Du blanc, du noir, du jaune et du bleu, d’une étrange procession et d’un discours qui ne l’est pas moins


Du blanc, du noir, du jaune et du bleu, d’une étrange procession et d’un discours qui ne l’est pas moins

 

 

Trois humains, deux femmes et un homme, ce dernier tirant derrière lui un wagonnet transportant des objets divers dont une peluche d’autruche abîmée, suivent un être bicéphale au langage inintelligible marqué par des claquements, sifflements, grognements et grondements. Ils déambulent dans des couloirs en aluminium blancs ou noirs, intensément éclairés par des lueurs bleues ou jaunes, traversent parfois des halls imbibés de lumière extérieure et des images d’immeubles hélicoïdaux et de trains volants ou avions flottants, côtoient des centaines d’autres individus bicéphales qui les croisent mais les évitent avec fluidité et souplesse, le tout dans un silence quasiment monacal interrompu par intermittence par des chants très doux ressemblant à des chutes d’eaux sur des bassins tropicaux.

 

Arrivés dans ce qui ressemble à une salle d’attente très vaste, celle que l’on pourrait trouver chez un chirurgien esthétique de luxe ou un gérant de grande fortune, un personnage un peu plus grand que leur guide les reçoit, leur fournit quelques explications incompréhensibles avec un sourire s’inscrivant sur la partie féminine du visage les regardant, puis leur indique des très grands canapés blancs ou noirs en leur proposant de s’y asseoir.

 

Devant chaque humain deux grands verres contenant des liquides jaunes ou bleus sont disposés autour d’une feuille blanche, au verso, et noir, au recto. Sur cette dernière, la jeune femme répondant au prénom de Maria, lit les mots qui y sont inscrits et devine des bouts de phrase tels que : accueil plénipotentiaire / bienvenue référant / entretien cordial / présentation d’ensemble / collation appropriée et légère / boissons / présentation réciproque / explications micro et macro chromatique / thèmes généraux / propositions particulières et stratégies d’ensemble / distribution récurrente / allocution finale et échanges de présents diplomatiques.

 

L’homme lit ces mots puis se recroqueville dans une position presque fœtale tenant la peluche en forme d’autruche et caressant un objet de couleur rouge pouvant être au gré un extincteur ou une bombe à raser de couleur rouge vif. Il prononce lui aussi des mots qui sont incompréhensibles mais il ne s’agit pas d’un langage fait de claquements ou grincements mais de mots humains prononcés de façon adéquate mais ne signifiant rien, des marmonnements, des bourdonnements, des chuchotements de ventriloque tels que Saint-Pétersbourg / amour / plus / Pont / Mirabeau / Seine / deux / trois / non / aimer le rouge / et le noir / pas le jaune / pas le bleu / mouvement hélicoïdal / voiture / ailerons / haut / pas bas / chute / double / simple / triste / rien compris.

 

Les deux femmes ne l’écoutent pas.

 

Les êtres bicéphales non plus.

 

La jeune fille qui porte un manteau rouge plaisante à l’adresse de son aînée qu’elle est dorénavant tellement habituée aux têtes bicéphales homme/femme que la contemplation de leurs propres visages simplement féminins ou masculins lui paraît incongrue, marqué par une forme de perversion, ou d’inadéquation.

 

Le temps s’étire, les moments se succèdent, les lumières du plafonnier alternent le jaune et le bleu selon un rythme de 4’ et 33’’, le guide qui les accompagnait a disparu mais celui qui les a accueilli leur apporte régulièrement des sortes de madeleines en plastique jaune mou et peu appétissant et leur siffle quelque chose de strident mais pas assourdissant, presque doux à la réflexion.

 

Les minutes s’étirent et longent les heures avant de se conclure en une explosion massive, un grondement de cloches puis un bruissement de cymbales.

 

Des portes jusqu’alors invisibles s’ouvrent en coulissant et un orchestre d’êtres bicéphales fait son entrée. Des êtres se meuvent et coassent, jacassent ou bavassent.

 

Parfois, ils se tournent et leur visage arrière claque des dents ou se mouche avec force.

 

Enfin, le silence se fait à nouveau et une procession lente d’êtres longilignes, se déroule avec lenteur, des êtres bicéphales maquillés en jaune ou bleu, vêtus de la couleur opposée à leur teint, balbutient des sons renfermés quasiment muets fort étranges puis s’arrêtent à l’unisson, formant un demi-cercle face aux deux femmes qui les regardent avec un mélange de surprise et de plaisir, et l’homme dont le bras droit tient la peluche autruchienne et le gauche la mécanique étrange accrochée par des sangles rouges à son épaule droite.

 

Le silence se prolonge, le temps se tasse.

 

Les regards ne s’échangent pas car chacun est fixé très exactement en face de lui, ou d’elle, au gré des circonstances ou humeurs, ce qui ne peut évidemment les mettre en rapport les uns avec les autres, les bicéphaloïdes étant debout, les humains assis.

 

Le demi-cercle se scinde en deux parties pour laisser un passage d’environ un mètre et 27 centimètres à un individu de haute taille, ce qui est d’évidence la norme en cet endroit, et de poids très soutenu, ce qui est moins fréquent.

 

Les cheveux de cet être sont blancs avec des mèches noires et son visage, c’est-à-dire celui faisant face aux trois humains, est marqué par des ridelles rehaussées de fard jaune ou bleu.

 

Il s’immobilise puis écartant ses bras très ample il s’adresse à ses invités, les hôtes de ce lieu qu’un guide est allé chercher voici deux jours déjà au bout d’un infini.

 

Il siffle, crie, ronronne, bécasse, grogne, murmure, susurre, miaule et cligne des paupières, le tout à l’unisson de ses assistants marquant une déférence évident à l’égard de leur supérieur.

 

Le discours dure un peu plus d’une heure. Les deux femmes sont très attentives mais ne perçoivent absolument pas la signification des propos qui sont ainsi prononcés. Leur guide n’est plus là, et même s’il l’était, il n’aurait probablement pas interrompu le flot des sons proférés par le maître des lieux. Par ailleurs, force est de reconnaître que leur entendement des mots et sons qui était émergeant au départ, minimum hier, n’est plus qu’un liseré de faible amplitude au-dessus de l’encéphalogramme plat.

 

L’homme, pour sa part, répète en boucle continue des mots signifiant qu’il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg ce qui semble d’une certaine mesure répondre aux attentes d’une partie de l’assistance.

 

Lorsque cette parenthèse s’achève, le guide suprême tend les mains aux deux femmes puis les dirige vers un autre lieu. Un de ses assistants fait de même avec l’homme mais sans provoquer de réaction immédiate. Il insiste mais avec douceur en souriant de manière particulièrement forcée ce qui finalement produit son effet. Le petit groupe sort de la pièce et pénètre dans une salle ronde aux murs blancs et plafond noir.

 

Le seul bruit qui est audible est celui des roulettes rouillées de la carriole maladroitement traînée par l’homme derrière lui.

 

Un grincement perçant qui réjouit les oreilles des résidents de ces lieux. Il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg murmure l’homme.

 

Personne ne le comprend.

§458

De nouveaux paysages fort étranges, de tours hélicoïdales, d’un monde binaire, d’un ascenseur transparent et d’un homme perdu


De nouveaux paysages fort étranges, de tours hélicoïdales, d’un monde binaire, d’un ascenseur transparent et d’un homme perdu

 

Le paysage défile devant les yeux des trois humains et de l’être bicéphale qui les accompagne.

 

Ils sont dans un ascenseur aux parois transparentes glissant le long de la paroi extérieure d’une tour noire de forme hélicoïdale longue et fine, légèrement bombée au sommet. La hauteur n’a pas d’importance particulière mais l’ascension semble ne pas avoir de fin. A perte de vue, des tours similaires se succèdent en longues lignes continues et régulières regroupées de telle manière qu’elles semblent former des étoiles reliées les unes aux autres par des chapelets d’immeubles plus bas, noirs eux aussi, mais striés de lignes de lumière jaunes, horizontales ou verticales, selon le cas, semblant autant de signes cabalistiques proches d’une écriture binaire ou informatique.

 

Au bas de chaque tour, des trottoirs très larges s’étagent les uns sur les autres, sur plusieurs dizaines d’étages. Ceci ils ne pouvaient le discerner auparavant. Sur ces promontoires successifs, des foules compactes se massent et évoluent, formant l’image d’une eau de torrent, vive et active, contournant rochers et monticules divers, avec chapelets d’écume à l’appui, sans pour autant bouleverser, heurter ou brusquer les roches dont il s’agit. Partout, assurément, des millions d’êtres bicéphales évoluent, marchant, ou plutôt glissant, avec élégance et fluidité, dans la direction qu’ils ont choisie.

 

Bientôt, l’ascenseur est pris d’un léger mouvement lui aussi hélicoïdal et ses passagers sont alors en mesure de distinguer les paysages alentours, de l’autre côté de la tour. Ils réalisent que, suivant la direction du regard ou le reflet du soleil, les tours sont, au gré, noires ou blanches, et les lumières jaunes ou bleues. Visiblement, dans cette dimension ou réalité, ce monde ou cet univers, les choses sont toujours duales, chacun ou chacune étant tour à tour noir et blanc, jaune et bleu, homme et femme, chacun porte son contraire en soi, non pas aux tréfonds de son âme mais directement sur son visage, et il en est de même pour chaque objet, immeuble, véhicule ou décor, tout est diverse mais unique, unique mais double, tout est simple mais complexe.

 

Les deux femmes regardent le paysage défiler devant elles, elles voient des trains qui volent soutenues par des minuscules ailerons longitudinaux animés de mouvements saccadés très rapides, des avions sans ailes qui roulent sur d’immenses rails hélicoïdaux s’élevant vers le ciel, des voitures propulsées par des hélices arrières glissant sur des coulisses métalliques, elles entendent un brouhaha infime recouvert presque intégralement par un silence cristallin interrompu de temps en temps par des monologues de leur guide s’exprimant par sifflements, grondements et claquements, peut-être à leur intention, peut-être à celle d’observateurs extérieurs ou auditeurs lointain.

 

Curieusement, alors que jusqu’à présent elles comprenaient sans y prendre garde le langage de cet individu bicéphale, depuis qu’elles ont prêté une attention plus soutenue aux mécanismes régissant ce monde particulier, qui est également le leur, forcément, leur compréhension a nettement diminué, de manière similaire à ces sensations oniriques où l’on poursuit quelque chose ou quelqu’un sans jamais pouvoir atteindre son but, une impression de malaise, de nausée imprégnant progressivement et insidieusement toute chose et être.

 

L’homme de son côté s’est assis par terre, à côté de son bagage à roulettes en forme de wagonnet un brin ridicule dans ce monde si sophistiqué, s’est emparé d’une peluche en forme d’autruche et fredonne une chansonnette d’enfant ressemblant à une ritournelle, mais sans signification particulière, un mélange de mots d’enfants et de paroles d’adultes, de références poétiques connues, et de propos alambiqués sans cohérence ni signification. Il est assis, son regard est éteint, son visage singeant celui d’un ventriloque, ses lèvres saccadant des mots et des phrases inintelligibles, son esprit perdu dans des visions lointaines, inaccessibles, cauchemardesques.

 

Lorsqu’il cesse d’être autruche ou autre chose, qu’il oublie l’objet métallique étrange accroché par des sangles rouges sur son épaule droite, qu’il néglige les autres peluches ou objets hétéroclites parsemés dans sa brouette délavée, il prononce sans arrêt mais, heureusement, à voix basse, des mots trahissant une grande perplexité et une frayeur intense, des mots soulignant qu’ils ne comprend rien à ce qui se passe, qu’il ne comprend plus rien depuis fort longtemps, que son errance n’est plus qu’une accumulation de cauchemars sans liens les uns avec les autres, que toutes ses références, flashs d’intelligence, perception de réalité, ont sombré voici bien longtemps.

 

Son visage se tourne vers la face arrière de l’être bicéphale qui ce matin représente celui d’une femme aux lèvres fines et au regard composé et fixe, et il lui sourit bêtement, benoitement, naïvement, avec toute l’incompréhension du monde dont il est porteur. Une humanité perdue qui regarde une autre humanité, l’appelant à l’aide avec ses yeux révulsés et fous, mais sans que quelque réponse que ce soit ne lui revienne, si ce ne sont des sifflements et gémissements, eux aussi inintelligibles.

 

Finalement, après une ascension qui aura duré très exactement 4 minutes et 33 secondes, l’ascenseur s’arrête, les portes s’ouvrent en glissant et le petit groupe s’évade dans un couloir cylindrique blanc avec des lumières noires.

 

Ils marchent, un pas devant l’autre, un pas après l’autre. Chaque chose vient à point pour celui qui sait attendre, et pour les autres aussi.

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