuchante mange des biscottes avec des gousses d’ail, du persil et de la confiture de mandarine tout en murmurant des paroles imprévisibles et quasiment inaudibles « malheur, partis, montagnes, là-bas, ici, les vagues, je veux des vagues, pourquoi ? pourquoi pas ? des vagues et la mer, chaude, partir, mais pourquoi eux ? ils auraient dû rester, le pont Mirabeau, mes souvenirs, il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, je, tu, il et autruche, c’est ainsi. »

Ce matin, je me suis décidé à enterrer notre vieil ami grille-pain existentialiste brûlé et torturé puis pendu à un arbre. Il n’y avait rien à faire, plus rien à conserver, si ce n’est une partie de la prise électrique et un des quatre morceaux de caoutchouc noirs qui lui donnaient une forme de stabilité. J’ai recouvert les pièces brûlées de sable, poussière et terre, je n’ai laissé aucun signe, je ne crois pas au paradis des humains, je ne pense pas qu’il y en ait un pour les grille-pains, pas besoin de signe, juste un souvenir, cela suffit.

On dit que l’on meurt brusquement puis que l’on bascule d’un hémisphère à l’autre.

Je ne crois pas cela, je pense que tout est dans la continuité, on commence à mourir le jour de sa naissance puis l’on bascule progressivement dans la mémoire des vivants et lorsque l’on meurt on subsiste quelque temps, le temps pour les autres de se rappeler à la folie, beaucoup, un peu, puis pas du tout, et lorsque l’on est arrivé deux ou trois générations après la disparition physique à ce pas du tout, cette somme de pas du tout, alors la mort est là, bien là.

Mon grille-pain restera dans notre mémoire, il y vivra longtemps, et donc il vit encore. Sans compter la réincarnation des vivants métalliques qui comme on le sait est possible et bien plus facile que pour les humains. Notre réfrigérateur s’est bien transformé en machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne devenue prodigieusement efficace et maintenant porte-parole et ministre d’un gouvernement de salut, santé, sobriété et salubrité publique pour les droits et la défense des libertés du peuple opprimé. Grand bien lui fasse.

Mais la réincarnation s’est bien passée. Par contre pour notre grille-pain il y a eu un hoquet du destin, l’existentialiste n’a pas vraiment réussi à métamorphoser en artiste multiforme, est redevenu grille-pain puis a été torturé dans des conditions jamais explicitées.

Alors, je suis là, assis à côté de Maria que j’aime et de l’autruche qui nous supporte et dont les yeux mélancoliques trahissent plus de sentiments, de chaleur, et d’amour que beaucoup d’autres. Elle ne comprend guère plus que moi à ce qui se passe. Probablement un peu moins. Mais elle est terrifiée par les évènements qui se produisent, non pas la révolution autour de nous qui en effraie plus d’un, mais par la dislocation de notre amitié, le départ des uns puis des autres, elle ne comprend pas cela, elle pensait certainement que l’amitié n’avait qu’un début et pas de fin, elle s’est trompée.

Certes, nous reverrons le Yéti anarchiste, la machine à gaz, l’extincteur fort sage et les trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca mais quand ? où, et surtout comment ? L’amitié passée peut-elle renaître ?

Maria me répète que je ne comprends rien et que je devrais terminer ma biscotte. Elle a raison.
story1971

Chronique – 53


D’un résumé de l’épisode du lendemain, de la pagaille au tribunal et des frémissements d’une nouvelle errance

Pour rompre la tradition fort désagréable prévalant en matière de séries écrites ou visuelles tendant à introduire au début de chaque chronique, épisode, chapitre ou film un résumé des épisodes précédents suivi de commentaires anodins ou rires en emballage plastique, les auteurs de cette chronique ont décidé de procéder différemment, de batailler contre les principes trop bien établis, s’insurger contre les rires en cartons pates, et proposer dorénavant un compte-rendu détaillé des épisodes du lendemain plutôt que de la veille.

Ceci naturellement risque d’accentuer le caractère un brin confus de la chronique dont vous êtes le digne récipiendaire, mais apportera un supplément d’âme à l’errance des personnages dont nous suivons la trace au jour le jour, pas à pas, et mot à mot.

Donc, pour l’épisode d’aujourd’hui reportez-vous à la chronique d’hier qui malheureusement n’en parle pas mais vous comprendrez bien que Rome ne s’étant pas faite en un jour, ni en un mois d’ailleurs, il n’est pas possible pour les arpenteurs de cette série de s’infiltrer dans les sinuosités du temps et remédier ou pallier aux imperfections du moment. Tant pis, vous n’aurez pas l’épisode d’aujourd’hui qui aurait dû être résumé hier mais n’a pas pu l’être puisque hier était un autre jour et précédait le moment où la décision a été prise de procéder différemment.

Pour autant que vous nous suiviez encore, ce qui pourrait ne pas être le cas, ce serait bien triste, entendez-le bien, mais hautement compréhensible, voici l’épisode de demain :

Chaque procès recèle son lot de drames et de passion, celui de l’autruche volante, flottante et trébuchante, la bien nommée marmotte gracieuse n’a pas manqué à la tradition. Notre amie, chargée pour des crimes qu’elle n’avait pas commis, notamment pour assassinat de poissons, disparition des thons rouges, fuites sur Wikileaks, et j’en passe, en lieu et place des trois pingouins à lunettes roses, s’est trouvée en position fort difficile après le procès expéditif dont le juge de paix, de bonté et de sagesse l’avait accablée.

Au moment de sortir de la salle VIII, nous avons été témoin d’un coup d’éclat, de théâtre et d’arabesque.

Les trois pingouins, déguisés pour des raisons incompréhensibles en ours blanc, se sont livrés aux fines autorités en déclarant ceci : ô grand juge, représentant du peuple, de la démocratie, de la république et de la joie suprême, vous cherchiez des pingouins, les voici ! Nous nous livrons à la clémence des belles et bonnes autorités et nous constituons prisonniers pour ne pas accabler la brave autruche volante, flottante et trébuchante injustement punie pour des crimes dont elle n’avait même pas connaissance au moment des faits, ni après d’ailleurs.

Le juge a immédiatement demandé à l’huissier de service et d’ailleurs de prendre note de la déposition des trois pingouins déguisés en ours et de procéder à une vérification d’identité en allant rechercher les trois pingouins précédents, déguisés en autruche, et de faire comparaître tout ce beau monde dans son beau tribunal instamment, incessamment et sous peu.

Ledit huissier à pattes de velours, a usé de son cor de chasse pour rappeler notre amie qui est revenue en prononçant ces mots fameux : qui dort dine, qui dine pense, qui pense rêve, et qui rêve pleure. Je suis triste mais rassurée. La vie est rose et les lunettes parfois aussi. Que le jour soit.

La confusion étant alors totale dans la salle du tribunal, le juge a fini par hausser les épaules et dire la chose suivante qui n’est pas sans poser un certain nombre d’interrogations sur la justice en général, et la justice en particulier aussi, à savoir : foutez-moi tout ce beau monde dehors, de toutes les façons les poissons je m’en contrefous à un point. Dehors !

Nous nous sommes précipités hors de la salle, hors le tribunal et hors la ville de Vienne bâtie depuis peu sur une île tropicale et lorsque le souffle nous est revenu, assez violemment d’ailleurs me précipitant moi et l’extincteur par terre, nous nous sommes assis au bord d’une rivière et après nous être félicités de la tournure des évènements, nous avons complimenté l’autruche pour son comportement remarquablement digne.

Celle-ci n’a pas eu l’air de tout à fait comprendre les raisons desdites félicitations mais une larme a humidifié sa joue ce qui nous a tous ému, et vous aussi j’espère.

Par suite, nous avons débuté un long conciliabule pour déterminer quelle devait être la marche à suivre et la suite à donner au présent épisode, autant d’éléments dont nous vous réserverons la primeur demain ou plutôt après-demain, c’est-à-dire demain quand même.

Des perles de joie sont revenues en nos cœurs et les ont inondés de bonheur.

Nous sommes satisfaits.

Que la joie demeure.

§660