De l’étrange confusion de nos sentiments et de la possible défection de plusieurs de nos amis


De l’étrange confusion de nos sentiments et de la possible défection de plusieurs de nos amis

Je vous ai raconté en détails, peut-être un peu trop j’en conviens, les circonstances ayant conduit à la découverte du cadavre de notre ami grille-pain existentialiste.

J’ai décrit de manière assez réaliste l’état psychique qui était le nôtre lorsque l’autruche volante, flottante et trébuchante et moi-même avons retrouvé le pauvre être balançant au gré du vent maudit de ce pays de misère, dont le nom nous échappe toujours, suspendu à un arbre piteux et dérisoire dans un environnement des plus banals et des circonstances ordinaires.

Une fin triste et médiocre.

Ce que je ne vous ai pas décrit ce sont les réactions de nos amis lorsque la nouvelle de la mort du grille-pain leur avait été annoncée.

Maria dont le regard est si profond que souvent je m’y noie a fermé ses paupières, laissé une larme perler sur sa joue droite, passé une main dans ses cheveux et a demandé à voir le cadavre de notre pauvre ami.

Nous l’avons accompagné jusqu’au bureau du propriétaire de la pension de famille dans laquelle nous séjournons et qui n’est pas présent en ce moment en raison de son arrestation récente pour appartenance à un parti réactionnaire et par trop impliqué dans les évènements pré- ou postrévolutionnaires. C’est en cet endroit que j’avais installé le corps meurtri de notre cher disparu. Elle a souhaité rester seule dans cette pièce au parfum de naphtaline et cirage pour s’y recueillir un moment.

Le Yéti anarchiste s’est quant à lui emporté et à accusé le Comité de salut, salubrité, sobriété, santé et souhait publics d’avoir commandité le meurtre de notre ami et, sans même aller se recueillir auprès du pauvre petit corps de l’humble et triste grille-pain existentialiste, s’est précipité au foyer des travailleurs levantins et florentins du sixième district gauche après la porte de Neufchâtel, version sud, pour appeler à une manifestation monstre de dix à quinze mille personnes ce soir sur la place des libertés retrouvées et de l’ordre annoncé.

La machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne, s’est émue de la disparition de notre ami, s’est enquis de la présence ou non du livre de Kierkegaard en son sein et notant ma réponse embarrassée a conclu que « ces maudits vandales ne faisaient que sombrer jour après jour d’avantage dans la criminalité ordinaire au titre des grands principes, des libertés, de la joie retrouvée et du fric à gogo dont ils ont toujours besoin. Ces parasites ne souhaitent qu’une chose, kidnapper notre révolution, celle de notre jeunesse, de nos victimes, de nos familles. Je comprends leur petit jeu et leurs desseins évidents. Après nous le bonheur, après eux le chaos. Soyons forts, il faut que la révolution subsiste et que la jeunesse se forme. Il faut qu’une nouvelle classe de citoyens se mette en place mais d’évidence en voyant la violence dont certains font preuve ce ne sera pas une tâche aisée. Il faut laisser le temps au temps, il faut travailler sur le long terme, former, éduquer, consolider les fondations. Nous ne sombrerons pas dans le piège qui consiste à accélérer la vitesse dans le seul but de permettre l’appropriation des richesses par certains et d’assouvir les pulsions les moins nobles des êtres vivants ».

Terminant ses propos depuis le dessus de la télévision où il s’était accroché il s’est précipité au siège du comité dont il exerce, je vous le rappelle, la fonction de porte-parole. Curieusement, il n’a pas demandé à voir notre ami martyrisé.

L’extincteur fort sage, d’habitude tout au moins, a commenté le comportement de nos amis et les conditions de la disparition du grille-pain en disant « ceci n’est pas chose incompréhensible. Les premières phases de toute révolution consistent en un faisceau de convergences conduisant à un point de rupture. Lorsque celui-ci est dépassé on entre dans une phase chaotique durant laquelle tout peut arriver, chacun essayant de s’approprier un levier de commande et des pièces du puzzle gigantesque du pouvoir absolu venant de se détruire. Ce faisant, nombreux sont les grains de sable qui profitent de cette situation et parfois interrompent le processus qui les faisait vivre. Le vandalisme, la petite criminalité, provoqués ou subis, sont des facteurs indissociables de ces périodes. Notre ami a succombé face à ces dérisoires excès ».

Lui aussi est parti, également sans se recueillir un instant auprès du grille-pain impatient de consulter ses livres et déterminer dans quelle phase, sous-phase et sous-sous-phase historique ou proto-historique nous nous trouvions.

Les trois pingouins ont fait de même mais cela je m’en doutais. Ils se sont précipité sur la place de la révolution magistrale et secondaire par les côtés ouest et réfrigérés pour examiner de plus près les dessins découverts la veille et dont ils ont conclu qu’ils pouvaient s’agir des travaux inconnus de Piero mais dont tous les autres observateurs ont déterminé qu’il s‘agissait de graffitis exécutés par des vandales de 5 à 7 ans au plus, de sexe masculin, et de conditions indéterminées.

Ne restent donc que nous trois, Maria, l’autruche et moi, assis maintenant en rond triangulaire inversé et songeant paisiblement au temps passé.

Nous nous remémorons les propos de notre grille-pain existentialiste, ses visions prémonitoires et ses paroles sobres et émues, ses sourires entendus, ses regards timides et fatalistes, ses craintes et frayeurs.

Il nous manque mais au fond de nous il y a, insidieuse, cette crainte que nos autres amis, ceux qui se sont enfuis, n’aient été rattrapés par le cours de l’histoire et ne soient en train d’être en voie d’intégration dans cette société que nous aimons mais pas tant que cela, ses lois, ses règles, sa dérisoire propension à flatter les égos pour aveugler les esprits et le cœur.

Peut-être avons-nous perdu ces derniers jours plus d’un ami.
sol348

Du Capitole, de la Roche Tarpéienne, du cadavre d’un grille-pain existentialiste et d’une troisième voie possible 


Du Capitole, de la Roche Tarpéienne, du cadavre d’un grille-pain existentialiste et d’une troisième voie possible

Ce pays de misère dans lequel nous errons ne cesse de nous placer dans des situations difficiles, imprévisibles, odieuses.

Il n’est pas une journée sans que nous passions du Capitole à la Roche Tarpéienne et vice versa, parfois plusieurs fois, sans que nous ne nous en rendions réellement compte.

Nous sommes perdus dans ce monde que nous ne comprenons plus et au-delà nous réalisons à chaque pas qu’il ne s’agit pas uniquement de ce monde-ci, cette entité géographique de sable, poussière et sang, haut lieu révolutionnaire récent, théâtre de maints coups d’état ou coups de force durant toutes les années qui ont peuplé le vingtième siècle et les autres auparavant je pense.

Il n’y a à perte de vue historique que sang et misère, en tout cas pour ceux qui souffrent, les plus nombreux, et pour les autres, la minorité, des phases d’exaltation et de pouvoir, suivies des phases de mort, les défilés de victoire, les célébrations, les délires et libations, tout était permis, tout était possible, les comportements les plus ridicules et niaiseux, tout était autorisé, car l’argent et donc le pouvoir et donc le pardon était là, et l’on chantait les louanges et on riait des avanies et discours de mort, puis, des décennies plus tard, la fin est là, et les amis d’hier deviennent les pourfendeurs d’aujourd’hui, l’argent, le pouvoir, la luxure, tout est fini, tout est achevé, l’honneur est mort, ne restent que le squelette ridicule et les peaux usées, ne restent que les sourires contrits, les rires gras, les moqueries d’usage et surtout les cris d’orfraie, ‘mon dieu comment a-t-il pu, comment a-t-il osé, mais c’est un monstre, c’est un odieux tyran, un criminel’, oui ma chère dame, oui mon cher monsieur, c’est vrai, plus que vrai, mais c’était vrai aussi lorsque vous trinquiez votre coupe avec lui sur votre yacht ou le sien et vous régaliez des mêmes blagues sirupeuses, caressiez le dos de la même fille de tristesse et d’argent, mais en ce temps-là c’était différent, n’est-ce pas ? l’argent n’a pas d’odeur, en fait il en a, c’est celui de la mort, et vous le saviez mais vous en fichiez un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, surtout à la folie, et maintenant vous condamnez, mais avant que faisiez-vous ?… ah oui, bien sûr, je comprends, c’est ainsi, la Roche Tarpéienne est à côté du Capitole, c’est ainsi, oui c’est ainsi, cela devrait vous faire réfléchir, après tout cela n’arrive pas qu’aux autres, cela pourrait vous arriver aussi à vous, cher monsieur, je ne dis pas chère madame car généralement le sang, la bêtise et l’arrogance est sur les mains des hommes, pas tellement sur celles des femmes, naturellement j’exagère, mais pas tant que cela, vous le savez bien.

Tous vous avez été ainsi. Tous nous avons été ainsi.

Ce monde que nous ne comprenons pas est également le nôtre, il faut l’admettre, le reconnaître, l’accepter… Vous les arrogants certainement, mais nous également les perdus, les opprimés et les aveugles, nous qui ne voyions rien et pire nous qui voyions mais ne disions rien ou pas assez ou pas suffisamment.

C’est ainsi.

Soyons honnête, nous sommes si médiocres, le propre du vivant de genre humain. Pour les autres genres c’est différent…

Prenez par exemple mon cher ami grille-pain existentialiste, il nous a accompagné des mois durant et n’a cessé d’affirmer ses vérités kierkegaardiennes, à sa manière, il est resté près de Maria au regard si profond que si souvent je m’y suis perdu, l’a cajolée du regard et adorée dans toute sa retenue, et un jour il est mort, puis s’est réincarné en radiateur jaune artiste multiforme et maintenant il est mort à nouveau, suspendu à une branche, torturé, désossé, si c’est ainsi que l’on dit, et brûlé, la cruauté l’a tué et martyrisé, pourquoi je n’en sais rien, pour quelles raisons stupides, je ne sais pas, je ne comprends pas, cela aussi je ne comprends pas.

L’autruche volante, flottante et trébuchante, n’a rien dit, elle a fini par comprendre, aussi surprenant que cela puisse être, que le monde est maudit et triste et que son monde à elle, celui des légendes et des rêves est si loin, si différent de celui-ci, je pense qu’elle souhaite y retourner mais ne sait pas comment s’y prendre, mais je sens que son départ est pour bientôt. Nous avons cherché notre ami ensemble et l’avons retrouvé ensemble. Nous avons ramené son cadavre à la pension de famille et maintenant sous un clair de lune somptueux avec des chants religieux au loin et le bruit d’une foule qui chante et danse, qui fuit et hurle, qui chante et danse, et ainsi de suite, pour l’éternité de cette journée et de cette nuit, je regarde son cadavre que j’ai recouvert d’une couverture poussiéreuse, je me demande combien de vies a un grille-pain, en quoi il se réincarnera et s’il reviendra d’une manière ou d’une autre à la vie, après tout pourquoi le ferait-il, n’y a-t-il pas une certaine fatigue à revenir ainsi à la vie, de manière si dérisoire et éphémère, pour se rendre compte que tout est pire qu’hier et que les espoirs d’aujourd’hui finissent par se lasser et s’effacer, pourquoi reviendrait-il ?

Je le regarde dans cette nuit sombre tandis que Maria est allongée de l’autre côté dans son habit de nudité, somptueux, et je me plais à lui murmurer, à mon ami grille-pain, que l’espoir demeure, que le Capitole est certes proche de la Roche Tarpéienne mais qu’il suffit de tourner le dos à l’un et l’autre et de s’en aller dans une troisième direction et qu’ainsi des milliers de kilomètres pourront être franchis sans ne plus jamais rencontrer ni l’un ni l’autre, mais des tonnes d’incongruités, des pingouins à lunettes roses rêvant de Piero della Francesca, des extincteurs fort sage, des machines à gaz rondouillardes à tendance politicienne, des Yétis anarchistes, des milliers de personnages facétieux et quelques humains sympathiques, pas trop, n’exagérons pas, ne rêvons pas, soyons fous mais pas ridicules non plus, il y a donc des individus par millions qui ne demandent qu’à être rencontrés et écoutés, car la vie est là dans les moindres détails, dans cette ordinaire qui vaut tous les exceptionnels du monde, dans ces soleil mi-figue mi-raisin, ces journées de crachins, et ces autres de nuages, dans ces paysages vaguement plaisants, dans ces conversations qui ne vont nulle part, dans ces saluts qui s’effacent et ces mots qui se perdent et ces chants qui s’oublient, il y a cet univers qui vibre mais pas trop fort, tout doucement et calmement, il y a cette vie qui désire se faire oublier car elle est banale, et c’est justement dans cette banalité qu’elle est belle, c’est cela que je lui murmure et peut-être reviendra-t-il en vie, une autre fois, pour notre plus grand plaisir.

Pour l’heure je m’allonge contre mon ombre, ma belle Maria au regard si profond que je désire par-dessus tout m’y perdre à tout jamais et je vous demande de m’oublier un peu.
story247