Chronique – 58


De la méthodologie pour aller d’un point A à un point B

Toute démarche humaine implique, me semble-t-il, de s’engager dans une réflexion sur trois interrogations particulières : d’où venons-nous, où allons-nous et comment irons-nous du premier au deuxième point.

Notre petit groupe est interloqué et en pleine confusion à cet égard.

Nous savons que nous devons partir de notre petite rizière proche de la belle et bonne île de Vienne. Nous savons comment le faire, du moins en théorie, c’est-à-dire en nous déguisant en membres de l’équipe fictive de curling de Papouasie Nouvelle-Guinée.

Nous avons donc rempli le troisième terme de l’équation d’autant qu’un chalutier au départ du port de Vienne est prêt à nous embarquer, son capitaine étant sportif de salon invétéré et amusé par la composition de notre équipe, un grille-pain, un réfrigérateur, un extincteur, trois pingouins, une autruche volante et deux humains, cela ne s’invente pas, nous a-t-il dit hilare avant que nous ne montions à bord. Par contre, les deux premiers termes restent parfaitement flous.

D’où venons-nous ?

De l’île de Vienne serez-vous tentés de répondre mais nous savons depuis peu que tel n’est peut-être pas le cas, que peut-être l’assertion selon laquelle les contours de la réalité sont flous, que celle-ci évolue au gré des circonstances, que coexistent au moins dix dimensions dont seules trois ou quatre sont palpables, que toutes les réalités imaginables cohabitent à chaque instant, n’est pas forcément fondée. Vienne n’est pas forcément une île et d’ailleurs que nous importe ? Et pourquoi serions-nous tant intéressés par notre point de départ. On se fiche éperdument de Vienne, qu’elle soit sur le Danube ou sous les tropiques, qu’est-ce- que cela peut nous faire ? a dit avec un aplomb assez surprenant le réfrigérateur pressé d’agir car l’action est inscrit dans ses gênes pneumatiques, électriques et chimiques.

Ceci pourrait être étendu à la deuxième interrogation, pourquoi insistons-nous tant pour aller à Bangkok ? Nous ne cessons de nous référer à cela mais avons perdu le fil de l’histoire et ne savons plus pourquoi nous devrions aller dans cette lointaine, ou pas si lointaine que cela, ville sous les tropiques.

Ce qui paraît à peu près clair est qu’il fut un temps nous étions en Suisse et vivions tranquillement dans un appartement dont le seul défaut est qu’il s’étendait lentement et tranquillement sans crier garde et que ses occupants augmentaient en nombre au gré des circonstances. Nous avons quitté un matin ce doux cocon parce que si ma mémoire est bonne on nous accusait d’être lié peu ou prou à Wikileaks et d’avoir diffusé des informations non fondées sur les baleines, les autruches et dieu sait quoi. Ceci est le passé, le reste ne suit pas les contours du temps. Vienne ? Bangkok ? Des inconnues au bataillon, des interrogations au titre de la causalité, des murs qui s’éloignent au fur et à mesure qu’on s’y approche.

Eh bien, a proposé le grille-pain existentialiste et passablement déprimé notamment depuis que je me suis rapproché de Maria, si tout ceci nous pose tant de problèmes, prenons les choses autrement. Disons que nous venons de Genève, ce qui n’est pas forcément faux, nous y étions il y a un temps certain mais éloigné dans le passé, et que nous nous dirigeons vers une ville autre que Bangkok. Si nous avons oublié pourquoi nous devions aller dans cette dernière ville nous pourrions tout aussi bien nous diriger ailleurs.

Le Yéti a saisi l’occasion qui lui était ainsi présentée et a suggéré que nous allions porter assistance aux peuples qui de par le monde souffraient sous une chape de béton totalitariste et n’aspiraient qu’au plaisir de se frayer un chemin sur le chemin des libertés et des possibles. Nous constituerions ainsi selon lui le bras de la révolution.

Les trois pingouins ont exprimé leur désaccord absolu réitérant leur souhait de se diriger vers Arezzo et déclarer l’indépendance de la chapelle de Piero Della Francesca, ce qui en soit constituait déjà une assertion révolutionnaire.

L’autruche volante, flottante et trébuchante a souhaité s’exprimer mais conscient que ses propos seraient inintelligibles, le Yéti l’a interrompu ce qui lui a attiré les foudres de Maria, arguant que chacun devait avoir le droit de s’exprimer et que nul n’avait le monopole de la parole et de la vérité.

Notre amie a alors déclaré qu’importent les feuilles sur les arbres et l’eau de la rivière, l’essentiel est dans le vent, les oiseaux volent, l’air est partout est impalpable mais nécessaire, ce qui se voit ne l’est pas forcément, donc visons l’invisible, disparaissons, retirons nous.

Nous n’avons rien compris, mais au moins nous l’avons écouté, ce qui était important et répondait au souhait impérieux de Maria.

Par suite, la discussion a continué en boucles, nul ne sachant où les pas devaient nous porter, ou, plus précisément, proposait une autre alternative.

J’ai proposé de recueillir les diverses propositions sur un bout de papier et ai noté : Tunis, Arezzo, Copenhague, Bangkok, Port Moresby, Genève, et naturellement Erewhon. Nous en étions là de nos discussions lorsque nous avons ressenti une forte vibration et avons réalisé que le navire venait de quitter le port de Vienne ou ailleurs.

C’est alors que l’extincteur s’est exprimé pour commencer, peut-être, serait-il utile de demander où ce navire va. Ce serait une première étape dans notre réflexion, non ?

Il n’a pas tort. Peut-être devrions-nous commencer par cela. J’irai donc demander au capitaine où nous nous dirigeons. Ensuite nous aviserons.

Les choses sont donc un peu plus claires : nous savons qu’il y a longtemps nous étions à Genève et que nous nous dirigeons vers un ailleurs encore inconnu mais pas pour longtemps et ce en bateau. C’est un début ! Le reste? nous verrons bien, il y a un temps pour tout.

IMG_1690blog

chronique

Chronique – 27


De l’existentialisme, de Piero della Francesca, du grille-pain et de la fuite des héros de Copenhage à Bangkok, ou inversement

J’aurais dû m’en douter. Il était évident qu’après les évènements d’hier des sentiments profonds resurgiraient, que des lames de fond, des tendances lourdes, des structures de pensées enfouies aux profondeurs les plus sournoises et inaccessibles de nos inconscients se mettraient en branle et que nous finirions par en payer des conséquences très lourdes C’est de fait ce qui s’est passé.

Notre grille-pain kierkegaardien que nous avons découvert tel dans cette belle ville de Copenhague avec ses marchés flottants, ses temples dorés, ses bouddhas debouts, assis ou couchés, ses fleurs, sa tendresse et sa chaleur, s’est senti de plus en plus mal au fur et à mesure que le soleil montait sa divine auréole au firmament.

Vers midi, 12 minutes et 12 secondes, selon l’heure affichée sur mon téléphone portable que nous consultons dix mille fois par jour pour trouver ce que nous connaissons déjà, chercher ce que nous avons déjà trouvé et omettre ce qui aurait pu être découvert, tout en nous extasiant sur des milliers de détails aussi intéressants que l’œil droit du lézard vert qui a marché sur la terrasse de notre abri ce matin, notre ami s’est mis à trembler et grommeler quelque chose dont la signification nous a échappé sur le moment.

Comme il l’a répété plusieurs fois l’extincteur a fini par lui demander de répéter mais cette fois-ci de manière intelligible surtout pour le Yéti anarchiste qui n’en n’est qu’au balbutiement de son apprentissage du danois qu’il apprend en même temps que le français, l’anglais et le réfrigérateurien.

Le grille-pain l’a regardé avec ce regard vitreux que l’on découvre chez toute personne un peu dépressive et a dit à peu près ceci : «qu’ai-je fait de ma vie ? Je sais que je serai hors d’usage dans une petite année, deux jours après l’expiration de ma garantie, c’est inscrit dans mes gênes, et alors, quand le moment sera venu de rendre compte au grand Suprême des Dieux je lui dirai quoi, moi, le grille-pain attardé, lecteur et assidu de philosophie, hein ? que j’ai passé ma vie à dormir, débranché, ou griller tout ce qui passait à proximité, branché. Depuis quelque temps je suis toujours connecté et là ne fais que rendre la vie totalement impossible pour celles ou ceux qui passent dans mes tenailles. Sans même les écouter, les regarder, je les grille, les noircis, les vilipende, les critiques de mes grilles très efficaces. Mais, vous mes amis, vous le savez bien, je n’accomplis rien, je ne fais rien, la face du monde ne sera pas changée après mon départ, je n’aurais même pas été ce morceau de sable qui empêcherait les rouages d’une société plus injuste que jamais à continuer d’écraser tout ce qu’elle peut toucher, je n’aurais été qu’une petite roue crénelée bien gentille proprette et diligente faisant tout ce qu’on lui demandait de faire et comme j’ai été dessiné par un certain designer de renom me voici propulsé avec mon ambition au-dessus de tout. Je suis grisé, je l’étais et le demeure, de par ma marque et mon statut mais à l’instant de l’expiration de ma garantie que et qui serais-je, voulez-vous me le dire ? Moi je le sais, un paquet de ferraille tout juste bon à jeter à la ferraille pour être broyé par une autre machine ou brûlé et refondu dans une autre appareil tout aussi malléable et inutile que moi. »

Il s’est tu et s’est enfermé dans un silence mémorable non sans avoir pris le soin de se débrancher auparavant. L’extincteur, le plus sociable de nous tous et Maria, la plus sensible, se sont penchés sur lui et l’ont réconforté : « Soyons francs, nous sommes tous au même point, nous sommes tous des rouages ou des grains de sable sans intérêt mais nous essayons de bouger et faire quelque chose, chacun à sa manière. Le fait que tu sois si concerné par ces problèmes provient probablement de tes lectures, de ton ami Kierkegaard et de l’atmosphère particulière de Copenhague avec ses canaux, ses constructions multiples, ses temples et sa chaleur exquise. Tout cela nous bouleverse toutes et tous, ne t’inquiètes pas. Se poser des questions et refuser d’avaler tout ce qu’on nous demander d’avaler, rejeter les couleuvres qui s’échinent à trouver le chemin vers nos bouches pourtant fermées, est louable, profondément louable. Tu es certainement le plus remarquablement ouvert sur le monde que l’on pourrait imaginer. Ressaisis-toi ! Admire le monde tel qu’il est, profite de ce qui est et bats toi avec nous pour que les choses ne soient pas ou plus tout à fait la même chose après qu’avant et faisons cela en bons copains que nous sommes. Rappelle-toi Brassens ».

Cela a ramené un peu de couleurs sur les joues vert pomme de notre ami. De son côté, le Yéti anarchiste à qui les pingouins aux lunettes roses venaient d’expliquer à leur manière la situation, c’est-à-dire en disant que le grille-pain était fichu et que de toutes les manières il n’avait jamais rien fait pour les poissons ni rien dit sur Piero della Francesca, a réagi de manière habituelle en hurlant « Révolution, Révolution, abattons les murs, détruisons les Bastilles, fichons dehors les bâtards fascistes qui nous gouvernent, brûlons les hyper riches et puissants… »

C’est moi qui l’ai fait taire mais un peu trop tard puisque tant l’extincteur que le grille-pain se sont mis à réagir brusquement en entendant le mot « brûler », mais pour des raisons opposées. Le premier s’est mis en branle fier de son utilité et demandant où s’était produit l’incendie. Le second s’est enfoncé dans une dépression encore plus profonde en insinuant que décidément brûler et griller étaient les seules possibilités d’avenir qui lui étaient proposées et que rien ne lui serait épargné, pas même cela.

Maria a haussé le ton et dit solennellement : « Très bien puisqu’il en est ainsi nous allons quitter cette belle et chaleureuse ville de Copenhague qui nous a plongé dans une profonde dépression. Nous filerons à Bangkok dès ce soir. Tant pis pour le froid et la nuit éternelle, cela au moins nous permettra de laisser la chaleur derrière nous. Nous aurons quitté l’Union Européenne et serons loin des poursuites de toutes sortes. Nous reconstruirons notre vie là-bas. Et toi le Yéti à la grande bouche il est temps de te taire. Puisque tu voulais donner la moitié d’une fortune dont tu ne disposes pas du moindre premier centime et bien c’est là-bas que tu te remueras pour trouver de l’argent et le donner à qui en aura besoin. »

Eh bien voilà, pas d’autres solutions ! Quand Maria a parlé tout le monde se tait et sourit. C’est commun et banal mais tellement vrai. Elle est notre gourou, notre guide et moi son humble adorateur. Demain nous partirons. Le grille-pain s’est calmé et le Yéti a murmuré quelque chose aux pingouins qui ont répondu «Arezzo».
§746