Demain 45


45.

La situation est pitoyable. Les grands dadais que nous sommes devenus se comportent tels des mules groggies ou des macaques endormis. Nous sommes assis, la trentaine qui reste, un assemblage hétéroclite de désabusés, résignés ou déprimés, au pied d’un dôme immense, au milieu d’une plaine d’éoliennes et de cubes blanc, prise dans une garrigue qui s’ignore. Le vent s’est levé. Je crois qu’on le nommait Mistral, il y a longtemps. Le ciel est d’un bleu cristallin, les nuages s’y déplacent à grande vitesse et parfois tracent des dessins étranges et oppressants. Le soleil est vif mais ne réchauffe guère. Nous avons froid. Nous ne comprenons pas ce qui se passe, nous ne savons pas où nous sommes, et restons totalement impuissants face à cette équation au x inconnues nombreuses.

J’ai fait le tour de ce bout de sphère de verre, opaque jusqu’à une dizaine de mètre de hauteur, et ai compté environ cinq cent pas. Si l’on considère que mes pas doivent faire à peu près quatre-vingt centimètres ceci nous amène à plus ou moins quatre cent mètres de circonférence, donc, si je ne m’abuse, et si Pi demeure Pi, ce qui n’est plus forcément une évidence, cent trente mètres de diamètre, ce qui est conséquent.

Si l’on pousse le raisonnement un peu plus loin, si l’on considère que le dôme que nous apercevons s’enfonce dans le sol, et si l’on anticipe que la courbure que nous voyons n’est pas et de loin s’en faut un demi-cercle mais un simple arc laissant une grande partie de ce volume sphérique enterré, il pourrait s’avérer que le diamètre à la base, à quelques dizaines de mètres sous le sol sur lequel nous posons nos séants malheureux et dépités, la surface enfermée sous ce dôme de verre pourrait être proprement immense, un monde souterrain, une bulle de vie, arpentée, pourquoi pas, par certains de nos contemporains, des dizaines, centaines ou milliers, à l’abri des circonstances extérieures, des privilégiés camouflés à l’abri des fanfaronnades terroristes ou des dérèglements de notre ancien monde virtuel.

Oui, mais voilà, cela nous ne pouvons le savoir car nous sommes si stupides et démunis, la fleur de la fleur, les survivants d’un cataclysme pitoyable, incapable de grimper la dizaine de mètres de verre poli, glissant et opaque pour pouvoir atteindre la partie transparente et y décerner ce qui s’y cache. Nous avons tout essayé. Chacun a tenté quelque chose. Et nous nous sommes toutes et tous comportés tels des imbéciles du plus haut niveau. Celui-ci a fabriqué une échelle faite de brindilles et branches mal ficelées, s’est élevé de deux ou trois mètres pour s’écraser lamentablement sur un buisson de ronces. Celle-là a demandé à deux ou trois autres de s’appuyer sur la surface sphérique, pour supporter une ou deux autres sur les épaules et elle-même au sommet, mais l’entreprise a avorté avec contusions, blessures diverses mais heureusement pas trop graves et cris aigus. Tel autre, moi en l’occurrence, s’est déshabillé, a enduit le verre de résine détroussée à un conifère nain et a tenté de grimper comme il pouvait sur la surface supposée rugueuse suite à un tel traitement mais n’a pu franchir le record des cinq mètres de hauteur établi la veille par une enfant propulsée par son seul courage. Toutes et tous ont échoué et sont retombés sur le sol caillouteux et aride de l’endroit, le cœur lourd, la peau déchirée, les os meurtris, et le courage anéanti.

Il doit y avoir des dizaines de manière imaginables de gravir ces dix mètres, observer ce qui se cache sous cette soucoupe de verre, peut-être rien après tout, peut-être tout, et dans ce dernier cas de briser le verre et se glisser à l’intérieur. Si les ordinateurs fonctionnaient encore ils nous fourniraient une solution immédiate, voire trois, sept ou soixante et onze. Mais ils se sont éteints et avec eux notre intelligence et, plus encore, ce qu’il nous restait d’humain.

Nous sommes assis et restons silencieux. Mélanie a suggéré que nous attendions que la nuit tombe et qu’à ce moment-là nous devrions découvrir fort simplement si oui ou non il y a de la vie sous ce verre, en tout cas s’il y a quelque chose qui y ressemble. McLeod lui a dit que cela lui paraissait une mauvaise idée car si tel était le cas ce serait encore plus frustrant puisque nous serions alors convaincu de l’existence d’une vie à quelques mètres de distance tout en étant tout à fait incapable de la rejoindre. Betty a proposé que l’on jette des cailloux sur le verre pour attirer l’attention de celles ou ceux qui se cachent en dessous. Léa a rétorqué que ceux qui se cachaient en cet endroit n’allaient certainement pas au simple bruit d’un ridicule cailloux procéder à l’ouverture de portes cachées en disant chers réfugiés, soyez la bienvenue. Frank, un gamin d’une douzaine d’année s’est esclaffé puis soudainement plus sombre a noté que peut-être les occupants de ces lieux pourraient sortir avec kalachnikovs en bandoulière. Son amie, Jenny je crois, lui a tenu la main fermement, et a suggéré qu’il pourrait s’agir d’une forme de vie inconnue ce qui a effrayé d’autres enfants à proximité. Je me suis contenté de rappeler que le sol paraissait solide, qu’il n’y avait aucune trace de pas ni de voie de communication et qu’en conséquence on pouvait exclure l’ouverture d’une quelconque porte. Le danger n’était pas énorme ; rien ne nous empêche d’attendre quelques heures. Il n’y a probablement rien là-dessous, pas plus qu’il n’y a quoi que ce soit dans ces cubes blancs. Mais attendons la nuit. Nous verrons bien.

Nous sommes assis au pied du dôme de verre, de manière un brin ridicule et attendons, Godot ou qui que ce soit, cela importe peu, nous attendons. Nous verrons bien, ou rien. Après tout, nous avons l’habitude.   

Demain 44


44.

La journée des espoirs et déceptions. Une longue et lente journée, martelée par l’incapacité qui est la nôtre de surmonter le problème le plus anodin.

Où donc sont les solutions toutes faites d’antan ? Où donc sont les réponses instantanées du bateau ivre qu’aura été notre beau monde virtuel ?  Tout était là, dans un millimètre cube à peine, greffé dans nos épidermes, sous nos ongles, dans les amalgames de nos dents, invisibles mais puissants, nous donnant accès à tout ce que nous cherchions avant même d’avoir exprimé le souhait de le faire. Le réveil était doux, il pleuvait ? Nous le savions avant même que les volets virtuels ne se lèvent, avec mention des températures et humidité prévues ici et ailleurs, les vêtements étaient instantanément proposés sur la table d’habillage, les doses essentielles de sels minéraux et vitamines nécessaires intégrées dans nos organismes sans avoir à le demander par pastilles mensuelles ou annuelles autorégulées interposées, le petit-déjeuner était confectionné dans la salles de aliments avec choix possible enter plusieurs plateaux chacun adapté aux circonstances météorologiques, au programme de travail individuel, semi-collectif et collectif, aux anticipations gouvernementales et j’en passe. Tout était prévu. Tout.

Lorsque nous souhaitions ouvrir un livre virtuel, tout était référencé à l’unisson, les choix proposés en fonction des lectures antérieures, des circonstances extérieures et intérieures, des situations à prévenir ou guérir et dieu sait quoi d’autre. Un étudiant posait-il par visioconférence une ou plusieurs questions, probablement suggérées par quelque programme généralisant, que les systèmes virtuels qui étaient les miens se mettaient-ils à me proposer des dizaines de références essentielles, des cas pratiques, des exemples essentiels, des propositions de réponses adaptées à mon environnement et mes habitudes, des textes parallèles et connexes, tout était disponible, rien n’était laissé à l’ombre de nos distractions.

Les rares fois où nous nous étions amenés à nous promener, le monde était déchiffré pour nous et la peur qui était toujours la nôtre d’un attentat, d’une agression ou d’une catastrophe naturelle, était contenue par des assistances virtuelles omniprésentes qui nous parlaient par électrodes interposées Les Lilas sont inaccessibles aujourd’hui, prends par Maastricht puis Redon. Retrait des commandes de Neustrie à chez Léla sur la droite à vingt mètres. La personne sur le parvis est Nelliface Durmont-Joly, 42 ans, divorcée, trois enfants, inaccessible, passe ton chemin. L’engin électromagnétique à l’arrêt a onze heures est en panne et attente des services de sécurité du Ministère de l’ordre public, du bonheur et de la sainte joie aimable qui devrait déboucher sur l’avenue Gilberte Sand dans vingt-trois secondes. Le ciel est dégagé mais un nuage de catégorie III devrait cacher le soleil dans 35 secondes pour une durée approximative de douze minutes ce qui implique la fermeture du gilet superficiel. A toi. Merci. Le bâtiment à une heure est partie intégrante de l’ancien complexe Immarstien Xv reprenant de manière post-kitshéienne les principales tendances de cette époque. Si tu souhaites en savoir plus me le dire maintenant. Entre chez Léla et ne demande pas des nouvelles de son mari qui vient d’être envoyé en polyclinique pour traitement anti-dépresseur suite à des incartades trop poussées avec des semi prostituées en dehors des périodes communément admises. Par contre demande si sa mère va bien ce qui est le cas. Elle te parlera de tes étudiants mais n’insiste pas trop en raison des complexes expliqués avant-hier. Pour te rappeler ce q’il en est me le dire maintenant…

Tout cela a disparu. Nous ne saurions même plus où se trouvent les Lilas, Maastricht ou Redon sans parler du reste… Nous avons passé la matinée dans un paysage irréel, une plaine immense avec des arbustes jaunis, de l’herbe haute, des axes de communication noirs et beaux, le fleuve bien régenté par des berges lisses et jaunes et surtout, des dizaines de gigantesques éoliennes, des cubes blancs similaires à celui d’hier et un dôme translucide en plein milieu. Nous avons regardé tout cela de manière parfaitement interloquée, ne comprenant pas de quoi il s’agissait. Aucune voix, aucun signal personnel pour nous indiquer ce que nous découvrions, nous fournir des explications de base, pour éclaircir ce qui devait l’être, nous prévenir des dangers éventuels, rien, absolument rien, un néant angoissant et détestable.

Pour la première fois depuis longtemps, pétri par une peur détestable et un sentiment détestable d’abandon, d’impuissance, de désespoir, je me suis laissé aller à une profonde colère. Je me suis précipité vers le premier cube ai couru autour sans rien voir ni comprendre, ai insulté ceux ou celles qui l’avaient bâti, ai hurlé des mots abjects, ai jeté des cailloux sur les parois lisses et sourdes et me suis précipité vers les éoliennes. Les pales tournaient de manière mécaniques et inhumaines. J’ai hurlé que ces putains de conneries d’éoliennes devaient probablement produire une putain d’électricité alimentant des putains de convertisseurs, batteries et générateurs le tout reliés à des putains de moteurs et cerveaux électroniques. Alors ils sont où ces putains de bordel d’ordinateurs, ils sont où ? Et merde ! J’ai tapé avec des blocs de calcaire sur des boites blanches qui n’ont esquissé aucun mouvement, n’ont pas succombé, n’ont pas murmuré, n’ont pas réagi et sont restées inertes, totalement silencieuses. J’ai bousculé McLeod et Betty qui se trouvaient à mes côtés, ai repoussé l’enfant d’hier qui me prend stupidement pour son père et reste collé à mes basques, et ai grimpé à l’échelle de l’éolienne, jusqu’à ce que je me rende compte qu’il n’y avait rien nulle part, que le paysage était totalement uniforme fait de cubes blancs, d’éoliennes et d’une immense coupole un peu plus loin, que j’avais un vertige à assassiner des taureaux à mains nues, et que je ne pouvais rien entreprendre de particulier de cet endroit. Je suis redescendu avec peine, me suis cognés aux arceaux de sécurité à maintes reprises. Ai à nouveau hurlé des jurons ridicules. Ai suivi les câbles qui s’enfouissaient mais n’ai rien pu faire de plus que de remuer de la terre ou de la poussière, me suis précipité vers un autre cube de dix mètres de côté puis un autre d’une quinzaine de mètres, n’ai rien trouvé d’autre ou de différent. Puis me suis joins à ceux qui se précipitaient vers l’énorme dôme. Là encore, rien d’autre qu’une paroi lisse et froide, translucide mais seulement à partir d’une dizaine de mètres de hauteur, inaccessible, pour le reste un mur opaque, et McLeod qui s’est mis à ramper sur la paroi pour tenter de grimper puis a glissé piteusement, ridiculement, à en pleurer de rire. Et moi de faire de même. Et les autres également, des araignées grotesques et minables qui glissaient au bout de trois ou quatre mètres. Le gosse mentionné auparavant a fait un peu mieux, cinq mètres avant de tomber sur le côté et pleurer à en perdre la raison.

Mélanie a hurlé, nous enjoignant d’arrêter, de réfléchir avant d’agir, mais nous ne l’écoutons plus, elle-même ne s’écoute plus, elle a également tenté d’escalader la voûte avant de retomber en pleurant et se lovant sur le sol en position fœtale tel un mammifère disgracieux.

Epuisé, nous l’avons rejoint, nous sommes assis en cercle. Nous avons hurlé ou pleuré, c’est selon, avant de nous enfermé dans les parois absurdes de nos cerveaux ankylosés. Il n’y a plus d’espoir. Plus rien. Nous avons peur. Nous sommes en colère. Nous ne comprenons rien ni à cette panne absurde, ni aux milliers de morts, ni aux fous qui hurlent des dieux qui se fichent de tout, ni aux cubes, ni aux non droits aux sourires narquois, ni aux éoliennes qui fonctionnent à vide, ni au dôme, ni au reste. Nous sommes au bout d’un tunnel sans lumière. Il n’y plus d’amour à Saint-Germain les prés. Je ne sais pas pourquoi je dis cela. Laissez-moi pleurez tranquillement. Fichez-moi la paix. Laissez-moi…