Lorsque la tempête passe de la mer au ciel


Lorsque la tempête passe de la mer au ciel

 

La tempête s’est brusquement interrompue sans l’ombre d’un signe avant-coureur.

 

Les gerbes d’eau et les éclairs brusques sur un plafond aussi bas que les ténèbres peuvent l’être n’ont plus d’effet sur l’épiderme de l’océan qui a perdu sa superbe et sa chair de poule effrayante pour se revêtir d’une gangue émeraude. Ne vous trompez-pas, nous n’avons pas brusquement été téléportés dans un ailleurs lointain et onirique, nous ne sommes pas non plus victimes d’un chavirement des sens ou d’une folie douce de votre chroniqueur actuel, loin de là, pour preuve il n’y a toujours que six individus dans la carène métallique rose qui nous sert d’embarcation et quelques passagers clandestins supplémentaires dans le compartiment du bas.

 

Tout est similaire, le décor a changé mais les acteurs restent les mêmes, je suis toujours parmi eux à essayer de comprendre, l’autruche volante, flottante et trébuchante chantonne des refrains improbables, la jeune femme banquière aux jambes fines comme des aiguilles de soie demeure collée contre moi ou l’inverse, plutôt l’inverse d’ailleurs, celui qui un jour lui a servi de compagnon, voyez comme je suis, un vrai mâle bien jaloux…, le grille-pain existentialiste dort sur mon épaule, lovée contre mon oreille gauche, le pingouin joue le rabat-joie et commente le ciel et ses dérives implacables, vous voyez, je ne résiste pas à vous répéter ad nauséum les mêmes histoires, les mêmes noms, les mêmes anecdotes, les mêmes commentaires, ceci peut-être parce que je suis, tout comme vous d’ailleurs, enfin je ne souhaite pas m’avancer sur ce terrain, ces commentaires ne devraient pas figurer ici, oubliez-les je vous prie, mes excuses, la défense regrette les propos tenus par le servile narrateur que je suis et probable suspect coupable par présomption et déduction, je parle donc pour moi, essayant de comprendre ce qui arrive au monde et n’y parvenant pas je ne peux qu’esquisser un tableau en commençant par les décors et progressivement tenter de me rapprocher vers le sujet principal mais je n’y arrive jamais, demeure en marge ou en surface, ce dernier mot est le bon, nous sommes en mer, c’est vrai, tout cela ce sont des images, rien que des images, des impressions, des flous, manquants par définition de précision et de qualité, on ne discerne pas ce qu’il y a derrière mais on ressent peut-être quelque chose, un mélange de genres, de choses, de peur et d’espérance, à la fin on ressent plus que l’on comprend mais ce faisant tout doucement, pas à pas, on se rapproche de l’essentiel, de cette destruction des mondes, les uns après les autres, si l’on n’y prend garde, et de l’impérieux besoin de s’insurger contre cela.

 

Voilà, c’est dit et mal dit mais dit quand même.

 

On peut passer à autre chose et l’autre chose c’est cet étrange spectacle que la nature nous offre.

 

Jusqu’il y a quelques heures la mer était démontée et les cieux bouleversés, nous étions ballotés comme des petites choses sur un monde en révolution, pardon, je voulais dire une mer démontée, de toutes petites choses de rien du tout, des plumes sur un corps brûlant, nous étions précipités de haut en bas, de gauche à droite, bousculés et ravagés, et voici que soudain les cieux se sont noircis et que les trois soleils se sont cachés, ce doit être rare qu’il n’en ait aucun dans le ciel, la Lune n’est pas là non plus, mais que sais-je ? après tout, les nuages sont si épais que rien ne filtre, la lumière est absorbée, nous sommes dans un effondrement de l’espace et du temps, bonjour l’ami Hawking, mais la mer, bizarrement, s’est calmée, tue, hypnotisante, lassée de sa colère, ou de sa maladie allez savoir, elle avait peut-être une allergie quelconque, à l’ail ou aux acariens, qui sait, et réfléchit une lumière apaisante, verdâtre, émeraude disais-je, sans un soupçon d’écume ou de vague, sa rage est passée, elle ne souffre, n’est plus en colère, elle est plane et calme. Bob le pingouin aux lunettes de même couleur que la baignoire, facétie du destin, a commenté tout cela d’un sentencieux

 

« c’est quoi ce foutu bordel ? Quelqu’un pourrait-il me dire ce qui se passe ici ? Pourquoi tous ces revirements ? On n’est qu’en même pas au journal télévisé, aujourd’hui la guerre, demain la bombe, après-demain la terre qui gronde et après, quand les gens en ont marre de la mort et du sang, les aventures non pas de Tom Sawyer, ça c’est pour les gamins d’un autre temps, mais du crétin qui a abattu un arbre sur la route de Pontes-les Bretons, de l’espiègle fille d’un acteur maudit qui vend de la came comme d’autres du parfum, de la disparition du chien de la voisine de Madonna, car il faut bien faire pleurer un coup sur des choses qui comptent, hein mes cocos mammifères. Bref, on n’est pas au journal télévisé, on n’a pas besoin de changer de sujet toutes les 72 heures car les gens se lassent, on est en train de se prendre un déluge de mer sur nous et tout d’un coup ça s’arrête et les eaux deviennent fluorescentes. Quelqu’un pourrait-il expliquer ceci ? »

 

Moi je ne peux rien vous expliquer car ce serait bien la première fois, je ne peux que décrire ce que je vois et cela je viens de le faire.

 

Nelly dont les mains sont douces et soyeuses a demandé s’il n’était pas temps pour les mécréants grippe-sous que nous sommes tous un peu de nous convertir à une religion quelconque, peu importe laquelle, une au choix, juste au cas où un guignol là-haut se mettait à chanter le refrain et dire « Coucou tout le monde, c’est fini, on range les cartes, on remet les chaises en place et on corrige les devoirs… oui oui toi là-bas aussi pas la peine de copier… Alors, faudrait choisir, rapidement ! Comme la Sainte mère Finance n’existe pas là-haut, il faudrait choisir. Moi c’est le bouddhisme, je suis blanche et européenne, alors autant faire dans l’exotisme. Si je me retrouve face au Saint Père et qu’il est caucasien, il pourra toujours me confondre avec une autre. S’il est d’ailleurs, mon bouddhisme cela fera bien. Ça passe partout le bouddhisme. »

 

Je n’ai pas commenté plus que cela d’autant que les doigts de Nelly sont très fins et doux.

 

Par contre le grille-pain s’est réveillé de son tendre sommeil et s’est exprimé ainsi : « Il n’y a rien de surprenant à tout cela, ni les éléments ni votre comportement ridicule. Le premier est simplement la conséquence d’une causalité dont nous avons du mal à déterminer les chainons et le second est la résultante de votre mal de vivre, de votre spleen aurait dit le pauvre Baudelaire, qui vous pousse vous les humains à faire tout et n’importe quoi, vous vous raccrochez à ce qui vous tend la main, anciennement le gui, l’eau bénite ou l’eau de vie, c’était selon, aujourd’hui l’argent, le plaisir immédiat, le pouvoir, la consommation. Et quand vous vous trouvez dans une situation inconfortable, comme aujourd’hui, vous souhaitez revenir à l’essentiel c’est limpide. »

 

« Alors » ai-je fini par demander « tu expliques comment cette mer fluorescente ? »

 

Il a poursuivi sans m’écouter « il n’y a pas de finalité dans tout cela, je peux bien en parler je suis revenu par trois fois d’entre les morts, un grille-pain a plusieurs vies, visiblement, combien je ne sais pas, mais ce que je peux vous enseigner c’est qu’ici comme ailleurs la vérité est espiègle et ne se laisse pas attraper si facilement, tout est affaire de temps. Nous en serons plus dans quelques centaines de milliers d’années pour moi ce sera peut-être ok mais pour vous peut-être pas. Finalement tout cela n’a pas d’importance majeure. »

 

Je regarde l’horizon noir, la mer verte et brillante, le ciel d’un noir opaque et sinistre, la baignoire rose, l’autruche qui chantonne, Nelly qui prie, et je me demande ce que demain nous réservera.

 

Pour l’heure je vais réfléchir s’il ne serait pas temps d’envisager la possibilité de concevoir un début de réflexion sur la question religieuse (notez bien la réticence du vieil athée que je suis) et ensuite interroger les ours blancs du dessous sur leur conception du dessus, après tout ils me paraissent avoir plus d’expérience sur les  troubles de la nature que moi. Le troisième temps d’une valse qui n’en a pas mille ne vous regarde en rien. C’est dit.

 

 

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Demain 45


45.

La situation est pitoyable. Les grands dadais que nous sommes devenus se comportent tels des mules groggies ou des macaques endormis. Nous sommes assis, la trentaine qui reste, un assemblage hétéroclite de désabusés, résignés ou déprimés, au pied d’un dôme immense, au milieu d’une plaine d’éoliennes et de cubes blanc, prise dans une garrigue qui s’ignore. Le vent s’est levé. Je crois qu’on le nommait Mistral, il y a longtemps. Le ciel est d’un bleu cristallin, les nuages s’y déplacent à grande vitesse et parfois tracent des dessins étranges et oppressants. Le soleil est vif mais ne réchauffe guère. Nous avons froid. Nous ne comprenons pas ce qui se passe, nous ne savons pas où nous sommes, et restons totalement impuissants face à cette équation au x inconnues nombreuses.

J’ai fait le tour de ce bout de sphère de verre, opaque jusqu’à une dizaine de mètre de hauteur, et ai compté environ cinq cent pas. Si l’on considère que mes pas doivent faire à peu près quatre-vingt centimètres ceci nous amène à plus ou moins quatre cent mètres de circonférence, donc, si je ne m’abuse, et si Pi demeure Pi, ce qui n’est plus forcément une évidence, cent trente mètres de diamètre, ce qui est conséquent.

Si l’on pousse le raisonnement un peu plus loin, si l’on considère que le dôme que nous apercevons s’enfonce dans le sol, et si l’on anticipe que la courbure que nous voyons n’est pas et de loin s’en faut un demi-cercle mais un simple arc laissant une grande partie de ce volume sphérique enterré, il pourrait s’avérer que le diamètre à la base, à quelques dizaines de mètres sous le sol sur lequel nous posons nos séants malheureux et dépités, la surface enfermée sous ce dôme de verre pourrait être proprement immense, un monde souterrain, une bulle de vie, arpentée, pourquoi pas, par certains de nos contemporains, des dizaines, centaines ou milliers, à l’abri des circonstances extérieures, des privilégiés camouflés à l’abri des fanfaronnades terroristes ou des dérèglements de notre ancien monde virtuel.

Oui, mais voilà, cela nous ne pouvons le savoir car nous sommes si stupides et démunis, la fleur de la fleur, les survivants d’un cataclysme pitoyable, incapable de grimper la dizaine de mètres de verre poli, glissant et opaque pour pouvoir atteindre la partie transparente et y décerner ce qui s’y cache. Nous avons tout essayé. Chacun a tenté quelque chose. Et nous nous sommes toutes et tous comportés tels des imbéciles du plus haut niveau. Celui-ci a fabriqué une échelle faite de brindilles et branches mal ficelées, s’est élevé de deux ou trois mètres pour s’écraser lamentablement sur un buisson de ronces. Celle-là a demandé à deux ou trois autres de s’appuyer sur la surface sphérique, pour supporter une ou deux autres sur les épaules et elle-même au sommet, mais l’entreprise a avorté avec contusions, blessures diverses mais heureusement pas trop graves et cris aigus. Tel autre, moi en l’occurrence, s’est déshabillé, a enduit le verre de résine détroussée à un conifère nain et a tenté de grimper comme il pouvait sur la surface supposée rugueuse suite à un tel traitement mais n’a pu franchir le record des cinq mètres de hauteur établi la veille par une enfant propulsée par son seul courage. Toutes et tous ont échoué et sont retombés sur le sol caillouteux et aride de l’endroit, le cœur lourd, la peau déchirée, les os meurtris, et le courage anéanti.

Il doit y avoir des dizaines de manière imaginables de gravir ces dix mètres, observer ce qui se cache sous cette soucoupe de verre, peut-être rien après tout, peut-être tout, et dans ce dernier cas de briser le verre et se glisser à l’intérieur. Si les ordinateurs fonctionnaient encore ils nous fourniraient une solution immédiate, voire trois, sept ou soixante et onze. Mais ils se sont éteints et avec eux notre intelligence et, plus encore, ce qu’il nous restait d’humain.

Nous sommes assis et restons silencieux. Mélanie a suggéré que nous attendions que la nuit tombe et qu’à ce moment-là nous devrions découvrir fort simplement si oui ou non il y a de la vie sous ce verre, en tout cas s’il y a quelque chose qui y ressemble. McLeod lui a dit que cela lui paraissait une mauvaise idée car si tel était le cas ce serait encore plus frustrant puisque nous serions alors convaincu de l’existence d’une vie à quelques mètres de distance tout en étant tout à fait incapable de la rejoindre. Betty a proposé que l’on jette des cailloux sur le verre pour attirer l’attention de celles ou ceux qui se cachent en dessous. Léa a rétorqué que ceux qui se cachaient en cet endroit n’allaient certainement pas au simple bruit d’un ridicule cailloux procéder à l’ouverture de portes cachées en disant chers réfugiés, soyez la bienvenue. Frank, un gamin d’une douzaine d’année s’est esclaffé puis soudainement plus sombre a noté que peut-être les occupants de ces lieux pourraient sortir avec kalachnikovs en bandoulière. Son amie, Jenny je crois, lui a tenu la main fermement, et a suggéré qu’il pourrait s’agir d’une forme de vie inconnue ce qui a effrayé d’autres enfants à proximité. Je me suis contenté de rappeler que le sol paraissait solide, qu’il n’y avait aucune trace de pas ni de voie de communication et qu’en conséquence on pouvait exclure l’ouverture d’une quelconque porte. Le danger n’était pas énorme ; rien ne nous empêche d’attendre quelques heures. Il n’y a probablement rien là-dessous, pas plus qu’il n’y a quoi que ce soit dans ces cubes blancs. Mais attendons la nuit. Nous verrons bien.

Nous sommes assis au pied du dôme de verre, de manière un brin ridicule et attendons, Godot ou qui que ce soit, cela importe peu, nous attendons. Nous verrons bien, ou rien. Après tout, nous avons l’habitude.