Quand il devient urgent de passer de l’au-delà à l’en-deçà pour ne pas attraper un rhume


Quand il devient urgent de passer de l’au-delà à l’en-deçà pour ne pas attraper un rhume

 

Je vous rassure immédiatement, j’ai quitté l’au-delà et me trouve dorénavant à nouveau dans l’en-deçà, où exactement je ne le sais pas vraiment, mais les choses sont certainement bien plus favorables qu’il y a 24 heures.

 

Le fait d’avoir rencontré directement celui qui semble être un autre moi-même mais de nature différente, c’est-à-dire non pas le narrateur d’une chronique paraissant tous les jours sur internet mais l’auteur d’une chronique similaire plus ancienne d’environ deux mois, s’est avéré fort utile.

 

Nous nous trouvions dans ce que l’on pourrait appeler un aquarium, donc l’au-delà, en forme de cube d’environ 39 m3, inondé d’eau, et nous devisions sur maints sujets d’intérêt communs – on en a forcément beaucoup lorsque l’on se parle à soi-même – lorsque je lui ai demandé à brule pourpoint s’il pouvait puisqu’il était auteur nous transmuter, transporter, transbalancer ou transfuser ailleurs.

 

Il a dit que tel était naturellement le cas et en l’espace de quelques minutes tout a changé. Les décors ont chancelé, l’au-delà s’est ouvert, les vannes d’eau se sont fermées, le plafond est resté plafond mais avec lumière artificielle en plus, les murs ont pris une dimension différente et se sont recouverts de tableaux, le sol est devenu moins mou et a pris ce délicat aspect vernis que l’on retrouve dans ces vieilles demeures du XIXème siècle, un siège a surgit de nulle part au centre de la pièce et des gens ont fait irruption, un nombre assez important d’ailleurs, tous vêtus d’un pull rouge avec lunettes de soleil avec écouteurs sur les oreilles, tenant à la main droite divers objets dont des appareils photos, portables, laisses pour chien mais sans chien, nœud de cravates bleus et jaunes et autres éléments similaires.

 

J’ai demandé à mon alter ego où nous nous trouvions et il a haussé les épaules et a indiqué « on verra bien , pour l’instant cela ressemble à un musée avec touristes un brin ridicule, mais au moins il n’y a plus d’eau. Après tout tu as raison, être au fond du puits humide que tu appelais au-delà représentait plusieurs inconvénients, d’abord on aurait pu t’accuser de plagier Murakami, ensuite parler de l’au-delà dans une chronique qui entend ‘cibler de manière décalée l’actualité’ – permets-moi de sourire en utilisant tes propos partiellement excessif et globalement inappropriés – laissait présupposer que l’actualité nous y conduisait tout droit ce qui n’était pas forcément le dessein initial et enfin il reste forcément ce sentiment incertain enfoui en chacun d’entre nous qui nous rend mal à l’aise lorsque l’on parle de l’au-delà et comme de toutes les manières tu n’avais pas grand-chose d’intelligent à dire là-dessus autant aller ailleurs. Pour ma part, en tant qu’auteur, je me fiche pas mal de ton au-delà qui n’est pas le mien, mais à force d’être confiné dans un espace tellement humide je risquais un rhume voire une trachéite et ceci ne m’enthousiasmait pas vraiment. Donc, cet endroit me va bien. »

 

Je n’ai rien dit et n’ai pas forcément apprécié, je dois vous l’avouer, le ton un brin présomptueux de mon alter ego même si un auteur est toujours un peu égocentrique sur les bords, et au centre aussi, forcément, mais je dois admettre partager son inquiétude quant à un coup de froid si nous étions restés dans l’au-delà.

 

Ceci étant, j’ai l’impression mais je peux me tromper qu’un narrateur est rarement malade, vous l’aurez peut-être vous aussi remarqué, sauf dans certains récits autobiographiques façon Fritz Zorn, mais ça c’est autre chose. Il y a certainement ce souhait des auteurs de se reproduire en narrateur un brin plus ragoutant qu’il ou elle-même.

 

Pour autant, et parlant de rhume, mieux vaut être doublement prudent. En l’occurrence nous le sommes puisque nous sommes dorénavant loin de l’au-delà et parfaitement au sec dans l’en-deçà.

 

Les tableaux aux murs sont blancs, mais avec attribution, les uns indiquent Vermeer, les autres Bosch, Stella, Mantegna, Klee, Bellini ou Rauschenberg. Curieusement, il y a également un carton indiquant Piero della Francesca ce qui naturellement a éveillé mon attention. J’ai demandé à mon autre moi-même pour quelles raisons les tableaux étaient blancs et dans la mesure où des attributions étaient indiquées et que mention était faite de Piero si son intention étaient de faire revenir nos amis pingouins aux lunettes roses.

 

Sa réponse a été lasse, fatiguée, épuisée, soulignant combien son imaginaire était vide et qu’il lui faudrait des semaines pour renouveler le catalogue des images disponibles qu’il avait en tête. « Tu ne t’imagines pas ce qu’est le travail d’un auteur, il s’agit de créer, toujours créer, s’aventurer sur des chemins de vie constamment renouvelés, nécessitant une énergie considérable, chaque élément de cette pièce où nous nous trouvons est une combinaison de nombreux facteurs créatifs issus de mon pauvre cerveau. J’ai donc envisagé de mettre les tableaux dont il s’agit mais je suis trop épuisé pour dessiner les contours de ces œuvres. En plus, tu n’en as pas besoin pour tes descriptions. Ce que toi narrateur est censé dire est que tu te balades dans un musée avec des tableaux de Vermeer, Bosch et autres suspendus au mur, on ne te demande pas dans le cadre de cette chronique d’en dire plus. C’est naturel. Si tu souhaites parler des tableaux, il fallait le dire et je n’aurais pas envoyé des touristes stupides se balader avec leurs pulls rouges, parfaitement inutiles. »

 

A ce moment précis, un jeune homme au pull rouge et à la caméra verte s’est approché de nous, a protesté de sa bonne foi, a réclamé réparation, s’est agité telle une autruche volante, flottante et trébuchante, et a giflé mon brave auteur qui visiblement s’en es trouvé fort contrit.

 

« Celle-là tu ne l’avais pas vu venir » lui ai-je dit de manière un peu cynique ce que j’ai regretté par la suite puisque, après tout, c’est un autre moi-même, et de surcroît, je ne suis pas censé être un méchant narrateur, cela ne figure pas dans mes termes de référence.

 

Il a haussé les épaules et a simplement fait remarquer que dans cette histoire il y avait un moi-même de trop et que ce serait tout aussi bien que ce soit ‘moi’, enfin lui a dit ‘toi’ mais comme c’est moi qui vous raconte la scène je dis ‘moi’ sinon j’aurais dû mettre le tout en italiques et dire ‘toi’ mais ne l’ai pas fait car j’ai du mal avec mon clavier d’ordinateur portable… vous me comprenez, n’est-ce pas ?

 

En conclusion de cette journée un peu mouvementée je dirai que nous sommes dorénavant loin de l’au-delà, que nous découvrons un nouvel univers dans une salle de musée, que des personnages un peu abruptes sont présents dans la même salle que nous, que des tableaux sont en cours d’acquisition – comme au Louvres d’ailleurs, si vous voulez contribuer financièrement s’entend n’hésitez pas – et d’appropriation et que comme d’habitude je me demande ce que je fais dans cette galère.

 

Je vous en dirai plus demain si demain il y a.

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D’un étrange pays, d’un profond accablement, de Bosch, de Bruegel et des traces dérisoires de vies évanouies


Chronique – 56

D’un étrange pays, d’un profond accablement, de Bosch, de Bruegel et des traces dérisoires de vies évanouies 

Je dois avouer que le pays que nous traversons est bien étrange. S’agit-il d’un pays d’ailleurs ?

Depuis hier nous avançons sur un territoire qui semble avoir été abandonné par ses habitants, vidé de ses vivants, tout entier recouvert de poussière et des relents d’odeur fétide et nauséabonde que nous préférons ne pas essayer d’identifier, des débris partout, des restes de quelque combat ou agression ou manifestation ou fuite désorganisée, les murs sont écroulés, des objets dérisoires renversés ou abandonnés, allez savoir, jonchent le sol dans des positions que dans d’autres circonstances on pourrait trouver amusante ou ridicules mais qui en l’état sont pathétiques et sinistres, laissant plus sous-entendre que bien des tableaux de Bosch ou Bruegel, il y a un sentiment de désastre non évité, de chute ou d’accident, d’un mauvais tour de destin, à l’encontre d’une population infortunée, d’un groupement d’humains, de vivants, de joyeux représentants de notre espèce à nous, Maria et moi, qui ont été pris à un moment ou un autre dans des tourments qu’ils n’ont visiblement pas eu le temps d’analyser ou même de fuir.

Il n’y pas de trace de leur présence, ils sont absents, ils ont quitté les lieux, mais ceci ne ressemble pas à une fuite organisée ou un déplacement pacifique, il y a ces mémoires étranges qui parsèment le sol, les arbustes que l’on trouve dans les pays arides, les rochers et les bords de la route que nous longeons, il y a ce morceau de chiffon qui a peut-être été foulard, mouchoir ou essuie-main, qu’un humain utilisait pour nettoyer son visage, embellir son cou ou essuyer une écuelle, et qui n’est plus qu’un tissus sans vie, d’un mélange de fibres et des nœuds, de terre, de sueur, de larmes et de sang, il y a ce peigne qui a probablement lissé les cheveux d’une petite fille ou d’un garçonnet au sourire enjoué et parfumé de joie et d’optimisme mais qui maintenant n’est plus qu’un morceau de corne à moitié détruit et laissé au milieu d’un fatras comprenant un bout de chaise, une règle d’écolier, une manche de chemisier à carreau rouge et probablement ocre, une casquette jaune et blanche sur laquelle les lettres S et T sont encore visibles les autres ayant disparues, et une fourchette dont une dent seulement demeure, il y a cette chose presque ronde et généralement informe qui a peut-être été un ballon créé à partir de couches de tissus enroulée à la hâte ou une éponge asséchée laissée sur une gazière séparée de ses tuyaux et socle couchée sur le côté tel un gladiateur que l’on aurait assommé dans une arène depuis longtemps abandonnée, et tant d’autres choses, qui rappellent le vivant, l’humain, son rire, sa banalité, son ordinaire, ses cris, ses larmes, ses joies, ses efforts dérisoires et ses jeux.

Nous sommes silencieux, nous arpentons une terre oubliée, vidée de ses habitants, délaissée de son contenu, une coquille vide et désabusée, poussiéreuse, n’abritant même pas de voraces charognards, des hyènes traîtres, des rats résilients, des insectes fouineurs, non, c’était avant, il y a longtemps, nous traversons des ruines, mais des ruines sans saveur, sans élégance, sans attrait, des restes de vie qui nous effraient et nous acculent, nous bouleversent et nous laissent sans voix, sans réaction, sans émotion, sans sentiment clairement déterminés.

Le Yéti anarchiste qui d’habitude rit de tout marche le dos voûté et grommelle sans cesse des mots qui s’achèvent dans sa bouche à mi-parcours, des phrases avec sujets et verbes mais sans complément, ou des verbes sans rien d’autre, ou des interjections ou rien. Il est hébété la plupart du temps, sans éclair rieur dans les yeux, une ombre d’accablement sur une silhouette léthargique et épuisée.

L’extincteur fort sage qui est par essence et définition l’image de l’assistance et du secours, le Saint-Bernard des objets de notre quotidien, a cessé de commenter quoi que ce soit, ne se précipite pas avec son tuyau qui lui sert de propulseur pour éteindre quelque feu que ce soit car nous sommes arrivés bien trop tard, les vivants sont absents, même les sac à puces, ces braves bêtes rieuses et sales qui suivent tous les promeneurs du monde dans leur voyage ne sont pas là pour manifester leur présence.

La machine à gaz politicienne sur les bords n’essaie plus de convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit, elle ne commence plus ses phrases lassantes par un fracassant « je vous ai compris » car d’évidence elle ne comprend rien.

Les trois pingouins amateurs de Piero Della Francesca qui d’habitude se précipitent sur tout objet qui les intéresse pour se l’approprier et s’en attitrer la jouissance exclusive au titre de je ne sais quel droit ou pratique ancienne, ne font qu’errer avec une attitude vaguement nonchalante en laissant traîner des bâtons démantibulés trouvés aux abords du chemin.

L’autruche volante, flottante et trébuchante ne chante plus, ne parle plus, ne scande plus, et se contente simplement de répéter en murmures quasiment inaudibles le mot « pourquoi » par intervalles réguliers de 4 ou 5 minutes avant de se murer dans une attitude de contemplation face à chaque esquisse de jouet d’enfant qu’elle croise.

Le radiateur jaune artiste multiforme ne prend plus de photos, ne dessine plus rien, ne trace aucun signe sur le sol, n’écrit aucun texte, se contentant d’avancer en traînant le fil électrique qui lui sert de radar derrière lui avec une sorte de résignation débilitante en plissant ses rainures avec des soupirs semblant des essoufflements de marathoniens.

J’ai coupé les cheveux de Maria hier soir, l’ai badigeonnée d’une sorte de teinture sombre et brune, lui ai passée mon pull-over large avec slogan totalement indicible appelant à la paix et à l’amour, pour lui donner un air si ce n’est masculin à tout le moins asexué car le danger est autour de nous. Elle marche à mes côtés en me donnant la main et ne dit mot, observant chaque objet, examinant chacune de ses coutures pour y déterminer en songe qu’elle ne souhaite pas partager quelle histoire se cache dans ses coutures et laisse parfois échapper un soupir, sans savoir s’il est de souffrance, de tristesse, de dépit ou de colère, un soupir qui provient du tréfonds de son corps et de son âme, un accablement définitif et un regret que je partage d’avoir été un jour humain ou peut-être de ne pas avoir réagi quand il fallait, quand on pouvait, quand c’était possible, non pas pour ces absents-ci mais pour ces absents-là, ceux-là et celles-ci qui nous côtoyaient de près ou de loin et que nous avons vu souffrir et partir sans réaction.

Notre étrange équipage avance hagard et sans voix, son attirail surréel ayant fait place à une tristesse de tous les temps.

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