De nouvelles retrouvailles, de la succession des imprévus et de la meilleure manière de les gérer, des autruches et des Yétis, des chants et des poèmes austro-himalayens


De nouvelles retrouvailles, de la succession des imprévus et de la meilleure manière de les gérer, des autruches et des Yétis, des chants et des poèmes austro-himalayens

 

 

La vie est une longue succession d’imprévus qui ne devaient pas l’être si l’on avait été un tant soit peu réaliste, d’inattendus qui ne le sont que parce que l’on a tout fait pour les gommer, les oublier ou les omettre, d’anticipations réalisées mais uniquement par le fait du hasard le plus pur et de quelques faits envisagés et réalisés conformément à ses espoirs ou regrets. La proportion entre chacune de ces possibilités est bien entendu différente d’une vie à une autre mais l’impression générale, celle que j’en aie en tout cas, est que l’immense majorité de ce qui se produit nous prend par surprise, une surprise dont le degré varie mais est essentiellement et la plupart du temps présente.

 

Nous ne sommes en cela guère différent du chien qui soudain se met à trépigner car il vient de réaliser qu’un bout de bâton vient par miracle d’apparaître dans la main droite de son maître. Quelle surprise ! N’est-ce pas ? Avec notre supériorité manifeste, nous ne faisons pourtant guère mieux. Nous sommes pris de court par la maladie, la honte, la joie, les retrouvailles, les séparations, les déceptions, les promotions ou que sais-je encore, sans mentionner naturellement le pire de toutes les imprévus, la mort.

 

Les jours précédents, j’aurais probablement du anticiper ce qui allait se passer aujourd’hui, mais un geste d’autodéfense salutaire, la plus élémentaire des prudences, m’a fait biffer cette hypothèse du champ des possibles. Il est évident qu’un individu interné en cellule d’isolement pour une très longue période, dans un environnement inconnu, brutal, incohérent et insondable, et soumis à des violences régulières et extrêmes, ne doit pas se laisser aller à rêver trop souvent à des lendemains meilleurs, ou en tout cas ne doit pas trop y croire, au risque d’y perdre sa raison de déception en déception.

 

Qu’est ce qui est le mieux, survivre aux souffrances en escomptant des lendemains qui chantent quitte à déchanter chaque matin et se plonger dans une abrupte folie ou se résigner au pire en écartant ces hypothétiques lumières et s’enfermer alors dans un lent et long glissement vers une triste et morne dépression ?

 

Bref, je m’étais enfermé dans un schéma de pensée excluant tout changement positif à court, moyen ou long terme et, surprise!, hier matin cette chère et débonnaire machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne est entrée dans mon isolement et l’a en partie défait, je vous ai raconté ceci dans ma chronique précédente.

 

Et, comble de bonheur, aujourd’hui c’est coup sur coup, façon de parler pour quelqu’un à qui le passé récent n’en a pas été avare, que le Yéti anarchiste puis l’autruche volante, flottante et trébuchante, ont été admis dans mon cercle intime y amenant un certain apaisement et début de protection.

 

Pourquoi ? Vous demandez-vous… Et bien fort simplement parce que ledit Yéti s’était mis en tête de chanter les chants de son Himalaya natal, des chants qui ressemblent fortement au yodle alémanique mais en beaucoup plus sonore et plus long, en fait quinze heures de longs et insupportables hurlements yodeliques suivis par 8 heures de chants proches des complaintes autrichiennes ; l’autruche quant à elle ne s’était pas arrêtée depuis le début de son incarcération de déclamer des sonnets et autres compositions incompréhensibles prononcées à la façon des faussets des âges anciens. Les deux m’ont rapporté qu’après quelques jours de ce traitement les autorités pénitentiaires ont abordé le gentil policier qui prenait soin de ma pauvre personne et l’ont enjoint de trouver une solution consistant soit à se débarrasser ici et maintenant de mes deux amis soit de les caser ailleurs. Ne pouvant opter pour la première option le centre carcéral étant actuellement sous audit humanitaire et visite des plusieurs missions d’inspection, ils se sont repliés sur la seconde et, bien entendu, l’idée de me faire bénéficier de ces chants de joie et poèmes élégiaques leur a traversé l’esprit.

 

J’en suis à la vérité fort aise et en ce moment, alors que j’achève ces lignes je bénéficie d’un tel traitement et franchement je ne m’en lasse pas. Mon ami le Yéti hulule dans son coin une complainte austro-himalayenne tandis que l’autruche récite un long texte de sa composition dont je ne saurais dans le plaisir immense qu’il me procure vous empêcher d’en bénéficier également. Le voici. A demain, mes chers amis :

« Le ciel est jaune, la théière aussi, le foie l’est tout autant, mais pas moi, car le foin est parti, des épinards à gogo, j’en suis tout aise, bonjour, mes amis, aussi, pas ici, mais demain, ou pas, l’important est de le faire, participer ou pas, mais pas à pas, car les papous sont là, et pas ici, ici, où est-ce, je ne sais, je ne crois, je vois, pois, chiche ou pas, passe, le temps est ainsi, les épinards sont jaunes également, pas ici, mais quelque part, par ci par là, parcimonieusement, voilà, ma douleur est douceur quand le leurre est là et pas ici… »

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Fragments d’épopée – FIN


La renaissance des Eléments et de leurs Alliés

Des centaines de générations après avoir conduit les vivants à leur perte et abandonné les mondes à leur triste condition, les Eléments et leurs alliés qui s’appelaient dieux, déesses, prophètes, saints, idoles, justes, héros, bienheureux, élus, augures ou croyants se trouvaient à nouveau en position d’élus

Les vivants, qu’il s’agisse du peuple des eaux ou de celui d’Alkmaar, leur rendaient tribut et reconnaissance

Les trois cent dix sept peuples qui peuplaient dorénavant le pays d’Alkmaar transformèrent les tours que leurs prédécesseurs avaient érigées en temples ou monuments dressés à leur intention

Des statues furent érigées en tout lieu

Chaque famille, tribu, clan, peuple ou royaume possédait ses sanctuaires sacrés, ses temples et ses trônes, et imposait aux vivants de leur rendre hommage à intervalle régulier

Les liturgies et rituels prenaient un temps considérable pour chaque individualité

Et les chants rendus en leur honneur se conjuguaient en de longues mélopées qui se mêlaient et s’évacuaient vers le ciel

Le cadavre de la Reine Niarche gisait au fond du puit sacré

Tandis que s’entassaient autour de lui d’autres cadavres ou corps ensanglantés presque morts de celles et ceux que l’on jetait parce qu’ils ne s’investissaient pas assez dans la dévotion des Eléments et de leurs alliés

Et les Rois et Reines se succédèrent ainsi, dans l’aveuglement et le malheur, permettant aux Eléments et leurs Alliés de se débarrasser à peu de frais de ceux qui résistaient à leur diktat

En les nommant Reines ou Rois

Et puisque les peuples étaient dorénavant au nombre de trois cent dix sept, on nomma autant de monarques  que l’on continua par tradition de jeter au fond du puits sacré

La plupart mourant dans la chute, les autres agonisant quelques heures ou jours, les derniers s’enfonçant dans la folie et regardant vers les cieux dans une atmosphère suffocante et fétide, attendant que l’astre rouge revienne

Mais les cérémonies annuelles furent abandonnées et les monarques laissés à leur statut de créatures chétives et immondes mais respectées

Les opposants, s’il en restait, qui objectaient à l’avènement de clergés sanguinaires et rétrogrades, étaient évincés de cette manière

Et lorsque le puits de la Reine Niarche fut quasiment empli et que depuis ses entrailles se répandit une puanteur extrême on le fit sceller en disant que le Tout Puissant en avait décidé ainsi et que dorénavant les guides du peuple seraient présents auprès de chaque tribu et peuple

Qu’ils seraient enfouis au fond de cavités s’ouvrant au centre de chaque village, ville ou cité, au pied de chaque tour ou monument

Permettant ainsi d’accueillir un nombre respectable d’opposants croupissant dans des souterrains infâmes tandis qu’en surface les dirigeants réels se répandaient en prières à leur intention ainsi qu’à celle des Eléments et leurs Alliés

Imposant un règne de terreur sans nul autre pareil pour les générations à venir

Le peuple d’Alkmaar et celui des Eaux

Une fois le feu de la violence apaisée

Contemplèrent les ruines de leur passé et aveuglés par le mysticisme qui les frappaient

Rejetèrent sur leurs ancêtres impies la responsabilité de leur propre violence

Ils estimèrent que les mondes étaient dorénavant bien meilleurs

Que les cieux et la terre, que les montagnes et les rivières, que les océans et les herbes étaient maintenant purs et baignés d’une douceur angélique

Que les autres vivants, bi ou quadrupèdes, étaient plus dociles qu’auparavant

Que les récoltes étaient supérieures

Et que les sourires des enfants étaient plus apaisés

Ils bénirent les Eléments et leurs Alliés et suivirent avec ardeur leurs guides

Qui s’isolèrent dans des palais de marbre

Se prosternant devant les images ou les signes de ceux qu’ils vénéraient

Se satisfaisant des renversements et bouleversements qui avaient eu lieu

Et bénissant le destin qui avait été le leur de s’ériger en révélateurs de desseins supérieurs et liens avec Eléments et divinités

Ils dialoguèrent avec certains de ces Eléments

Et bientôt chacun devint l’interlocuteur privilégié de l’un d’entre eux

Et bâti des temples spécifiques pour celui-ci plutôt que celui-là

Car ils étaient sans le comprendre les jouets des Eléments qui réglaient le sort des vivants sur l’autel de leur conflit qui était le leur depuis l’origine des temps, s’arroger le pouvoir du Principe et usurper son omniprésence

Les Eléments et leurs Alliés qui souhaitaient plus que tout nommer et compter les vivants pour pouvoir déterminer lequel était le puissant finirent par être nommés eux-mêmes

Les peuples d’Alkmaar et des Eaux

Maintenant au nombre de trois cent dix sept nommèrent autant de divinités

Uzher le père, roi des mers

Shahh la mère, princesse du vent

Nessyo la concubine et Osbert l’amant, les enragés maîtres des tempêtes

Chievo le fils, roi des terres

Albinie la fille aînée, reine des montagnes

Asciona la fille cadette, princesse des tours

Solsyphix prince de la guerre et son cousin Myeusis héros de la paix

Et une kyrielle d’autres, formant un panthéon de trois cent dix sept divinités qui peuplèrent l’inconscient des vivants

 

Fragments d’épopée – 17


 

L’invasion du peuple des eaux

 

 

Le peuple d’Alkmar enivré par sa richesse, ses réussites, la beauté de ses monuments et la finesse de ses réalisations

Emerveillé par le succès de ses entreprises qui avait conduit une pléthore de petits groupes individuels vivant enterrés à se transformer en peuple bâtisseur narguant les cieux de ses hautes tours et embrassant tout le monde connu sous ses ailes scintillantes

Alangui par la sophistication de ses œuvres et l’intelligence de ses actions

N’était pas préparé aux assauts intérieurs et extérieurs auxquels il allait devoir faire face

De ses rois endormis, apeurés et enterrés il n’écoutait plus les chants

De son passé il ignorait les relents amers

Des plaintes des plus naïfs de ses sujets il ignorait les nuances dangereuses

Des clameurs extérieures il feignait d’ignorer l’existence

Pour concentrer son action et sa réflexion sur l’apothéose qu’il vivait

Améliorant ce qui pouvait l’être

Profitant des richesses du jour

Et rêvant de celles du lendemain

Celles et ceux qui se réunissaient chaque jour autour du puits où se mourrait lentement le roi enfoui

Ne rencontraient qu’indifférence et sourire de complaisance

Et ne recevaient jamais de réponse à leur plainte

Si ce n’est haussements d’épaules quant au sort d’un être enterré dont l’existence n’était pas considérée suffisamment digne ou intéressante pour être rappelée aux écoliers se délectant des succès et richesses du peuple d’Alkmar

Ils perçurent que leur sort ne serait d’importance qu’au jour de leur reconnaissance par les groupes qui autour d’eux se complaisaient dans le vertige et l’insouciance

Et décidèrent de les réveiller de leur détachement

De leur faire comprendre dans quelles terribles conditions vivait leur roi

Les pleureurs d’Alkmar s’approchèrent des riches et puissants et les attaquèrent, leur arrachant les yeux de leurs griffes acérées, pour qu’ils comprennent la tristesse, la mélancolie et l’effroi dans lesquels vivaient les successeurs d’Alkmar

Ils attaquèrent les uns et les autres

Les puissants, surtout, mais pas seulement eux

Egalement les anonymes et les moins biens lotis

Pour que toutes et tous comprennent

Qu’ils perçoivent dans leur malheur quel devait être celui des monarques au fond du puits sacré

Incapables de voir autre chose qu’un raie de lumière au sommet d’un cylindre au fond duquel ils étaient enfouis et au centre duquel par rare moment un astre rouge s’inscrivait

Les pleureurs attaquèrent leurs frères et sœurs

Les surprirent dans leur sommeil ou leur insouciance

Et répandirent le malheur et l’obscurité sur leur monde

Et attirèrent la violence en retour

Qui s’abattit sur eux de manière indiscriminée

Les aveuglant à leur tour

Et provoquant l’assassinat du dernier roi d’Alkmar accusé d’avoir fomenté une violence dont il n’était même pas au courant, incapable qu’il était de percevoir, ressentir ou comprendre ce qui se passait ou se tramait dix mètres au dessus de lui

Alkmar traversa une période d’intense confusion marquée par une violence d’autant plus intense qu’elle prit tout le monde par surprise, le peuple d’Alkmar ayant toujours été paisible et humble

Elle brisa aisément la résistance des esprits et se répandit au plus profond de chacun et chacune

Et le peuple d’Alkmar qui avait été uni et paisible se déchira de la plus atroce des manières

Les parents assassinant les enfants dont ils se méfiaient

Les enfants mutilant les parents qu’ils apprirent à haïrent

Les frères aveuglant les sœurs

Les sœurs estropiant les frères

Nu n’échappant à la fureur généralisée

Lorsque la longue cohorte du peuple des eaux finit par atteindre les cités dorées d’Alkmar elle ne trouva aucune opposition mais maints alliés

Prêts à vendre leur âme pour tuer leurs frères, sœurs, parents ou enfants

Et se liguant à ceux qu’ils auraient du considérer leurs ennemis avec d’autant plus de facilité qu’ils pensaient se pourvoir d’un bouclier de peu de prix

Et s’offrant avec désinvolture et innocence comme exécuteurs de basses œuvres

Se mêlant à leurs envahisseurs avec joie et malice

Chantant et dansant

Ivres de sang et éblouis par la vision d’un pays détruit avec d’autant plus de rapidité qu’il avait mis une éternité pour émerger des ténèbres dans lesquels il plongeait avec ravissement et frayeur

Les clameurs de ceux qui tuaient s’amalgamèrent à celles des mourants

Et les cris des vaincus, borgnes, aveugles et moribonds

Se joignirent à ceux des bourreaux et assassins

Pour former une litanie suprême et horrible

Qui fit frémir dans les profondeurs du sol dans lequel ils avaient disparu les figures oubliées d’Eus et Nostra

Et ravagea le cœur de la Reine Niarche dont le corps avait cessé de vivre depuis longtemps et que son peuple finit par rechercher pour la précipiter, piteuse dépouille, dans le puit sacré pour marquer ainsi la fusion des peuples d’Alkmar et de ceux des eaux

Trois Cent Dix Sept peuples réunis en un seul

Ayant forgé dans le sang et l’appel des Eléments et de leurs alliés

Une alliance qui allait propager sur le monde son ombre malheureuse