De huit plaidoiries sans signification


De huit plaidoiries sans signification

 

Etrange procès…

 

Les audiences ont débuté ce matin.

 

Un procès à huis clos, pour votre bien a indiqué le juge omniscient, les évènements désastreux de l’année dernière étant encore omniprésents dans l’inconscient collectif de cette ville en dérive.

 

Un huis clos procédant en direct sur les enceintes ou relais informatiques disséminés aux alentours, huit caméras par présupposés coupables, chacune pointée sur un endroit pré-localisé de notre corps, à notre choix. J’ai opté pour le visage à deux mètres, les yeux, les mains, mon profil droit, le visage à cinquante centimètres à un angle de 45 degrés par rapport au plafond, le buste avec tête, le buste sans tête, et les jambes avec pieds.

 

Le ministère public, accusateur et protecteur des droits des citoyens, de leur sécurité et de l’intégrité des mœurs et de la bienséance, est assis au milieu d’une estrade, surélevée par rapport à nous, mais légèrement en contrebas du juge omniscient, ses trois assesseurs et ses sept huissiers. Les plaignants sont en demi-cercle de l’autre côté du tribunal. Nous sommes assis en demi-cercle en face d’eux mais chacun est entouré de deux préposés à la liberté et l’impartialité des âmes, esprits et corps publics ou privés.

 

Nous ne pouvons donc guère nous voir et avons interdiction absolue de nous parler ou d’échanger signes, moues ou grimaces particulières.

 

Le juge a parlé à l’une des dix-sept caméras installées en face de lui et qui nous empêchent de le discerner avec précision. Je crois qu’il s’agit d’un homme d’âge mur assez replet et grand, peut-être avec une barbe et un chapeau en feutre rouge, peut-être pas. Il a évoqué le trouble à l’ordre public et aux libertés fondamentales de l’humain et de l’humanité qui est son produit, relevé notre connivence et la machination dont nous avons été à l’origine voici huit mois, souligné notre culpabilité sans l’ombre d’un doute et nous a prié de répéter nos dires en maintenant la main droite levée et la gauche posée sur un livre noir.

 

Le grille-pain existentialiste a débuté la cérémonie des aveux solennels et pieux, en indiquant que le monde était abreuvé de puissance, ivre d’égoïsme et de violence, morale ou physique, un monde dans lequel la vie avait moins d’importance que le statut, un monde où chacune et chacun se réfugiait derrière la culpabilité des autres pour cacher sa lâcheté, son besoin de jouissance, de plaisirs immédiats, d’argent facile et de reconnaissance, un monde qui ne connaissait ni responsabilité ni réelle culpabilité. Pour cette raison, je me reconnais coupable et responsable, unique et pluriel, car ne rien faire serait m’associer à l’abandon des hommes, à leur ivresse, et cela je ne le veux pas. Je suis responsable et coupable, par action ou omission, directement ou indirectement, je ne suis rien mais en agissant ainsi je deviens tout.

 

L’autruche volante, flottante et trébuchante a pris la parole et a joyeusement indiquée qu’il n’y avait plus d’amour à Saint-Pétersbourg, que le Pont Mirabeau coulait sur la Seine, que les matins libres et creux résonnaient comme des coussins creux, que les oiseaux dans le ciel ne tournaient plus, que la vie était triste sans ses amis, qu’elle n’avait plus de saveur, que les rires des enfants sonnaient faux puisqu’ils étaient des adultes en devenir, que les joies et peurs sentaient la naphtaline, que le rouge et le vert donnaient du bleu ciel, que l’amitié était en devenir. Ainsi, je suis responsable et coupable et mes amis ne le sont pas, chapeaux pointus à l’appui.

 

Les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca liés par une corde en forme de chapelet rouge et or se sont exprimés en même temps, parfaitement synchronisés et ont juré sur la foi de la bible, des sept sacrements, des quatorze bière du matin, de l’or du soir sur Harfleur et de la sainteté de Piero, de la chapelle d’Arezzo et du rêve de Constantin qu’ils étaient coupables de ne pas avoir encore obtenu l’indépendance de la chapelle et la résurrection de Piero d’entre les saints. Nous sommes responsables et coupables, sans aucun scrupule, et les autres connards qui prétendent être responsables de cela s’attribuent un rôle qui n’est pas le leur. Il n’y a que nous qui sachions ce qui doit être su, qui connaissions avec précision les pensées de Piero en ce moment magique et qui puissions librement et en connaissance de cause revendiquer l’héritage de liberté et opportunisme du divin peintre.

 

Le Yéti anarchiste s’est redressé et a parlé avec fougue évoquant la révolution des opprimés, la nécessaire exécution des nantis et privilégiés de masse qui excellaient depuis leurs socles en argent sans réaliser que le monde était monde et n’avait plus besoin d’eux. Il a poursuivi en jetant un regard fuyant au juge qui lui regardait les caméras en disant que la vérité est dans le sang des justes et des bons, le mensonge dans les yeux, l’urine et les déchets impurs des affamés de puissance et que maintenant ou plus tard, la révolution devait remettre la tête sur les épaules d’un monde en déliquescence. En conséquence de quoi, je suis responsable et coupable de toutes les révolutions à venir, de toutes les exécutions, de tous les règlements de compte qui se produiront pour la justesse de la cause et la rigueur des maux et des mots.

 

L’extincteur fort sage a parlé doctement et a souligné que dans l’histoire de l’humanité de tels moments ne sont pas légions, des instants uniques, des parenthèses qui ne demandent qu’à se refermer, des traits d’union entre des vivants qui rejettent la haine et la mort pour s’unir dans un dessein unique, celui de surmonter leurs différences et affirmer leur solidarité sur les cendres encore fumantes de massacres trop rapidement oubliés. Alors, parce que nous sommes tous uns, nous sommes également responsables et coupables, chacun de manière unique et essentielle, face à lui-même, face aux autres, face à l’humanité bouleversée.

 

Lorsque mon tour est venu, je me suis levé, j’ai regardé la caméra numéro quatre, ai dévié mon visage de quinze degré par rapport à son axe véritable et ai dit : Monsieur le Juge, votre Honneur, je n’ai pas autant de dignité, je ne suis pas grand, je ne suis pas altruiste ou révolutionnaire, je ne comprends rien, je ne sais pas de quoi on nous accuse, je n’ai aucune idée des crimes qui ont endeuillé ces lieux, je ne vois rien, n’entends rien, ne dis rien si ce n’est que je suis lâche, petit, faible, malheureux et intimidé. J’ai trompé la confiance de la personne en qui je croyais et n’ose pas le lui dire, je suis lâche, terriblement lâche, effrayé, terrorisé, un mort vivant qui ne demande plus rien si ce n’est disparaître dans une cellule non pas de 600 mais 2 mètres carrés, pour pleurer l’ignominie de ma conduite, de ce comportement d’humain qui me dégoûte, qui me répulse, que j’abhorre, car il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, tout est perdu, même l’honneur, le combat est perdu, l’espoir est mort, le rêve est perdu, l’arc-en-ciel est mort. Je vous en supplie, enfermez-moi à tout jamais et libérez mes amis qui n’y sont pour rien. Je suis seul et unique responsable de toutes les lâchetés, leur représentant unique et plénipotentiaire, qu’il en soit ainsi et que le silence s’installe à tout jamais.

 

C’est cela que j’ai dit. C’est cela que les autres ont dit. Le reste, les mots et les phrases, les flashes et les caméras, je n’ai plus écouté. Cela n’a plus d’importance. Plus rien n’a d’importance lorsque le dégoût est ainsi installé au plus profond de nous, pauvres humains.

 

 

§1119

Des soubresauts de l’enquête et de l’inculpation d’une autruche volante, flottante et trébuchante


Des soubresauts de l’enquête et de l’inculpation d’une autruche volante, flottante et trébuchante

 

Pas une journée sans un nouveau coup de théâtre.

 

Dans ce monde étrange dans lequel je déambule, traversé par des courants profonds insondables, se relevant de ses cendres ou de ce qui en tient lieu lorsqu’il s’agit d’un groupe humain, les péripéties judiciaires ayant débuté avec les aveux du grille-pain existentialiste il y a quelques jours, confessions visant à prendre à sa charge la responsabilité pleine et entière d’évènements obscurs mais certainement dramatiques survenus il y a un certain temps, se succèdent avec la régularité d’un métronome.

 

Alors que la fréquence des mouvements de foule et des attroupements de foules bigarrées et jouissives scandant des slogans hostiles à l’encontre de mon ami semblait devoir progressivement diminuer voire se normaliser, le tribunal de bienséance, des libertés et de l’amitié entre les humains a annoncé par communiqué de presse 19789/bc5 que l’autruche volante, flottante et trébuchante venait de se constituer prisonnière en se déclarant responsable unique des errements du passé.

 

Selon les déclarations mentionnées dans le document judiciaire elle s’est présentée au juge chargé des libertés et bonheurs ultimes des peuples honorés et fiers de manière spontanée après avoir rencontré le grille-pain existentialiste. Elle aurait alors déclaré, selon ledit communiqué de presse, de manière claire et irréfutable être responsable de tout ce qui avait pu se passer déchargeant entièrement son ami de tous les chefs d’inculpation. Elle aurait également apporté des éléments importants pour la compréhension du dossier qui dénotaient une connaissance approfondie de celui-ci.

 

Pour l’heure les juges chargés collectivement du dossier avaient décidé de se donner le temps de la réflexion et de pousser l’investigation dans ses retranchements ultimes pour déterminer qui du grille-pain ou de l’autruche était réellement le manipulateur machiavélique dont les sordides agissements avaient produit les effets que l’on connaît.

 

De fait, j’aimerais bien connaître lesdits effets mais ce qui m’a le plus interpellé dans les textes susmentionnés est évidemment la référence à des paroles prononcées par l’autruche. Celles et ceux qui suivent cette chronique depuis quelques temps partageront ma surprise quant à la clarté des propos pouvant être tenus par notre bipède préféré.

 

Je ne parle même pas de sa connaissance du dossier, dans la mesure où nous n’étions pas là lorsque les évènements se sont produits, fait particulièrement utile à garder en mémoire, et que l’autruche volante, flottante et trébuchante a de nombreuses qualités mais peut-être pas la profondeur des déductions et la vivacité de l’analyse.

 

Dans l’après-midi, c’est-à-dire il y a une ou deux heures tout au plus, les services de retransmission de nouvelles radiophoniques impartiales, indépendantes et justes, un service ministériel apparemment de qualité, dixit la bouchère de la rue Maintsenil, ont diffusé un enregistrement considéré comme particulièrement incriminant pour l’autruche.

 

Je retranscris aussi fidèlement que possible ses propos : Il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, la vie, la mort, les feuilles, le pont Mirabeau ne coule plus sur la Seine et la Seine n’est plus ici, nous vivons, vous vivez, ils ou elles vivent, mais pourquoi, ainsi, donc, or, ni et car, tout cela me dépasse, l’herbe est verte ici, les chèvres de l’archiduchesse ne sont pas sèches, mais archi-sèches, car le tabac ne nourrit plus son monde, et les joies d’ici ne sont plus l’au-delà des las de l’eau, mais l’au revoir des ras-le-bol, pour tout dire, pas vraiment, merci, ainsi soit-il, demain est l’heure de l’aube et la prairie siffle sur le bord du lac, de la mer, et des fraises. J’admets tout, mais pas vous, car tout est poux et plus ou moins, plutôt moins que plus, les joies de l’enfance sont contrariées, mais je vous le dis, il a pas compris, mais moi oui, car ainsi, tout, pourquoi pas, c’est ainsi, clair ou pas, mais les nuages filent sur le désert des Carpates et la Volga ne coule pas à Saint-Pétersbourg, ce qui explique l’amour non plus.

 

J’imagine que vous partagez mon sentiment de perplexité, pour autant que la perplexité soit un sentiment, et doutiez quelque peu de la chaîne de causalité ayant amené un collège de juges à souligner la clarté et l’irréfutabilité des propos autruchiens et conclure à la culpabilité probable de l’autruche sur la base de propos aussi hermétiques et incompréhensibles.

 

Je ne sais que dire ou penser.

 

Je serai tenté de parler d’un complot contre le groupe d’amis qui m’entoure, d’abord le grille-pain puis l’autruche mais ceci serait à mon sens excessif dans la mesure où il aurait été beaucoup plus simple ou logique de m’inculper ou d’arrêter Maria au regard si profond que je m’y suis souvent égaré. Pourquoi incriminer un grille-pain, même existentialiste et amateur de Kierkegaard, ou une autruche dont les propos sont par définition totalement irrationnels et incompréhensibles. Je suis circonspect.

 

Il doit y avoir une forme de raison derrière tout cela mais laquelle? Ou alors, tout est limpide et je suis le seul à ne pas comprendre. Il se pourrait que mes propos fassent moins de sens pour vous que ceux de l’autruche pour moi… Il en est ainsi de toutes choses n’est-ce pas ? La relativité n’est pas que générale elle est aussi particulière.

 

 

§481

De la nécessité d’une récapitulation, de l’isolement et de la folie, de Shangri La et Erewhon, de mes amis disparus et de mes projets


De la nécessité d’une récapitulation, de l’isolement et de la folie, de Shangri La et Erewhon, de mes amis disparus et de mes projets  

 

 

Récapitulons, si vous le voulez bien. Pourquoi ne le voudriez-vous pas ? Remarquez, si vous m’avez suivi jusqu’au fond de cette cellule d’isolement sensoriel – afin de me protéger des importuns et impromptus, selon le gentil policier qui s’occupe de ma situation et ne souhaite pas que le digne étranger que je suis perde son âme, sa vertu et son innocence dans la prison qui est la mienne, il est fort aimable n’est-ce pas ? – vous devriez être à peu près au point s’agissant de cette longue et lente errance et pourriez ne pas être désireux de revenir en arrière; oui, mais voilà, je ne sais pas ce que vous pensez et par ailleurs il se pourrait fort bien que vous soyez aussi confus que moi et perdu dans tout cela. Plus encore, j’éprouve le besoin de faire ce maudit récapitulatif du tréfonds de cet endroit sordide pour faire le point et ne pas sombrer dans une folie triste.

 

Donc faisons cela, revenons vers les racines les plus récentes et faisons un bilan rapide, propret, pas trop minutieux, juste un petit tour des choses, un aperçu éphémère de cette situation qui est la mienne. Je vais le faire en télégraphique, ce sera plus simple, c’est comme cela que le faisaient les inspecteurs dans les romans policiers de mon adolescence.

 

Neuf personnages, partis de Vienne, égarés sur une île de Vienne, proche de la Mer d’Autriche, dans un environnement tropical, décident de continuer leur errance sans chercher d’où ils viennent et où ils vont, ils sont débarqués sur une plage sordide et remontent le long d’une belle route bitumée qui les fait traverser un pays non pas de cocagne mais de mort, de violence, de silence, d’ombres saumâtres, qu’ils découvrent en négatif, quelques temps après la fuite ou la mort des vivants, ils promettent de ne pas cesser d’essayer de comprendre et finissent par tomber dans une oasis de sérénité où ils parlent à couple irréel qui leur explique les responsabilités des uns et des autres, mais, le lendemain, aucun ne se remémore la même histoire et tout est à recommencer, cependant ils n’ont pas le temps de le faire car quatre d’entre eux sont arrêtés par des miliciens puis interrogés par des gentils policiers séparément, et là, moi je craque et je signe ce que l’on me demande de signer, la responsabilité des morts, des viols, des trafics les plus invraisemblables c’est moi, et maintenant je croupis dans une cellule tranquille où mon gentil policier qui aime bien s’occuper de moi aime me retrouver.

 

J’ai fait à peu près le tour, n’est-ce pas ?

 

Beaucoup de choses m’échappent, notamment où se trouvent mes amis, surtout Maria au regard si émouvant et à la force de caractère si exceptionnelle, ce qui s’est réellement passé dans ce pays maudit des dieux et des vivants, le rôle et la responsabilité respectives du couple de philanthropes généreux et des sympathiques autorités et milices qui m’ont aimablement interrogé, sans contrainte aucune, ce que je fais dans cette pièce à part servir de plat de résistance médiocre à un policier aimable et dégénéré, et à quel degré de folie je suis arrivé.

 

Car, soyons aussi honnête que les circonstances l’exigent, je vous l’ai dit en ouverture de cette chronique, je suis en train de dériver vers une folie qui n’est malheureusement pas aussi douce qu’elle pourrait en avoir l’air, je ne cesser par exemple de faire des rêves éprouvants où je me retrouve derrière un clavier d’ordinateur et suis l’esclaves de mots qui sont tapés sur l’écran, où les objets sont inanimés, où Maria n’existe pas, où les grilles pains ne sont pas existentialistes et déprimés, mais silencieux et chauds, où les Yétis se trouvent dans les livres pour enfants, où les pingouins se déclinent en films Ushuaia, où les extincteurs restent dans les couloirs et où je survis dans une douce quiétude indifférent au monde qui tourne autour de moi.

 

Bref, je dérive dans ma folie, et j’ai besoin de recadrer mon existence et mon devenir.

 

J’ai besoin de retrouver l’univers qui est le mien et sur cette base repartir avec mes amis, les vrais, vers cet endroit imaginaire, ce Shangri-La non pas d’Hilton mais de moi-même, cet autre Erewhon, d’où nous contemplerons les choses en souriant et comprendrons enfin ce qui est arrivé à ces gens, à toutes ces victimes, pourquoi le vivant s’est un jour fourvoyé à ce point, ce qui l’a entraîné à sa perte sans lui permettre de s’engager dans la voie de la rédemption, partout, ici et ailleurs, et surtout pourquoi cette indifférence, cette nonchalance, cet attrait unique pour l’argent, le pouvoir, le sexe, le statut, la drogue, l’alcool, les désirs de suprématie et les frayeurs d’autrui, pourquoi tout cela, mais pour ce faire j’ai besoin de quitter d’abord cette pièce pourrie, ce bâtiment désolé duquel les cris qui s’y échappent en permanence ne sont pas de joie, de cette terre d’exil et de mort.

 

Je dois retrouver mes amis, coûte que coûte, et nous devons ensemble retrouver le chemin de Bangkok, pas le vôtre, le nôtre, celui qui chez nous répond indifféremment au nom de Copenhague ou Vienne, qui ressemble à qui il voudra car cela n’a pas d’importance, un lieu surpeuplé et chaud, où dans l’indifférence générale nous nous retrouverons.

 

Voilà ! La récapitulation est faite et les projets également.

 

Désolé de vous avoir un peu lassé mais j’en avais besoin, je me sens un peu seul. Je ne sais pas si Maria est encore en vie… J’en tremble.

 

Dieu sait où sont le Yéti anarchiste, l’autruche volante, flottante et trébuchante et la machine à gaz rondouillarde qui ont été arrêtés en même temps que moi. Je n’ose imaginer leur état.

 

J’ai demandé au policier aimable et gentil, de les amener dans ma cellule, il a ri et conclu pas la peine, plus utile, serviront plus à rien, pense pas à ça, tout ça fini, toi t’es là, estime toi heureux.

 

Je ne sais pas non plus mais c’est peut-être moins grave ce qu’il est advenu des trois pingouins aux lunettes roses et de l’extincteur fort sage, car ils sont parvenu à s’extraire ou s’oublier des griffes de l’adversaire occulte et tentaculaire.

 

J’en suis là.

 

Je sais ce que je souhaite faire. Reste à savoir comment.

 

Je crois que si la lumière pénétrait parfois dans cet endroit autrement que par le biais d’un néon clignotant par intermittence, nuit et jour, jour et nuit, je pourrais discerner sur ma peau les signes d’un vieillissement prématuré.

 

Je suis seul. Je ressens pour la première fois de ma vie le poids de la solitude et des remords, une brique dans ma poitrine, des piques dans mon cœur, des aiguilles dans mon cerveau.

 

Que le sommeil me gagne!

 

Merci pour votre visite et pardonnez-moi pour ce récapitulatif trop lourd. Je vous promets de vous renvoyer des images plus amusantes lorsque nous aurons atteints notre Shangri La et même avant, dès que je serai à nouveau avec mes amis, mes braves et bons amis.

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De mes aveux sincères et émouvants, de mes crimes, de mes erreurs, de mon bienfaiteur policier, de mon bienheureux juge, et d’une addition un peu salée


De mes aveux sincères et émouvants, de mes crimes, de mes erreurs, de mon bienfaiteur policier, de mon bienheureux juge, et d’une addition un peu salée

 

 

 

Je dois l’admettre, c’est une chose qui m’étonne moi-même, mais c’est écrit, noir sur blanc, feuillet après feuillet, je suis un criminel notoire recherché par plusieurs polices du monde entier, je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas lu mais tel est bien le cas, je suis un infâme criminel, c’est un représentant de la police bienfaisante de l’ordre, la sécurité, du bien-être et des droits fondamentaux de la personne qui me l’a assuré avec beaucoup de sérieux et de commisération dans la voix, je suis un affreux criminel, noir sur blanc, je vous l’ai dit et je le répète, et c’est signé en bas à droite du dernier feuillet et paraphé sur tous les autres, j’ai reconnu la signature, pas d’erreur possible, mon prénom puis mon nom, un peu hésitant car je n’étais pas en très bon état lorsque j’ai apposé ladite signature, tout cela est écrit de manière intelligible et les aveux fournis de mon plein droit, plein gré, et pleine attention, avec force louange, sérénité et doléance transparente et fidèle, sont recevables j’en attesterai plus tard lorsque je rencontrerai mon juge, bon et loyal, un homme bien sous tous rapports, sympathique et avenant, c’est ce que m’a dit qui m’a expliqué le commissaire Jorgensen, qui est si propret, honnête et méthodique qu’un avocat n’est même plus nécessaire, car il aime bien les aveux, surtout ceux extraits par confession honnête et louable, gentiment présentés, avec signature reconnaissable et conforme à celle du passeport, démontrant et attestant avec célérité et sérénité que l’étranger que je suis s’est introduit sur le territoire de l’Etat dont il s’agit et

 

(1) a provoqué des troubles durables et conséquents à l’ordre public, a plongé une partie du territoire dans un chaos absolu,

 

(2) s’est livré à un trafic de biens de consommation et mobiliers rares, tels par exemple des machines à gaz rondouillardes et des extincteurs rares,

 

(3) a tenté de soudoyer des magistrats aimables, bons et honnêtes afin de permettre la sortie à des fins bassement mercantiles d’animaux protégés par la Convention de Berne, de Lourdes et de Papouasie Nouvelle-Guinée et Basse Bretagne, telle l’autruche volante de Birmanie orientale,

 

(4) a soutenu des thèses néocoloniales et xénophobes en affirmant la suprématie de Yétis anarchistes sur le commun des mortels non poilus et non roux,

 

(5) s’est refusé à livrer à la saine vindicte populaire des contrebandiers d’œuvres de la renaissance, en particulier des pingouins ascétiques grotesques amateurs de Piero della Francesca,

 

(6) a privé une partie de la population de cet Etat tropical des bienfaits de la chaleur par infraction, effusion et fibrillation des fameux radiateurs jaunes à stries multiformes,

 

et (7) a détourné des fonds, des biens, des hommes et même des représentants féminins à la juridiction humaine précitée, notamment une étrangère au regard effronté et donc forcément répréhensible et de basse extraction, mais quand même une humaine.

 

Ledit juge, d’après mon bon et honnête policier qui me regarde avec un sourire joli et affable, est de nature pacifique et sympathique et aime les aveux extirpés par confession gratuite, fortuite et libre, selon les propres dispositions légales et paramédicales de la loi du 3 Ventôse de l’an 215, ce qui pourrait le conduire à déduire de la peine légitime librement décidée par le juge et acceptée avec sourire et remerciements chaleureux 125 années de plein droit et 7 de côté, une situation que j’ai considérée parfaitement appropriée et pas tout à fait négligeable.

 

J’ai cependant demandé à toutes fins utiles et mêmes inutiles, on ne sait jamais, quel était le total de la peine exigible et il a fait le total suivant avec un crayon qui m’a fait sursauter – car allez savoir pourquoi depuis mon interrogatoire je n’aime plus ce type d’outils pernicieux surtout lorsqu’on l’approche de l’oreille ou des yeux : 53 + 34 + 21 + 19 + 18 + 0,00000001 = 155 ans et des poussières.

 

Faisant jouer les déductions au titre de la TVA, de la bière moussue jaune à tâches vertes, et des bénéfices indirects pour le préfet, le commissaire, le femme de celui-ci, le juge, le greffier, le policier et les autres, ceci devrait m’amener à 126 ans, donc 126 – 125 = 1 an, un bon compte selon l’honnête homme.

 

J’ai secoué la tête comme un brave et bon imbécile et ai souri.

 

Il m’a serré la main, m’a serré dans mes bras, m’a serré ailleurs où je n’ai pas tellement aimé mais je n’ai pas très bien su comment le lui dire sans l’effaroucher, et m’a laissé dans les mains d’un autre individu, le juge je pense, qui lui aussi m’a souri et m’a amené vers un bureau où j’ai à nouveau tout signé, de mon plein gré et mon demi gros, avant de me retrouver dans une pièce sombre et sans lumière mais avec odeur.

 

C’est de là que je vous écris.

 

Je regrette de vous avoir induit en erreur. Je ne suis pas un chroniqueur accompagné de ses amis extincteur fort sage, Yéti anarchiste, autruche volante, flottante et trébuchante, pingouins amateurs de Piero, machine à gaz rondouillarde, grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme, et Maria la toute belle, non pas du tout, je suis un horrible criminel, je vous présente mes excuses les plus plates, désolé pour la confusion, ne m’en veuillez pas, je me suis berné moi-même, c’est la vie.

 

On verra tout cela dans un an.

 

Je vous laisse car mon cher ami policier souhaite me raconter une histoire pour m’endormir.

 

Bien à vous.

yyyaya