Chronique – 58


De la méthodologie pour aller d’un point A à un point B

Toute démarche humaine implique, me semble-t-il, de s’engager dans une réflexion sur trois interrogations particulières : d’où venons-nous, où allons-nous et comment irons-nous du premier au deuxième point.

Notre petit groupe est interloqué et en pleine confusion à cet égard.

Nous savons que nous devons partir de notre petite rizière proche de la belle et bonne île de Vienne. Nous savons comment le faire, du moins en théorie, c’est-à-dire en nous déguisant en membres de l’équipe fictive de curling de Papouasie Nouvelle-Guinée.

Nous avons donc rempli le troisième terme de l’équation d’autant qu’un chalutier au départ du port de Vienne est prêt à nous embarquer, son capitaine étant sportif de salon invétéré et amusé par la composition de notre équipe, un grille-pain, un réfrigérateur, un extincteur, trois pingouins, une autruche volante et deux humains, cela ne s’invente pas, nous a-t-il dit hilare avant que nous ne montions à bord. Par contre, les deux premiers termes restent parfaitement flous.

D’où venons-nous ?

De l’île de Vienne serez-vous tentés de répondre mais nous savons depuis peu que tel n’est peut-être pas le cas, que peut-être l’assertion selon laquelle les contours de la réalité sont flous, que celle-ci évolue au gré des circonstances, que coexistent au moins dix dimensions dont seules trois ou quatre sont palpables, que toutes les réalités imaginables cohabitent à chaque instant, n’est pas forcément fondée. Vienne n’est pas forcément une île et d’ailleurs que nous importe ? Et pourquoi serions-nous tant intéressés par notre point de départ. On se fiche éperdument de Vienne, qu’elle soit sur le Danube ou sous les tropiques, qu’est-ce- que cela peut nous faire ? a dit avec un aplomb assez surprenant le réfrigérateur pressé d’agir car l’action est inscrit dans ses gênes pneumatiques, électriques et chimiques.

Ceci pourrait être étendu à la deuxième interrogation, pourquoi insistons-nous tant pour aller à Bangkok ? Nous ne cessons de nous référer à cela mais avons perdu le fil de l’histoire et ne savons plus pourquoi nous devrions aller dans cette lointaine, ou pas si lointaine que cela, ville sous les tropiques.

Ce qui paraît à peu près clair est qu’il fut un temps nous étions en Suisse et vivions tranquillement dans un appartement dont le seul défaut est qu’il s’étendait lentement et tranquillement sans crier garde et que ses occupants augmentaient en nombre au gré des circonstances. Nous avons quitté un matin ce doux cocon parce que si ma mémoire est bonne on nous accusait d’être lié peu ou prou à Wikileaks et d’avoir diffusé des informations non fondées sur les baleines, les autruches et dieu sait quoi. Ceci est le passé, le reste ne suit pas les contours du temps. Vienne ? Bangkok ? Des inconnues au bataillon, des interrogations au titre de la causalité, des murs qui s’éloignent au fur et à mesure qu’on s’y approche.

Eh bien, a proposé le grille-pain existentialiste et passablement déprimé notamment depuis que je me suis rapproché de Maria, si tout ceci nous pose tant de problèmes, prenons les choses autrement. Disons que nous venons de Genève, ce qui n’est pas forcément faux, nous y étions il y a un temps certain mais éloigné dans le passé, et que nous nous dirigeons vers une ville autre que Bangkok. Si nous avons oublié pourquoi nous devions aller dans cette dernière ville nous pourrions tout aussi bien nous diriger ailleurs.

Le Yéti a saisi l’occasion qui lui était ainsi présentée et a suggéré que nous allions porter assistance aux peuples qui de par le monde souffraient sous une chape de béton totalitariste et n’aspiraient qu’au plaisir de se frayer un chemin sur le chemin des libertés et des possibles. Nous constituerions ainsi selon lui le bras de la révolution.

Les trois pingouins ont exprimé leur désaccord absolu réitérant leur souhait de se diriger vers Arezzo et déclarer l’indépendance de la chapelle de Piero Della Francesca, ce qui en soit constituait déjà une assertion révolutionnaire.

L’autruche volante, flottante et trébuchante a souhaité s’exprimer mais conscient que ses propos seraient inintelligibles, le Yéti l’a interrompu ce qui lui a attiré les foudres de Maria, arguant que chacun devait avoir le droit de s’exprimer et que nul n’avait le monopole de la parole et de la vérité.

Notre amie a alors déclaré qu’importent les feuilles sur les arbres et l’eau de la rivière, l’essentiel est dans le vent, les oiseaux volent, l’air est partout est impalpable mais nécessaire, ce qui se voit ne l’est pas forcément, donc visons l’invisible, disparaissons, retirons nous.

Nous n’avons rien compris, mais au moins nous l’avons écouté, ce qui était important et répondait au souhait impérieux de Maria.

Par suite, la discussion a continué en boucles, nul ne sachant où les pas devaient nous porter, ou, plus précisément, proposait une autre alternative.

J’ai proposé de recueillir les diverses propositions sur un bout de papier et ai noté : Tunis, Arezzo, Copenhague, Bangkok, Port Moresby, Genève, et naturellement Erewhon. Nous en étions là de nos discussions lorsque nous avons ressenti une forte vibration et avons réalisé que le navire venait de quitter le port de Vienne ou ailleurs.

C’est alors que l’extincteur s’est exprimé pour commencer, peut-être, serait-il utile de demander où ce navire va. Ce serait une première étape dans notre réflexion, non ?

Il n’a pas tort. Peut-être devrions-nous commencer par cela. J’irai donc demander au capitaine où nous nous dirigeons. Ensuite nous aviserons.

Les choses sont donc un peu plus claires : nous savons qu’il y a longtemps nous étions à Genève et que nous nous dirigeons vers un ailleurs encore inconnu mais pas pour longtemps et ce en bateau. C’est un début ! Le reste? nous verrons bien, il y a un temps pour tout.

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chronique

Chronique – interruption


De l’interruption volontaire des programmes et d’une pause bienvenue dans la diffusion quotidienne des chroniques, et poèmes d’une autruche volante et flottante en prime

Ceci est une interruption volontaire du carnet de bord de sept ou plutôt neuf soit disant réfugiés dérivant en Mer d’Autriche à la recherche d’une chapelle dite d’Arezzo pour y déclarer l’indépendance des fresques de Piero della Francesca et ce avant de se diriger vers Bangkok et y trouver une sauvegarde inespérée.

Les autorités maritimes, portuaires, royales, nerveuses et à toutes fins utiles, ont décidé d’interrompre le flux cathodique, neuronique, et éthylique, desdits individus dont l’intention ne parait ni catholique, ni protestante, ni orthodoxe, ni musulmane ni hébraïque, ni bouddhiste, ni hindouiste, ni conforme à tout autre culte reconnu par la législation d’Isidore II de Garenne les lapins et est donc en porte à faux par rapport aux prescriptions légitimes, studieuses, averties, léoniques, maçonniques ou tantriques contenues aux lettres c) à g) des décrets, règlements et lois de nature diverses et spécifiques compilées dans le Code dit de la Liberté, du Devoir et de la Fierté Légitime et Pleine de Bonté de Saint Ambroise de Parme et d’Ailleurs.

En conséquence de quoi, en ce jour spécifique de l’année 2015, afin d’éviter que des notations ou commentaires inappropriés ne soient colportés par lesdits carnets, les autorités dont il s’agit ont décidé d’intervenir de main de maître et de pied de travers afin d’éviter aux malheureux lecteurs et malheureuses lectrices, c’est à dire vous, de succomber à une avalanche de propos sans fondement aucun, ni toit, ni cave, ni pilier, ni poutre, ni rien de tout cela, d’autant plus que les coupables demeurent pour l’heure innocents en fonction de la racine carrée de la présomption d’innocence multipliée par le double de l’inverse de la cotangente des obligations invétérées des peuples unis et murs pour l’autocratie ploutocrate quasi absolue moins 1,5.

Ainsi, la chronique est interrompue ce jour et reprendra si lesdits individus ne sont pas morts noyés auparavant le jour d’après et la nuit d’avant pour qui de droit, de fait et de maturité.

Ce faisant, les autorités ont convoyé un navire de la marine marchande et fruitière pour arraisonner les neuf soi-disant naufragés et les expurger de toute histoire, conte, chant, commentaire, ou dialogue et éviter que l’on entende à nouveau parler d’autruche volante et flottante, dite marmotte gracieuse, de grille-pain existentialiste et depuis peu anorexique à l’idée de bruler l’ouvrage de Kierkegaard soigneusement confiné en son sein, d’un extincteur sage au point de ne jamais perdre son sang-froid ou sa mousse rafraîchissante, d’un réfrigérateur colérique au possible dont les antécédents sont lourds et les casiers à fruits, légumes, et glaçons, vides, de trois pingouins radoteurs et cruels pour qui Piero della Francesca – dont les contemporains de ce jour et de cette nuit n’ont absolument que faire – est tout, d’une jeune femme au regard si doux et la commisération si intense qu’elle fait radoter tant le grille-pain que le narrateur des chroniques perdu dans un monde qui l’a perdu lui depuis fort longtemps.

C’est ainsi, chers lecteurs, chères lectrices, que vous serez épargné(e)s des chants de l’autruche et de ses sordides poèmes dont le dernier se lisait ainsi : « damnés de la terre et perclus de rhumatismes, que la nuit tombe sur vous, car elle est plus chaude qu’une couette tissée à la main de chez Saveurs et Terroirs de Marthe la Vallée sur Hermès et Condine interposés, que l’or et l’argent d’Harfleur sur le pont de Mirabeau et Miramoche vous entende et vous supplante dans le cœur d’Annabelle et Mirabelle de chez PousPous le Misérable, que la joie du dernier jour et la tristesse du premier et l’inverse, c’est selon vous ressemble et rassemble ce qui ne peut l’être, car aujourd’hui, point, et demain, point -virgule, et vive. »

Remerciez-nous et profitez de ces moments de lecture non avérée et réciproque car bientôt sous quelques heures à peine et en 33 exemplaires seulement vous verrez à nouveau lesdits personnages se réimplanter dans votre quotidien avec leurs histoires à dormir debout, assis, couché ou en poirier.

Que les jours à venir soient aussi agréables que l’impossible et que le reste soit à l’avenant comme l’étoile de nom différent et que vous profitiez de tout cela pour emmagasiner l’énergie appropriée pour vous permettre d’affronter cette chronique interdite mais reproduite en toute illégalité sous des titres divers et des fanfaronnades particulières.

Les autorités dont il s’agit et même les autres vous garantissent le meilleur et le moins bon, s’approprient ce qui est bien, revendiquent ce qui l’est aussi et se déchargent de responsabilité et culpabilité pour tout le reste, demandez au grille-pain ce qu’il en est si cela ne vous convient pas.

Nous vous ils et elles.

A bientôt. Jamais et toujours. C’est ainsi. Pour qui de droit, fait et ailleurs. Amicalement et sous peu. Aujourd’hui c’est chou.

Voilà et houp et viva

§787

Chronique – 38


D’une certaine forme de lassitude, de la fin de la révolte des grille-pains, de l’exaltation des pingouins, et d’un voyage à Arezzo en baignoires

Dire qu’il y a quelque temps encore je vivais tranquillement dans mon appartement Genevois et me contentais de temps en temps de regarder par la fenêtre mélancoliquement à la recherche d’une raison d’être à ma vie ploutocrate et mal aboutie.

Plusieurs semaines se sont écoulées et entourés d’amis pour le moins particuliers, si l’on doit se baser sur l’éternelle notion de normalité ou d’anormalité, je suis à la recherche de la voie la plus discrète pour relier Vienne où nous pensons être et sommes vaguement camouflés et Bangkok, ce afin de ne pas éveiller les soupçons de représentants de puissances obscures et sournoises.

En parallèle, je ne cesse de me laisser dépasser par des évènements dont la plupart du temps je n’ai pas le moins du monde pressenti le déclanchement et parvient avec la plus grande des peine à contribuer à leur maîtrise. Mes compagnons sont dénués de tout point d’ancrage dans le temps et se situant exclusivement dans le présent évoluent librement et sans attache. Je les envie. Ils évoquent en permanence et au premier degré leurs désenchantement, tristesse, joie, colère, bouleversement ou passion. Je les suis avec peine mais contentement car tout plutôt que revenir derrière ma fenêtre mais d’une certaine manière je les envie.

Tenez par exemple cette révolte des grille-pains, bien entendu vous avez compris qu’elle terminerait en eau de boudin dans une rizière mal épanchée et qu’il nous faudrait de longues heures pour extraire de la vase les acteurs de cette révolution surréaliste, les grille-pains, gaufriers, cafetières et autres dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne sont pas équipés pour des routes aussi chaotiques surtout après avoir accompli un striptease d’anthologie.

Vous l’aviez vu venir, je le sais bien, mais moi pas du tout. Je me suis laissé totalement surprendre.

Bien entendu, mon état d’esprit est plutôt délétère ces temps-ci perdu dans une sombre folie amoureuse, sombre parce que je ne suis pas sûr qu’elle puisse terminer autrement que dans la vase, folie car comment pourrais-je prétendre pouvoir attirer autre chose qu’une sympathie de façade de la part d’une aussi parfaite femme que Maria et amour parce que c’est ainsi, cela s’appelle comme cela, je n’ai pas d’autre mot pour décrire ce que je ressens et tant pis si vous pensez que cela habille très mal cette chronique et encore plus tant pis si vous croyez que cela va finir avec un beau mot fin sur un couple niaisement enlacé au bord d’une cheminée kitsch.

Si vous avez lu mes livres (NDLR : On dit plus rien sur la publicité clandestine, ça sert à rien, y comprend pas, et ça nous lasse, mais ça nous lasse, vous pouvez pas imaginez, alors vous avez qu’à vous farcir le reste, on vous aura prévenu, nous, c’est bof !) vous devriez savoir qu’ils se terminent rarement bien, nada, niet, jamais, c’est comme cela.

Donc, je sais que tout cela terminera mal mais j’espère quand même que peut-être le présent me réservera un jour un fugace instant de bonheur…

Revenons à nos moutons, ou plutôt n’y revenons pas car notre quête a été interrompue avant la révolte des grille-pains et je doute qu’elle reprenne rapidement. Cela m’a surpris, je vous l’ai dit, tout me surprend.

Le coup des pingouins, pas des lapins, pingouins, suivez un peu ce que je vous dis, je ne l’ai pas vu venir non plus.

Ils étaient comme nous en train d’essuyer les centaines de grille pains exsangues et totalement déprimés, surtout le nôtre, sortis de leur coque de boue lorsque soudain ils se sont dressés et se sont exprimés l’un après l’autre de façon parfaitement solennelle:

Qu’importe la défaite / le désespoir / il faut oser / vous avez osé / c’est géant / félicitations à vous les grille-pains / à notre Che à nous / et nous allons tous faire de même / pour aller à Bangkok nous passerons par Arezzo / et comme Vienne est dorénavant au bord de la mer / il n’y a pas de raison pour que Arezzo n’y soit pas non plus / et puisque nous n’avons pas trouvé de téléphérique souterrain / ou de moutons humains / nous irons de Vienne à Arezzo / traverserons les Alpes par la mer / et célébreront en grandes pompes les 519 années de sa mort / et prendrons de force la chapelle / et déclarerons son indépendance / et sous la céleste bonté de sa célèbre résurrection / nous placerons le grille-pain et il renaîtra lui aussi sous la forme de la Madonne de Senigalli.

Je me suis détourné de cet amoncellement de bêtises sans nom mais lorsqu’ils ont évoqué une réincarnation d’un grille-pain en Madonne je n’en ai pas cru mes oreilles et leur ai demandé de se taire. Comme si nous n’avions pas déjà assez de problèmes avec toutes les ligues et autorités que l’on peut imaginer!

L’extincteur leur a suggéré de demeurer coi et le réfrigérateur leur a proposé de passer quelques heures dans son sein pour refroidir leur esprit particulièrement échaudé par l’eau froide. Seule l’autruche volante, dite marmotte gracieuse, s’est sentie à même de répondre à leurs propos en posant une question qui je dois l’admettre n’était pas forcément ridicule, à savoir comment ferions-nous pour traverser les alpes par la mer ?

C’est à ce moment-là que les pingouins m’ont étonné, dressés sur leurs courtes pattes, les branches de leurs lunettes roses, dans leur bec jaune, ils ont dit pas compliqué les gringos il nous faut 7 baignoires que nous attacherons par des cordes, on jette le tout à l’eau et on laisse dériver comme les banques et tôt ou tard on arrivera en Italie, on dit bien qu’après la Grèce, l’Irlande et le Portugal c’est là que cela finira non ? Donc en bateau et que ça saute, et on sauvera la chapelle, et on évitera qu’elle soit détruite comme à Pompéi et on déclarera notre indépendance et on réincarnera le grille-pain. Logique, non ?

Je ne suis pas sûr qu’il y ait une véritable logique dans tout cela mais soyons honnête, il faut suivre l’actualité, c’est le propre d’une chronique réaliste, donc nous irons de Vienne la cité balnéaire à Arezzo, autre cité balnéaire et tropicale, par la mer et nous y irons par baignoires interposées.

Maria a demandé pourquoi 7 baignoires ?

Ils ont répondu pour deux raisons ma chère Maria, Uno parce que nous sommes 7 et deuxio parce qu’il y a bien 7 nains non dans l’histoire non? Tercio parce que nous approchons de l’été et qu’en été il vaut mieux disposer de baignoires ! Cuatro pourquoi pas !

Je n’ai pas compris l’à propos de ces deux remarques mais comme je vous l’ai dit je ne comprends pas grand-chose ces temps-ci, alors allons-y, cherchons des baignoires et voyons ce que nous pourrons en faire, plutôt cela qu’autre chose… d’ailleurs, auriez-vous mieux à proposer que traverser les alpes dans des baignoires ?

Pas l’avion, certainement pas, de toutes les manières ces temps-ci cela marche pas fort. Pas le reste non plus parce que ça glisse… Alors, pas vraiment mieux à proposer, les baignoires c’est exotique et économe, écologique et ne coûte rien en taxe carbone, pas de fumée, pas de fuite et surtout pas de risque de marée noire, non, rien que du bonheur, du plaisir, je vous le dis, je ne comprends rien à tout cela mais au moins nous avançons, et en plus l’idée de voir Maria dans une baignoire, cela serait tellement grisant s’il n’y avait la contrepartie, l’idée qu’elle m’y voit aussi… je vous l’ai souvent dit, tout est relatif.

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Chronique – 27


De l’existentialisme, de Piero della Francesca, du grille-pain et de la fuite des héros de Copenhage à Bangkok, ou inversement

J’aurais dû m’en douter. Il était évident qu’après les évènements d’hier des sentiments profonds resurgiraient, que des lames de fond, des tendances lourdes, des structures de pensées enfouies aux profondeurs les plus sournoises et inaccessibles de nos inconscients se mettraient en branle et que nous finirions par en payer des conséquences très lourdes C’est de fait ce qui s’est passé.

Notre grille-pain kierkegaardien que nous avons découvert tel dans cette belle ville de Copenhague avec ses marchés flottants, ses temples dorés, ses bouddhas debouts, assis ou couchés, ses fleurs, sa tendresse et sa chaleur, s’est senti de plus en plus mal au fur et à mesure que le soleil montait sa divine auréole au firmament.

Vers midi, 12 minutes et 12 secondes, selon l’heure affichée sur mon téléphone portable que nous consultons dix mille fois par jour pour trouver ce que nous connaissons déjà, chercher ce que nous avons déjà trouvé et omettre ce qui aurait pu être découvert, tout en nous extasiant sur des milliers de détails aussi intéressants que l’œil droit du lézard vert qui a marché sur la terrasse de notre abri ce matin, notre ami s’est mis à trembler et grommeler quelque chose dont la signification nous a échappé sur le moment.

Comme il l’a répété plusieurs fois l’extincteur a fini par lui demander de répéter mais cette fois-ci de manière intelligible surtout pour le Yéti anarchiste qui n’en n’est qu’au balbutiement de son apprentissage du danois qu’il apprend en même temps que le français, l’anglais et le réfrigérateurien.

Le grille-pain l’a regardé avec ce regard vitreux que l’on découvre chez toute personne un peu dépressive et a dit à peu près ceci : «qu’ai-je fait de ma vie ? Je sais que je serai hors d’usage dans une petite année, deux jours après l’expiration de ma garantie, c’est inscrit dans mes gênes, et alors, quand le moment sera venu de rendre compte au grand Suprême des Dieux je lui dirai quoi, moi, le grille-pain attardé, lecteur et assidu de philosophie, hein ? que j’ai passé ma vie à dormir, débranché, ou griller tout ce qui passait à proximité, branché. Depuis quelque temps je suis toujours connecté et là ne fais que rendre la vie totalement impossible pour celles ou ceux qui passent dans mes tenailles. Sans même les écouter, les regarder, je les grille, les noircis, les vilipende, les critiques de mes grilles très efficaces. Mais, vous mes amis, vous le savez bien, je n’accomplis rien, je ne fais rien, la face du monde ne sera pas changée après mon départ, je n’aurais même pas été ce morceau de sable qui empêcherait les rouages d’une société plus injuste que jamais à continuer d’écraser tout ce qu’elle peut toucher, je n’aurais été qu’une petite roue crénelée bien gentille proprette et diligente faisant tout ce qu’on lui demandait de faire et comme j’ai été dessiné par un certain designer de renom me voici propulsé avec mon ambition au-dessus de tout. Je suis grisé, je l’étais et le demeure, de par ma marque et mon statut mais à l’instant de l’expiration de ma garantie que et qui serais-je, voulez-vous me le dire ? Moi je le sais, un paquet de ferraille tout juste bon à jeter à la ferraille pour être broyé par une autre machine ou brûlé et refondu dans une autre appareil tout aussi malléable et inutile que moi. »

Il s’est tu et s’est enfermé dans un silence mémorable non sans avoir pris le soin de se débrancher auparavant. L’extincteur, le plus sociable de nous tous et Maria, la plus sensible, se sont penchés sur lui et l’ont réconforté : « Soyons francs, nous sommes tous au même point, nous sommes tous des rouages ou des grains de sable sans intérêt mais nous essayons de bouger et faire quelque chose, chacun à sa manière. Le fait que tu sois si concerné par ces problèmes provient probablement de tes lectures, de ton ami Kierkegaard et de l’atmosphère particulière de Copenhague avec ses canaux, ses constructions multiples, ses temples et sa chaleur exquise. Tout cela nous bouleverse toutes et tous, ne t’inquiètes pas. Se poser des questions et refuser d’avaler tout ce qu’on nous demander d’avaler, rejeter les couleuvres qui s’échinent à trouver le chemin vers nos bouches pourtant fermées, est louable, profondément louable. Tu es certainement le plus remarquablement ouvert sur le monde que l’on pourrait imaginer. Ressaisis-toi ! Admire le monde tel qu’il est, profite de ce qui est et bats toi avec nous pour que les choses ne soient pas ou plus tout à fait la même chose après qu’avant et faisons cela en bons copains que nous sommes. Rappelle-toi Brassens ».

Cela a ramené un peu de couleurs sur les joues vert pomme de notre ami. De son côté, le Yéti anarchiste à qui les pingouins aux lunettes roses venaient d’expliquer à leur manière la situation, c’est-à-dire en disant que le grille-pain était fichu et que de toutes les manières il n’avait jamais rien fait pour les poissons ni rien dit sur Piero della Francesca, a réagi de manière habituelle en hurlant « Révolution, Révolution, abattons les murs, détruisons les Bastilles, fichons dehors les bâtards fascistes qui nous gouvernent, brûlons les hyper riches et puissants… »

C’est moi qui l’ai fait taire mais un peu trop tard puisque tant l’extincteur que le grille-pain se sont mis à réagir brusquement en entendant le mot « brûler », mais pour des raisons opposées. Le premier s’est mis en branle fier de son utilité et demandant où s’était produit l’incendie. Le second s’est enfoncé dans une dépression encore plus profonde en insinuant que décidément brûler et griller étaient les seules possibilités d’avenir qui lui étaient proposées et que rien ne lui serait épargné, pas même cela.

Maria a haussé le ton et dit solennellement : « Très bien puisqu’il en est ainsi nous allons quitter cette belle et chaleureuse ville de Copenhague qui nous a plongé dans une profonde dépression. Nous filerons à Bangkok dès ce soir. Tant pis pour le froid et la nuit éternelle, cela au moins nous permettra de laisser la chaleur derrière nous. Nous aurons quitté l’Union Européenne et serons loin des poursuites de toutes sortes. Nous reconstruirons notre vie là-bas. Et toi le Yéti à la grande bouche il est temps de te taire. Puisque tu voulais donner la moitié d’une fortune dont tu ne disposes pas du moindre premier centime et bien c’est là-bas que tu te remueras pour trouver de l’argent et le donner à qui en aura besoin. »

Eh bien voilà, pas d’autres solutions ! Quand Maria a parlé tout le monde se tait et sourit. C’est commun et banal mais tellement vrai. Elle est notre gourou, notre guide et moi son humble adorateur. Demain nous partirons. Le grille-pain s’est calmé et le Yéti a murmuré quelque chose aux pingouins qui ont répondu «Arezzo».
§746

Chronique – 25


Des penchants Kierkegaardiens des grille-pains et des conséquences que cela peut avoir au Danemark

Je n’avais encore jamais observé un grille-pain en colère. Aujourd’hui c’est fait et croyez-moi, cela vaut le détour.

Nous étions en train de nous promener tranquillement dans les rues de Copenhague à la recherche du marché aux fleurs nocturne lorsque près du Palais royal et ses temples bouddhistes nous avons assisté à une scène étrange. Un homme est passé devant nous en souriant le regard perdu dans ses pensées. Le grille-pain l’a alors apostrophé en hurlant à sa manière stridente ‘Soren ? Soren ? C’est toi ? » Le jeune homme aux cheveux ébouriffés nous a regardé, interloqué, puis s’est enfui vers l’embarcadère aux milieux des stands de toutes sortes, des cris et du tohu-bohu habituel.

Il a disparu rapidement dans la foule. Le grille-pain s’est mis à courir de façon saccadée, tout à fait caractéristique des êtres mécaniques de cette nature. Malheureusement, un religieux bouddhiste affublé d’une tunique mauve et jaune a coupé sa route en lui marchant sur le fil électrique pendouillant benoîtement derrière tel un petit yorkshire laissé à lui-même par sa maîtresse d’un autre âge aux abords d’un parc à huitres ou le long de Canal Saint Martin.

Le grille-pain s’est électrifié et s’est mis à hurler « religieux ignorant, tu te prends pour qui ? Kierkegaard, votre grand philosophe, le seul que je reconnaisse, détestait les religions, ces abominables pourvoyeurs de violence et ces détourneurs de foi, la foi véritable, et là, aujourd’hui et maintenant, ici et nulle part ailleurs, alors que ce grand homme passe devant nous dans toute sa jeunesse éclatante tu m’as empêché de le rencontrer, un honneur insigne, un privilège jamais égalable, le … ».

Le moine était déjà loin et le grille-pain existentialiste continuait sa digression tandis que les pingouins à lunettes commentaient tout cela en disant plus ou moins « Kierkegaard on s’en fout, s’est Piero qu’il nous faut, non ? » ce qui n’a pas vraiment facilité les choses surtout lorsque le réfrigérateur s’est écrié avec son sourire à peine plus original qu’un soleil éclairant une grotte au milieu de l’hiver islandais « mais ce type il est pas mort genre y a une éternité » suivi par l’extincteur « oui, exactement, il craignait mourir à 33 ans mais il a tenu jusqu’à 42 ans, en 1855, ce qui ferait 17 ans et onze mois en âge d’extincteur ».

Le grille-pain a continué d’hurler tout en se tapant la tablette inférieure sur la tête : « bande de niais, profanateurs, exécuteurs de basses œuvres, vilipendeurs niaiseux et nauséabonds, vous ne savez pas ce que vous dîtes, ô grand Sören pardonnes-les car ils ne savent pas ce qu’ils disent ». «Ce qu’ils font, on dit ce qu’ils font pas ce qu’ils disent, tu pourrais au moins citer les textes correctement même si c’est pour les critiquer après. La justesse des propos et nécessaire en ce bas monde » a cru bon devoir précisé l’extincteur ce qui lui a valu un autre coup de fil électrique.

Maria, conciliatrice affectueuse et géniale médiatrice a essayé de s’interposer en rappelant que Kierkegaard était naturellement un grand philosophe, que ses travaux avaient eu un impact considérable sur la pensée moderne, que l’existentialisme lui devait tout, que ses recherches sur le désespoir était exceptionnels et que si elle-même était avant tout influencée par Descartes, Leibniz et Hegel elle se sentait proche de ce penseur. «Néanmoins » a-t-elle ajouté « il serait bon que tu te rappelles que le cher homme est décédé il y a un siècle et demi et que le jeune homme que tu as vu ne pouvait être celui-ci, à moins de croire en la réincarnation ce qui n’était pas forcément le cas de ton guide spirituel».

Ceci a calmé un peu le cher grille-pain mais il a néanmoins continué à grommeler pendant un certain temps, pestant contre ses amis et le moine déluré, recherchant du coin de l’œil le philosophe qui lui était si cher et qu’il croyait avoir vu au détour d’une promenade danoise. Il a fini par se calmer devant un étal de fleurs où il a acheté un bouquet de chrysanthèmes jaunes pour l’offrir à Maria.

Je pense que l’incident est clôt mais il nous faudra dorénavant être très prudents sur ces sujets délicats, la philosophie, les religions, tout cela est fort sensible et il convient d’éviter des problèmes éventuels en s’y référant.

J’ai demandé à chacun de ne plus aborder ces sujets qu’avec circonspection et respect et puisque la plupart d’entre nous professons des penchants philosophiques et religieux de nature différente il nous sera impossible de commenter ceux-ci, à l’exception de Maria à qui tout est autorisé, comment pourrait-il en être autrement ?
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