De la longue cohorte qui avance


De la longue cohorte qui avance

 

Les paysages changent mais demeurent essentiellement les mêmes.

 

Des vestiges de mondes compressés, des condensés de murs, de tours, de camions ou voitures, des gris foncé ou clair, anthracite ou ébène, les trois soleils dans le ciel brûlent d’une clarté mielleuse, presque laiteuse, des étincelles, des firmaments, des arcs-en-ciel, des objets hétéroclites par milliers ou millions qui jonchent, ou plutôt forment le sol, des gravats et dévalements de murs, de briques, de ciment ou béton, des câbles et fils électriques, carcasses de bicyclettes, tricycles, trottinettes, autrement dit des mémoires de bonheur et plaisir qui maintenant meurent écrasés et comprimés les uns dans les autres, ayant perdu entre temps toute signification, leur innocence d’autrefois, je veux dire d’hier, tout semble se diluer ou pourrir dans un mouroir grandeur nature, avec des odeurs et pestilences qui se gravent au fond des cavités nasales et rappellent à chaque instant la figure hautaine et omniprésente de la grande faucheuse, qui les a attendus, ces chers disparus, qui les attend, ces pauvres survivants, qui nous attend.

 

La grande et longue cohorte de fuyards de tout peuple et toute nationalité, de tout genre ou âge, avance lentement, les dos sont voûtés, les regards sombres et perdus, les voix mornes, les paroles sobres et sans conséquences, les yeux rougis et asséchés.

 

Je vous ai parlé de tout cela. Je vous ai dit que les ordres mécaniques, techniques, informatiques, électroniques, s’étaient mélangés, que peut-être, je dis bien peut-être, les pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca pourraient avoir été à l’origine de ce gigantesque calvaire, cette confusion du chaos et des révolutions, ayant transmis des instructions mixtes, confuses, erronées, à la masse informatique qui nous gouverne, et entraîné par la même la confusion des trois mondes dont je vous ai également entretenu et vous parle encore.

 

Mais je ne suis plus sûr de rien. Ceci me paraissait évident voici deux ou trois jours, lorsque la possibilité d’un mélange des termes d’Arreso, d’Arezzo, d’Arezo et Areso ai pu provoquer une sorte de compression des mondes illusoires dans lesquels nous naviguions mais maintenant il me semble que nos illusions ou imaginaires sont plus réels que le monde grotesque dans lequel nous évoluons.

 

C’est dit. Je n’aurais jamais pensé que le jour viendrait où mon imagination peindrait des images plus plausibles et sensées que celles que renvoient dorénavant les réalités complexes du monde dans lequel par la force des choses le groupe improbable d’amis qui est le mien évolue.

 

Je marche le long d’une cohorte improbable d’humains et animaux qui fuient une réalité ne présentant plus aucun sens avec un pingouin dont le nom est Bob et un grille-pain revenu à la vie depuis hier après-midi et qui depuis lors ne cesse de s’extérioriser en tenant des propos de la nature suivante : « juste une question, une seule, si vous me permettez, je déambulais dans le paradis des grille-pains, une sorte de non-existence radieuse et rougeâtre, quelque chose d’horriblement et délicieusement chaud, très chaud, je suis un grille-pain, ne l’oubliez pas, une sorte de charivari d’impressions et de bouleversements sans aucune saveur, goût ou mélodie particulière, j’avais les mots et pensées de Kierkegaard et la vision de Maria au regard si profond que tous nous nous y perdons tous, moi en tête, j’étais en fait sans sentiment ou sensation particulière et subitement quelque chose m’a rappelé dans le monde qui est le vôtre. Pourquoi ? je n’en sais rien. Toi, tu me dis que c’est parce que des branchements de nature particulièrement inexplicable ont conduit à ce qui est aujourd’hui ma réalité et en passant la vôtre aussi. Franchement, j’aurais préféré que vous me laissiez au cœur de cette grosse lueur éblouissante plutôt que de me ramener ici sans me fournir le mode d’emploi. Parce que tout cela a un sens ? Honnêtement ? Je ne parle pas de vous humains qui de toutes les manières n’êtes jamais parvenu à aligner plus d’une décennie sans vous éventrer ou être éventrés, non je parle du reste de ces abominations que vous faites subir à la nature, la vôtre comme la mienne, et celles dont la nature en retour vous accable. Aucune sorte de sens. Ni alpha, ni oméga, mais peut-être du gamma, je m’entends. Si au moins Maria était là, nous pourrions nous cacher derrière elle et nous laisser guider dans ce monde d’aveugles et d’inconscients. Mais là, avec un humain perdu et un pingouin qui ne fait preuve d’aucun scrupule en cherchant ses frères ou sœurs, que suis-je sensé faire ? Auriez-vous la bonté de me court-circuiter à nouveau ? »

 

C’est ainsi que j’évolue, mes amis. Avec un pingouin qui apostrophe toute forme vivante ou animale, la secouant, lui criant des insanités, lui arrachant ses vêtements pour voir si en-dessous il n’y a pas de vêtements d’autres vivants, des pingouins en l’occurrence, la bousculant, la traînant dans les flaques d’eau ou ailleurs en hurlant et pestant, la battant , puis la laissant là, pauvre forme frissonnante, pauvre être hésitant et sans âme ayant perdu jusqu’à la notion de malheur et douleur, et un grille-pain existentialiste revenu parmi les vivants à son corps défendant, amer et aigri.

 

Sans Maria pour nous guider, j’ai dû reprendre le flambeau mais me débats avec l’irrationalité de ce que je vois, entend et ressent. J’ai pris Bob sous mon contrôle immédiat, lui ai passé un corde à la patte pour éviter qu’il ne continue ses excès, ai chargé le grille-pain dans un ballot de fortune que je porte sur mon dos, lui demandant d’avoir la gentillesse de me lire des vers de Virgile plutôt que de Dante, pour éviter qu’il ne disserte sur ce qui nous guette tous, et je marche aveugle dans un monde éclairé par trois flambeaux, trois astres à la place d’un, trois soleils mais une seule Lune, pourquoi trois soleils et seulement une Lune ? peut-être que si je parvenais à comprendre ceci je pourrais comprendre cela ?

 

Après tout, c’est ainsi que tout doit se faire, pas à pas, premier pas, puis deuxième pas, jusqu’à la Lune, ma Lune à moi s’appelle Maria, je ne sais pas comment s’appelle la vôtre mais vous devez en avoir une vous aussi, si vous ne l’avez pas encore trouvée ou ne savez pas comment elle s’appelle, cherchez-là car c’est cette recherche qui donnera un sens à votre existence par-delà le chaos et les convulsions, il n’y a pas d’autres mots ou pensées pour chasser les maux dont je vous parle.

 

Je marche et cherche ma Maria. Elle doit être quelque part au milieu de cette longue cohorte, elle ne peut pas être ailleurs. Au moment où je vous écris ces mots je vois des lueurs rouges dans le ciel, des lumières bleues à l’orient et des éclairs jaunes au couchant. S’il n’y avait cette horrible omniprésence de la grande faucheuse on pourrait trouver ceci fort beau.

 

sol710

De ma quatrième leçon dans le désert


De ma quatrième leçon dans le désert

 

Le désert nous parle. C’est ce que l’on dit. C’est que l’on écrit.

 

Il parle de sa voix sourde et profonde. Il parle par le biais du vent, de ses grondements, sifflements, éreintements. C’est ce que l’on écrit.

 

Je suis assis à côté de mes amies, la main dans le bout de l’aile de l’autruche volante, flottante et trébuchante, qui se trouve bien ainsi depuis que je me suis éveillé un brin amnésique de mon insolation. Elle me marmonne des comptines invraisemblables et incompréhensibles, quelque chose du style « les fruits sont rouges, les eaux baissent, le navire avance, je suis chameau, il n’y a plus d‘amour à Saint-Pétersbourg, le jardin à ses secrets, Léon est bon, le Pape pas, il pleut et pleure mais pas ici car ici le désert avance et je boite, nous pas, le soleil est vif, c’est normal, il y a du bon dans le faux et du rouge dans les marais poitevins, tout est ainsi et moi pas… »

 

Maria au regard si profond que je ne cesse de m’y perdre et dont je tombe amoureux même quand je m’éveille dans la peau d’un autre homme m’a recommandé de laisser ce grand volatile s’exprimer ainsi ce qui lui donne l’impression d’être utile, de contribuer à ta convalescence, n’oublie pas que cette balade dans le désert est une thérapie non seulement pour toi mais pour elle également. « Elle a toujours estimé être inutile, marginalisée, ridicule, laissée pour compte et soudain elle réalise que sa présence à tes côtés est utile pour toi, et cela la grise et la réjouit alors ne gâche pas cela.  Sourie lui de temps en temps et remercie-la. Après tout, depuis notre plus tendre enfance nous avons besoin d’entendre des histoires, de les écouter, généralement contée par une grand-mère ou un grand-père. Ses sonnets, ses chants, ne disent pas grand-chose mais ils font partie de cet ensemble de traditions orales qui nous sont si nécessaires ».

 

Je n’ai pas réagi, Maria a raison, elle a toujours raison, même si les chants de l’autruche ne veulent rien dire, sa présence à mes côtés m’est chère, je dois en convenir, je me suis habitué à ces mots mélangés et récités délicatement, avec aplomb et gravité, comme s’il s’agissait de Dante ou de Virgile, qu’importe, j’en suis le seul récipiendaire, et ceci n’a pas vraiment de prix.

 

Assise à côté de Maria il y a cette jeune fille au chemisier rouge, la fille de la propriétaire de la pension où nous avons trouvé refuge dans ce pays de misère pris dans des spirales convulsives, elle est gaie et fraîche, persuadée que l’avenir des siens, de la jeunesse de tout une nation, est doré, qu’elle est parcelle d’un courant qui ne cessera de gonfler et emportera tout sur son passage, elle a cette énergie de la jeunesse mêlée à la sagesse de la vieillesse, comment cela s’est-il matérialisé et quand ? je n’en sais rien, mais l’impression est saisissante. Je ne suis pas sûr d’avoir essayé de comprendre tout ce que sa présence à nos côtés veut dire.

 

Les deux femmes ensembles constituent un miroir étonnant pour le genre que je représente et qui achève son cycle, très long, mais là également peu de surprises, tout a un début, une apogée et une fin, nous sommes à bien des égards proches de la fin de nombreux cycles, du cycle occidental, du cycle masculin, du cycle de l’hyperproduction et donc hyperconsommation, et j’en passe et de bien nombreux autres. Le désert nous parle, disent-ils, mais je n’entends rien.

 

Je songe à tout ceci.

 

Je me trouve bien à l’abri de rochers entouré des miens, de ce singulier volatile et de ces deux femmes représentant l’humanité dans ce qu’elle a de plus vrai et beau, et tous ensembles nous laissons le vent nous submerger. Celui-ci s’est levé ce matin, il était crissant et a transpercé nos vêtements armés de ses cohortes granuleuses, ce sable qui envahit tout et qui provoque la mort, et nous a dépêché vers cette sinuosité de la colline rocailleuse en face de ce que je pensais hier être une forêt d’arbres noirs et qui n’était en fait qu’un seul et unique arbre, sans fleur naturellement, l’arbre qui ne cachait rien et surtout pas la forêt, puisqu’elle n’existait que dans mon délire.

 

Le vent a craché ses flammes épaisses et nous nous sommes mis à l’abri et depuis des heures nous entendons ses cris et hurlements, le désert ne nous parle pas, il y a silence ou bruit intense, sifflement ou rugissement, murmure ou chuchotement, mais pas de parole.

 

L’univers ne nous parle pas, mère nature ne nous dit rien, le vent, la pluie, le soleil ou la lune ne nous racontent rien, les éléments à vrai dire se fichent de nous comme d’une guigne, le désert se fiche de nous, et c’est là une leçon que j’ai compris ce jour.

 

Pourquoi aurait-il quelque chose à nous dire à nous, ou à moi, qui suis-je pour mériter ceci ? qui sommes-nous pour revendiquer le droit à l’existence ? des humains ? et alors, que cela représente-t-il dans l’échelle des choses et des êtres ? rien, absolument rien !

 

Nous ne devons pas chercher en permanence à nous raccrocher à un beau surnaturel, incompréhensible car trop immense, mais qui comprend tout, non! reculez, il n’y a rien à voir, à entendre ou dire, nous sommes médiocres et n’avons à nous raccrocher à personne d’autre que nous-mêmes pour essayer de nous sortir au fil des millénaires de cet atroce sentiment de médiocrité.

 

Le désert est silencieux.

 

Il n’exprime rien, ne dit rien, ne raconte rien.

 

Il ne fait que produire du bruit ou du silence.

 

Nous en faisons de même.

 

Face à l’ordre des choses et celui du temps nous ne représentons absolument rien. Alors, dans cette extrême solitude, il faut revenir sur ce que nous avons, nous et nos proches, celles et ceux que nous négligeons si souvent, que nous oublions, celles et ceux qui sont partis et que nous avons oubliés, qui étaient à nos côtés puis s’en sont allés et que nous avons laissé au bord de notre route sans jamais y songer si ce n’est une ou deux fois par an quand la nostalgie nous prend.

 

Le désert ne nous dit rien, mais celles et ceux qui nous entourent ont des choses à nous dire, ils nous le disent à la façon de mon autruche volante, flottante et trébuchante mais nous n’y prêtons aucune attention et n’essayons même pas de traduire leurs sentiments, sans même essayer de les écouter, des les comprendre, et surtout pas de les aider car dans notre immense médiocrité nous sommes également immensément égoïstes, des enfants braillards et ridicules, trépignants auprès de leurs proches et leur demandant tout et n’importe quoi. Basta.

 

Le temps a passé et il faut cesser de geindre.

 

L’autruche m’a prise par la main et je n’ai même rien dit.

 

J’ai trouvé cela naturel, logique, car le monde est censé tourner autour de moi, depuis Galilée, vous le savez bien, on nous l’a répété depuis que nous sommes Sapiens, la terre est au centre de l’univers et nous en avons chacun déduit que nous étions au centre du centre. Tout s’est écroulé mais nous restons sur cette affirmation inconsciente. Sachez-le bien, je vous le dit en direct du désert qui m’entoure, la terre n’est pas au centre du système solaire, qui n’est pas au centre de la voie lactée, qui n’est pas au centre de l’amas local, qui n’est pas au centre de l’amas de la Vierge, qui n’est pas au centre du super-amas, et nous ne sommes pas au centre de la terre, n’en déplaise à Jules Verne, nous sommes aussi peu important que la branche d’un arbre ou, à l’inverse, aussi essentiel que la plume de l’autruche qui nous tend la main.

 

Le désert ne nous dit rien.

 

Pour l’heure j’ai demandé à l’autruche de me raconter une histoire et elle le fait, sagement, avec un immense sourire au bec, « le désert est sable, l’eau est rare, les papillons vont au Mexique, les oies volent, le monde est beau, la mer est bleue, le sol est bas, le ciel est toit, la route est longue, sans fin, début pas, fin pas, mais route toujours, ici et là-bas, finira à Saint-Pétersbourg, pour qu’ils finissent par s’aimer, je suis chameau et las, c’est ainsi… »

§516

D’une découverte bouleversante, d’Alice et de Dante, de la mort et de l’espoir


D’une découverte bouleversante, d’Alice et de Dante, de la mort et de l’espoir

 

Je ne sais pas très bien comment vous dire cela… je n’ai pas de mot à ma disposition pour décrire ce que j’ai vu.

 

Pourtant les semaines qui précèdent n’ont pas été avares de situations cruelles, infortunées, maudites et cruelles. J’ai subi tant et plus. Avec mes amis j’ai déambulé dans un pays de misère, de silence et d’ombre.

 

J’ai vu le reflet de la mort dans les objets dérisoires laissés à l’abandon par une population meurtrie et déplacée, j’ai senti cette nauséabonde odeur dans les poussières qui flottaient au-dessus des lieux abandonnés, j’ai ressenti son poids dans les scènes de solitude et de silence qui se sont succédées les unes après les autres dans notre errance détestable, je l’ai frôlée dans les tortures infligées dans cette prison sans nom de ce pays sans nom aux mains de ce gentil policier aimable et souriant qui chaque jour m’a rappelé que la désolation des âmes n’étaient pas chose inconnue sur cette noble et belle terre, j’ai pleuré, crié, regretté pour finalement me taire et me recroqueviller sur moi et cesser d’espérer simplement pour essayer d’oublier l’espoir et survivre comme je pouvais, un jour après l’autre, une heure après l’autre, j’ai revu mes amis mais ne me suis pas senti revivre pour autant car la peur de ce qui était advenu à nos autres amis, dont Maria au regard si profond que je m’y suis souvent perdu, m’a pris sous son aile protectrice et ne m’a plus lâché jusqu’à ce que finalement les portes de la prison s’ouvrent et que le poids d’une révolution invraisemblable dans un pays sans nom, une terre de misère, nous réunisse à nous nouveau et nous permettre de participer à un grand élan d’optimisme et de joie, sauf, sauf que manquait toujours à l’appel notre regretté grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme.

 

Notre groupe si compact auparavant s’est dispersé et tandis que certains sont devenus des protagonistes incontournables des évènements déroutants et enthousiasmants déroulants leurs feux et leur joie devant la pension de famille qui nous abrite, les autres, essentiellement moi et l’obscure et perplexe autruche volante, flottante et trébuchante, se sont mués en observateurs timides et disgracieux, perdus dans un monde et une réalité qui les dépassent, errant comme des fantômes d’un autre âge dans une cité interdite et ignorée.

 

Bien entendu, ceci je ne le partage pas avec mes amis.

 

Je ne veux pas qu’ils sachent que derrière ma façade de tous les jours, mon sourire imbécile, mes propos mesurés et parfois appropriés et adéquats, se cache un individu meurtri et à tout jamais blessé, non pas dans sa chair car ceci se répare, se soude, cicatrise, mais dans son être le plus profond, un être flétri et apeuré, surtout lorsque tombe la nuit, lorsque le noir de la nuit recouvre tout tel un linceul opaque, lorsque la solitude emplit tout ce qui vit, recouvre tout d’une couverture de sang et de solitude et là, même si Maria s’endort dans mes bras, apaisée, soulagée, épuisée, heureuse de sa journée passée à ouvrir les portes des prisons, libérer les âmes maudites, comme la mienne auparavant, fière d’être pleine et entière dans ce courant qui sauve et qui change la destinée d’un monde trop habitué au désespoir, même si son visage respire la beauté, reflète la farouche beauté des femmes de tous les temps et tous les lieux, même si sa présence me renforce et me fait revivre, un peu, je sombre, je tombe dans un puits sans fond mais pas celui d’Alice, non, celui de Dante, celui des prisonniers de leur destinée et de leur frayeur, je sombre dans un tunnel froid et sans lumière, une grotte sans lueur, je perds mes repères et je retrouve le pays de mes cauchemars, ceux de tous les temps et tous les hommes, le regret, le remord, la peur, la solitude et la mort, car c’est bien de cela qu’il s’agit, savoir que l’on a été pour ne rien être et s’en aller sans intérêt aucun, sans aucune sorte de signification sinon d’avoir été le pantin ou le jouet du destin, non pas du sien mais des autres, et ceci me torture plus encore que le gentil policier qui s’occupait de moi en prison, et je ne dors plus, cela fait des nuits et des nuits que je ne dors plus, que mes paupières se refusent de me donner la paix, de me laisser vivre une nuit de sommeil, je n’en parle pas, je ne le dis à personne car tout est déjà si glauque, je ne veux pas que Maria le sache, je ne veux pas que mes amis le ressentent, car tous doivent vivre, et respirer, et retrouver le courage et la fierté, la joie et le bonheur, la vie, le bonheur de la vie, la chance de la vie, qu’ils retrouvent ces sentiments de plénitude et de joie, et que restent en moi le reste et le reste, tout le reste, les souvenirs et les regrets, les remords et les ombres des fossoyeurs, car j’en ai été un, comme tous les autres humains, et je ne souhaite pas que cela ombrage la plénitude retrouvée de Maria au regard si profond que je m’y perds tout le temps, de l’extincteur si sage, du Yéti anarchiste, de la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne qui vient de gagner du galon et d’être promue secrétaire général du nouveau parti de salut public et trésorière de la banque des dépôts, consignations et refuge humanitaire des faucons philanthropes, et des trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca, je ne veux pas qu’ils sachent, qu’ils perçoivent ma peine, qu’ils décèlent ma peur, mes frayeurs, non je ne veux pas.

 

Je ne veux pas qu’ils sachent que ce matin, l’autruche volante, flottante et trébuchante et moi avons retrouvé le grille-pain existentialiste pendu à une branche, le fil électrique accroché à une branche et le restant du corps carbonisée, au-delà de l’imaginable, les parties de plastique noir fondues, le métal noirci et meurtri, tordu, les grilles arrachées, le socle découpé en treize parties distinctes.

 

Comment cela a-t-il pu se produire ?

 

Pourquoi une telle cruauté ?

 

Pourquoi ?

 

L’autruche n’a pas compris tout de suite mais s’est ensuite mise à pleurer tout en jacassant quelque chose de totalement incompréhensible.

 

Je l’ai ramenée à la pension et ai demandé à la jeune fille au manteau rouge de lui servir une tisane au miel, puis suis revenu sur les lieux du crime, ai détaché mon ami meurtri, l’ai déposé sur un drap et l’ai ramené avec moi.

 

Je suis assis au bord de mon lit.

 

Mon cher ami est étendu dans son drap noirci.

 

Maria n’en saura rien, pour le moment.

 

Je ne sais que faire. Tout est perdu, probablement, même l’honneur, l’humain n’est plus rien, le vivant non plus, je ne sais plus que faire. Du dehors viennent des cris de joie et d’autres de désolation. Que l’on m’explique un jour qui l’a emporté. Pour l’heure je m’en fiche, je songe simplement à cet ami disparu dans les pires conditions.

 

La vie suit son cours, implacablement, sur un lit de pierres et galets abandonnés, dans ce pays de misère qui n’a pas de nom.

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Chronique – 30


De Piero, de Dante, de Fibonacci, des téléphériques et d’une bagarre mémorable

Je dois admettre que parfois il m’est difficile de conserver un semblant de calme face au comportement de mes compagnons. Qu’on en juge.

Nous sommes toujours dans cette belle et douce ville de Copenhague, bénéficiant d’un microclimat très sain, d’une végétation riche et foisonnante, souvent d’inspiration tropicale ce qui ne cesse de m’émouvoir et me surprendre, d’une population aimable, laborieuse et chaleureuse. Mais, en dépit de ces attraits, cette agglomération immense constitue un abri peu fiable pour nous en raison de la présence remarquée et notée de représentants de toutes sortes de puissances étranges et étrangères à notre poursuite. Hier, nous avons pris la décision de nous rendre à Bangkok par téléphérique pour éviter de rencontrer ces derniers. On pourrait donc s’attendre à ce que toutes et tous nous soyons à la recherche assidue d’un tel moyen de transport discret, bon marché et surtout peu surveillé. Eh bien non, tel n’est pas le cas.

Les trois pingouins aux lunettes roses ont soudain fait état d’un avenant à leur agrément, à savoir que la cabine future du téléphérique devait répondre aux proportions sublimes issues du nombre d’or ou de la divine proportion, celle-là même que Piero utilisait dans ses tableaux et que si cela n’était pas possible qu’il devait y avoir au minimum un lien avec la série de Fibonacci et qu’en tout cas il leur serait probablement parfaitement impossible de monter dans un véhicule ne comprenant pas à une référence même indirecte à ce nombre dont ils s’étaient tatoués la valeur, 1,618033989 sur le plumage entre les deux pattes, ce qui soit dit en passant n’est pas une chose si commune que cela.

Le grille-pain existentialiste a sombré dans une nouvelle dépression à l’évocation d’une proportion divine indiquant qu’il y avait là l’expression d’un doute affreux dans la mesure où la foi et le hasard se retrouvaient en directe confrontation, la nature ayant propension à révéler ce nombre parfois mais pas systématiquement.

Le réfrigérateur s’est lancé dans une approximation fumeuse sur l’impossibilité d’une présence divine en raison de l’absence de commisération divine pour le sort des réfrigérateurs voués aux gémonies leur vie étant achevée trop tôt de par les mauvais traitements leur étant réservé par l’humain dominant, les cas de tortures et mauvais traitements fréquents, voire le remplacement d’une génération par une autre sans autre forme de procès par élimination pure et simple sans que quelque divinité que ce soit ne se soucie des conséquences induites et que donc les pingouins pouvaient gentiment envoyer leur proportion divine où bon leur semblerait, par exemple dans le fleuve et que de toutes les façons lui répondait à une autre proportion de 1.523 et que ceci lui allait très bien.

S’en est suivie une confusion assez grande de laquelle la marmotte gracieuse, autrement nommée autruche volante, s’est démarquée en disant qu’elle ne souhaitait pas se mêler de ce qui ne la regardait pas et qu’elle préférait se pencher sur des sujets d’importance tel, par exemple, les raisons ayant motivés les agents du fisc à se préoccuper de notre situation ce qui naturellement a attiré l’attention du Yéti anarchiste qui, sublimement et stoïquement s’est arrêté dans son martellement d’un pingouin et a ajouté  en serbo-papou-portugais :  « il est vrai que je serais le plus heureux des individus si quelqu’un pouvait effectivement éclairer ma lanterne et m’indiquer pourquoi des fonctionnaires haut-de-formés me suivent pour m’extraire des taxes, impôts et rétrocessions fumeuses

L’extincteur qui fumait dans son coin, chose assez rare pour être notée, lui a alors expliqué que la fiscalité était un mal nécessaire, qu’elle permettait de financer l’ensemble des dépenses publiques, les services nombreux que l’état fournissait à sa population bienheureuse dans des domaines aussi salutaires que la santé, l’éducation, la solidarité ou la défense passive et active contre les ennemis tous ligués contre nous, que les pauvres et les hyper-riches en étaient exclus et que ces derniers se rattrapaient amèrement d’une telle discrimination en remettant face aux caméras émues du monde entier une modeste contribution aux démunis ou autres causes diverses tout en pleurant et larmoyant face à tant de générosité.

Le Yéti anarchiste ayant proclamé face aux caméras bienveillantes son intention de rejoindre la fraction minuscule mais conséquente des hyper-riches philanthropes les agents du fisc bienfaiteurs avaient probablement vérifié ses dires et ayant constaté qu’ils ne disposaient pas du minimum garanti dans des comptes vierges aux îles du même nom en avaient tiré toutes les conséquences et le cherchaient pour le remettre à sa bonne et due place. Il a conclu bizarrement « quand même faut pas charrier, chacun à sa place, tout est immuable, le ciel est bleu cristallin, nous sommes fumeux, l’ordre social doit être respecté ».

Le Yéti m’a regardé et ne comprenant pas plus après qu’avant a continué son martellement pingouinesque et je suis parti avec Maria à la recherche d’un téléphérique. Ceci n’est pas forcément pour me déplaire dans la mesure où la contemplation de ses yeux me plonge dans un océan de béatitude et me promener main dans la main dans les rues de Copenhague est un ravissement à nul autre pareil.

Le problème cependant demeure. Où sont ces satanés téléphériques reliant Copenhague à Bangkok?

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Chronique – 29


De Copenhague, de Dante, de Piero, de Maria et des téléphériques et marmottes gracieuses

Nous sommes en conciliabule dans un endroit secret de Copenhague coincé entre le marché aux fleurs et le temple au dieu allongé. Nous avons trouvé refuge dans une boutique abandonnée tant il est vrai que notre cortège finissait par attirer l’attention des danois pourtant peu enclin à trahir la moindre surprise. Avouez que deux humains, un grille-pain existentialiste, un Yéti anarchiste, un réfrigérateur colérique, un extincteur préposé à l’accueil des vies extraterrestres, trois pingouins férus de Piero della Francesca et une autruche volante dite marmotte gracieuse, qui se suivent dans un joyeux désordre, se parlant dans des langues qu’ils ne possèdent pas forcément et ne se comprennent donc qu’à moitié, cela peut susciter une forme d’intérêt ou de curiosité. C’est bien le cas.

Nous sommes donc dans ce réduit et échangeons des propos intéressés sans contrepartie si ce n’est le désir de trouver une issue favorable, une lumière à la fin du tunnel qui ne soit pas celle du grille-pain en train d’exploser, un repos de l’âme qui ne soit pas une réincarnation dans la peau d’un philanthrope désabusé, irascible et arrogant, et surtout, un chemin vers Bangkok.

Notre première désillusion a été la remarque faite par un vendeur de quatre sous, mangues, mangoustans et bananes, qui nous a rappelé en danois, langue que nous comprenons fort mal, que l’aéroport serait forcément sous surveillance des fonctionnaires du fisc à la recherche des milliards inexistants du Yéti – merci au demeurant à celui-ci pour son annonce outrancière et sans fondement autre que le plaisir de faire plaisir – et ceux des services secrets souhaitant nous incarcérés pour divulgation d’informations tronquées sur la vie des autruches volantes.

De surcroit parmi les équipements électroniques de précision installés dans ces grands halls accueillants et frémissants de plaisir et bonheur, il y a surement des machines à ultra son, des rayons x, y et téta, des scanners et probablement aussi des propulseurs de rhododendrons sauvages pouvant déceler n’importe quoi n’importe où surtout n’importe où ; Or, nos amis métalliques étant ce qu’ils sont ils risqueraient d’être importunés par des douaniers peu férus d’érudition et souhaitant leur faire enlever chaussures et ceintures, autant d’appendices qu’ils n’ont pas, imaginez donc la situation dans laquelle nous risquerions de nous trouver, notamment avec un ami réfrigérateur colérique.

Donc, pas d’aéroport, ni aérien, ni souterrain.

Maria dont la beauté m’a rompu le cou depuis peu ce qui a provoqué un début d’angine et un torticolis fort désagréable s’est exprimée et a suggéré que nous fuyons Copenhague par la mer.

Ceci n’a pas été accepté par le grille-pain qui n’est pas nageur, ce qui n’est pas forcément faux.

Le réfrigérateur a suggéré de se coucher sur le dos et accueillir tout le monde telle une nouvelle arche de Noé tout en glissant sur les eaux fécondes du fleuve mais nous avons écarté cette possibilité fort aléatoire au demeurant.

Les pingouins ont proposé de creuser un tunnel jusqu’à Arezzo pour nous réfugier dans la chapelle de Piero mais la distance les a convaincu de l’impossibilité de cette tâche d’autant plus dantesque que le fameux poète avait participé à la fameuse victoire des florentins sur ceux d’Arezzo ce qui la ficherait assez mal, soyons honnêtes. Tout cela les a fait sombrer dans une discussion érudite avec Maria et marmotte gracieuse à laquelle je n’ai pas pu, su ou voulu participer ne connaissant que peu de choses de la vie de Dante si ce n’est son amour pour Béatrice qui tire systématiquement une larme de mon œil droit, celui qui regarde en sous-main la belle Maria.

J’en ai alors profité pour discuter avec le Yéti et tous deux, en humains masculins aptes à la prise de décision nous avons pris celle qui s’imposait : puisque les cieux, les souterrains, la mer et la route nous sont interdits, nous prendrons le téléphérique pour Bangkok! Il n’y a pas d’autre solution me semble-t-il et celle-ci est tout aussi réaliste et pragmatique que n’importe quelle autre.

Qu’il en soit ainsi, que le Rubicond soit franchi et que la mer rouge, noire ou morte s’ouvre, nous arriverons à Bangkok quoi qu’il en coute et par téléphérique de surcroit ! Dont acte pour qui de droit, de fait et de joie.
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