De l’importance de ne jamais confier à des pingouins une transportation virtuelle et d’une douce et sainte colère de l’auteur de ces lignes


 

De l’importance de ne jamais confier à des pingouins une transportation virtuelle et d’une douce et sainte colère de l’auteur de ces lignes

Je vais probablement regretter ce que je vais écrire, ce n’est pas politiquement correct, c’est parfaitement inapproprié, et vous direz ensuite que ce qui était arrivé était en fait inopiné, totalement, et vous m’en voudrez, je le sais bien, et je vous prie humblement et par avance de bien vouloir excuser mon emportement singulier et probablement surprenant, c’est un fait, mais disons-le nettement, haut et fort, ne laissez jamais un crétin de pingouin diriger une opération de transportation virtuelle, ceci ne pourra que mal se terminer.

Voilà c’est dit et pour la première fois depuis le début de cette chronique avec des termes légers et inadéquats. Pardon, mille pardon, dix mille pardon mais, je dois vous l’avouer, je suis vraiment excédé.

Que l’on me comprenne bien, je n’ai rien en particulier contre la gente pingouine, je la trouve pour le moins sympathique, évoluée, cultivée, charmante et attachante, tout cela est une évidence, donc rien dans mes propos ne doit être considéré comme une attaque de naturelle globale contre l’espèce pingouine qui au demeurant se trouvera bientôt dans une situation délicate compte tenu du réchauffement climatique et de la présence contiguë desdits pingouins ainsi que des ours sur les mêmes lopins de glaces et pierre, ce qui ne sera bon ni pour la croissance des glaces ni pour celles des bipèdes dont il s’agit, donc je le répète il n’y a de ma part aucune volonté de dénigrer une espèce animale dans son ensemble.

Le fait que les pingouins soient originaires du nord de l’hémisphère occidental n’entre nullement en compte dans le constat que j’ai fait, ce serait proprement déplacé voire raciste, je n’éprouve aucun sentiment particulier à l’égard ou l’encontre des populations de ces contrées septentrionales, pas le moins du monde, rien à dire, rien à voir, je suis sourd à ce type de propos.

Je n’ai rien non plus contre la couleur blanche et naturellement rien contre la couleur noire, ni d’ailleurs rien contre quelque couleur que ce soit, je m’en fiche éperdument, cela m’indiffère ou plutôt me laisse pantois et coi, je suis silencieux, j’aime toutes les couleurs, rien à dire là-dessus, comprenez-le bien.

Quant au fait que mes pingouins à moi portent des lunettes roses, je vous prie de n’en tirer aucune conclusion, les questions de genre ou autre ne sont pas du ressort de cette tribune ou chronique, pas de cela ici.

La propension naturelle desdits bipèdes palmés et volants de se promener en groupe de trois ne doit pas être retenu contre moi, je n’y peux rien et je n’ai aucune idée si cela se produit ainsi dans la nature, mais dans une chronique intemporelle, virtuelle et absurde, ceci n’entre pas en ligne de compte. Non, pas de problème de cette nature-là.

Enfin, si vous pensez noter dans mes propos des considérations déplacées contre ce cher Piero della Francesca, je vous prie d’effacer ceci de vos mémoires, carnets de note ou cartons de rangement sur lesquels vous êtes peut-être en train de préparer mon acte d’accusation.

Tout cela n’a rien à voir.

Par contre, permettez-moi de vous rappeler quelle était la situation de notre entreprise hier soir à 23 heures et 59 minutes.

Nous étions, je vous le rappelle, sous l’impulsion de Maria au regard si profond et délicat que je m’y perdais tout le temps, là je vous prie de noter le temps que j’utilise, pas le présent, ô grands ou petits dieux non, le passé, l’imparfait, c’est-à-dire que ceci est dans mon passé et que j’ai perdu cette espérance de perfection qu’elle représentait, et bien nous étions en train de réaliser notre rêve commun depuis des mois, quitter ces lieux de misère, chaos et convulsion et rejoindre Arezzo la douce, en Toscane, au milieu de laquelle une chapelle s’élève contenant les fresques du bien nommé Piero.

Maria avait négocié avec l’individu louche qui est le créateur de ces lignes la possibilité de prendre pied dans cette réalité virtuelle là et de nous y rendre ensemble et rapidement, sans autre forme de procès, en tout bien et tout honneur, sans baignoire qui fuit, bateau qui chavire, avion qui s’écrase, non tout simplement par la sainte intercession des lois et principes informatiques.

Maria avait enjoint au créateur de ces lignes de nous accorder la possibilité de nous ressourcer à Arezzo pendant quelques temps, juste ce qu’il faut pour nous reposer un peu, déclarer en passant l’indépendance de la cité et peut-être, admettons-le, soyons franchement fous, créer quelques trépidations, tumultes et turpitudes légères et digestibles en passant, rien de moins mais rien de plus non plus.

Tout était au point.

Nous étions en cercle, Maria, cette chère autruche volante, flottante et trébuchante qui pour l’heure se contentait de hoqueter « eh viva la révolucion, que Saint-Pétersbourg soit, et vivement qui verra que viennent les vieux », les trois pingouins innommables, et la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne et dorénavant dépressive.

Bien sûr manquaient le Yéti anarchiste et l’extincteur fort sage mais cela vous le savez déjà.

Quant au pauvre grille-pain existentialiste, je suis encore trop ému pour vous en parler mais tient dans ma poche arrière droite le fil gainé de plastique noir qui lui permettait de se ressourcer en jus de fruit électrique.

Donc tout était approximativement au point, les présents en cercle et les absents en carré d’absence.

Chacun tenait son ipad en main sur lequel nous avions écrit le mot sacré, Arezzo, et par l’intercession de googlemap et le bénéfice du doute nous étions censés entre 24 heures et zéro heure zéro minute et zéro seconde, nous propulser vers ladite cité toscane, tous ensemble, en cercle vertueux, la main dans la main. La jeune fille au foulard rouge nous regardait avec un brin de mélancolie douce dans l’œil droit et de nostalgie dans le gauche.

Tout était au point mais ces braves et bons pingouins n’ont pas réussi à se tenir calme et coi comme l’accord en sept exemplaires signés avec l’auteur le stipulait.

Ils se sont émus de la possibilité que nous ayons épelé la ville d’Arezzo de manière inappropriée et sont précipités sur nos écrans luisants et polis pour policer la police de nos ipad à l’ultime moment ce qui a créé confusion et chaos nous propulsant quelques secondes plus tard chacun dans un endroit différent.

Me voici donc, chers amis lecteurs sur l’île d’Arezo dans la province azerbaidjanaise orientale sis en Iran, grâce m’en soit rendu, avec pour compagnon remarquable un des trois pingouins tandis que mes amis sont, je l’imagine, près du lac d’Arreso au Danemark ou dans la ville d’Areso au pays basque espagnol.

Quant à imaginer que l’une ou l’autre soit arrivée à Arezzo en Toscane j’ose à peine l’imaginer et, si tel devait être le cas, je pense que ce pourrait être la jeune fille au foulard rouge qui n’en avait pas demandé autant.

J’ai toujours affirmé que la vie était une succession de hasards, en voici une nouvelle démonstration et si vous le voulez bien permettez-moi de célébrer mon cher compagnon pingouin en lui volant les plumes pour vous envoyer cette missive ma plaquette étant tombé en panne de batterie, ce qui finalement ne m’étonne pas, plus rien ne m’étonne, l’étonnement ne saurait être autre chose qu’un cousin germain de ma solitude. Je vous souhaite une bonne nuit où que vous puissiez être, ne jouez pas trop avec votre ipad, on ne sait jamais…

sol571

De la transformation du désert


De la transformation du désert

L’esprit humain est une chose bien remarquable et indéfinissable.

Nous étions dans le désert, je souffrais et trainais mes avec une lourdeur indéfinissable, avais l’impression que toute la douleur du monde reposait sur mes pauvres épaules, languissais au soleil telle une écrevisse sortie du lit de sa rivière et s’asphyxiant tout doucement, me laissais traîner tant bien que mal derrière les silhouettes alertes et vives de Maria au regard si profond que je m’y serais beaucoup plus souvent noyé si j’avais pu le rencontrer et la jeune fille aux lèvres rouges et m’accrochais aux plumes de mon avatar, mon aimable et incompréhensible autruche volante, flottante et trébuchante.

Tout était pour moi opaque, triste, lourd, douloureux, infernal, et bien entendu infini.

Puis nous avons rencontré nos trois architectes du désert, des pingouins mal intentionnés aux lunettes roses construisant un mur divisant l’indivisible et avons fini par décider d’un commun accord, imposé admettons-le par Maria, que nous quitterions rapidement le désert et partirions sérieusement à la recherche de la mythique Arezzo, la cité de Piero della Francesca, abritant la rayonnante chapelle aux fresques sacrées.

Tout a alors changé.

Tout.

Absolument tout.

La construction de mon cerveau est ainsi faite. Je pense qu’il doit en être de même pour à peu près chacun d’entre nous humains.

Le désert n’est plus cette entité absurde et effrayante, abominable et invivable. Je ne traine plus mes pieds comme s’il s’agissait de boulets insupportables et lourds. Je gambade. Je marche seul, à l’avant du petit groupe. Je singe le mâle dominant. Je suis alerte et vif et même si je discerne sans les voir les sourires de connivence de mes charmantes amies je me précipite vers le levant, vers la sortie de cette prison naturelle. Les paysages sont les mêmes qu’auparavant. Il y a toujours des pierres, des roches, des arbustes minuscules, des branches desséchées, mais je les vois différemment, je me mets à apprécier leur esthétique, l’ombre qu’ils ou elles dessinent à terre, les figures abstraites représentées, les Hartung Rothko ou Alechinsky du désert, les compositions fortuites mais belles, les nuances projetées sur l’écran clair de mes paupières, les senteurs et les parfums, la douceur du vent, les changements de physionomie des différents paysages désertiques, arides ou semi arides que nous traversons, la course du soleil.

J’étais aveugle. Je suis croyant et voyant.

En une petite heure je suis devenu le parangon du désert, l’expert, le fier arpenteur des zones arides, l’expert miraculeux des terres misérables, miséreuses et oubliées, l’excellent jongleur des images que la nature nous offre. Tout cela parce que je sais au plus profond de mon être que la fin de ce segment de ma vie est finie.

Ma chère Maria et la jeune fille au nœud rouge considéraient que le désert allait être une thérapie bénéfique pour l’autruche et moi-même, je ne sais pas si elles ont eu raison ou tort mais il reste que ce qui était hier insupportable est aujourd’hui oublié.

Je suis peut-être une de ces fleurs du désert fanée, flétrie, morte et qui lors d’une seule minuscule pluie se transforme en éblouissante projecteur rose. J’avais fait cet étrange rêve ou illusion il y a quelques jours, ces fleurs roses sur des branches noires et mortes. Peut-être suis-je l’une de celles-ci. Tout cela après tout m’importe peu.

Nous avons achevé cette partie de notre périple. Nous sommes en voie de guérison. Nous nous dirigeons vers la ville oubliée de ce pays de misère, celle où nous avons installé nos affaires après notre sortie de prison, cette métropole traversée de convulsions multiples, au bord du chaos, de l’effondrement ou du printemps.

Tout est aléatoire et chaotique mais je suis maintenant convaincu d’une chose, il y aura un lendemain au jour d’aujourd’hui, il sera non pas ici dans le désert ou là-bas dans cette ville submergée de soubresauts multiples mais à Arezzo.

Pourquoi suis-je si heureux d’aller à Arezzo? Je n’en sais rien. Je n’aime pas particulièrement Piero, pas plus ou moins que d’autres peintres de la renaissance.

Non, ce qui bouleverse mes sentiments et emplit mes poumons d’un air non pas torride et irrespirable mais doux et parfumé est la satisfaction de considérer que demain sera, qu’il y aura une suite, un renouveau, une transformation, que la vie ne s’arrêtera pas là, que la peur de la mort pourra céder la place à un espoir de renouveau.

Que voulez-vous? je suis humain malgré tout.

Je laisse les mots de la fin à mon amie autruche volante, flottante et trébuchante qui m’a soutenu quand mes jambes ne le faisaient plus, qui m’a porté quand mon être n’avait plus la force de le faire, qui m’a encouragé quand même les paroles de Maria ne me parvenaient plus, qui a cru en moi plus que quiconque n’aurait jamais pu le faire, moi-même y compris :

« Plus d’amour à Saint-Pétersbourg, Arezzo ne veut rien dire, le vert est gris et le gris ne l’est pas, les oiseaux se cachent pour ne pas pleurer, mon ami marche, les oies sont blanches mais pas trop, la rivière coule sous le pont Mirabeau et mes soucis aussi, les enfants ne sont pas là car ils sont absents, le soleil brille car il ne fait pas nuit, la Lune est de sortie car elle n’est pas rentrée, les fleurs sont belles car on s’en fiche, le sourire est mieux que le klaxon du tracteur, les choux sont gras et les gros ne sont pas chats ».

Cela ne veut rien dire, bien sûr, mais je suis heureux.

 

sol549

De ma huitième et dernière leçon dans le désert


De ma huitième et dernière leçon dans le désert

 

Notre traversée du désert s’achève. Nous avons parcouru des kilomètres dans des conditions extrêmement hostiles mais ce périple est en train de trouver sa juste fin. Depuis hier les conditions ont changé du tout au tout. Les paysages n’ont plus cette rugosité ou sauvagerie qu’ils avaient auparavant.

 

Nous avons buté, vous vous en rappellerez peut-être, sur un mur lisse et blanc coupant une étendue pierreuse en deux. De chaque côté de ce mur, la même chose, les mêmes étendues infinies, la même désolation, la même chaleur, les mêmes pierres et ossements. Tout était semblable, mais il y avait un avant et un arrière, quelqu’un avait éprouvé le besoin de couper ceci en deux parties bien distinctes.

 

Les trois pingouins aux lunettes roses, doux amateurs de Piero della Francesca pour des raisons qu’ils sont seuls à connaître, étaient les bâtisseurs de cette construction absurde, inutile, aberrante et, se retranchaient derrière des explications fumeuses et abscondes pour justifier leur action. Ils ont a priori déclaré que les motifs étaient clairs et revenaient à construire dans le désert de solitude et misère qui constitue la part quasiment intégrale de ce pays une chapelle reproduisant les fresques du bien nommé Piero mais en explorant plus systématiquement cette question, Maria, dont le regard est si émouvant qu’il conduit à mon anéantissement plusieurs fois par jour, a conclu que « sans vouloir préjuger quoi que ce soit il me semble que ces explications n’ont pas forcément la valeur scientifique et objective que l’on pourrait attendre. Je me demande s’il n’y a pas autre chose derrière. Je ne suis pas forcément fermée à l’idée que vous songiez vous réserver les produits éventuels du sous-sol de ces lieux. »

 

Ce à quoi l’autruche volante, flottante et trébuchante a souhaité ajouter son grain de sel en plongeant la tête dans le sol et, après quelques minutes, la retirant en disant : « rien à dire, rien à voir, pas de sous-sol, pas d’amour à Saint-Pétersbourg, rien que des pierres, gris et sombres, pourquoi un mur et pas une tour, jouer avec le soleil est plus drôle, vert de gris est triste ».

 

La jeune fille au collier rouge a fait remarquer que son pays avait souvent été soumis à la dure exploitation de sociétés philanthropiques diverses et nombreuses ayant trouvé sur ce sol amer des raisons nombreuses pour se quereller en prenant les gens qui s’y trouvaient en otages des intérêts immenses derrières lesquels elles se cachaient et, ajouta-t-elle, « la révolution actuelle est naturellement génératrice de convulsions que beaucoup attendaient. Le chaos attire les vautours de toutes sortes, pas forcément ailés, qui s’agitent, provoquent des diversions, s’affublent de nouveaux habits, sèment la confusion, agitent la propagande, utilisent de nouveaux langages pour cacher leurs intérêts anciens, le tout pour retirer le maximum et laisser le minimum, contrairement à la maxime apprise au collège selon laquelle rien ne se perd rien ne se crée, pour nous les choses sont différentes, nous perdons tout mais eux gagnent plus qu’ils ne trouvent. Ce mur ne me parait pas étranger à tout cela. Nous sommes habitués aux murs de toutes sortes. Par contre que des pingouins aux lunettes roses le construisent, c’est nouveau. »

 

Les pingouins attaqués ainsi de toutes parts ont baissé les épaules qu’ils n’ont pas, on soupiré et se sont blottis tous les trois autour de Maria en cachant leurs visages attristés. Ils ont bougonné quelque chose qui pouvait dire ceci : « on a fait ceci pour obtenir des fonds nous permettant de retrouver la chapelle d’Arezzo. Nul ne sait où elle est. Nous avons demandé partout. Nous avons suivi un prédicateur dans le désert pour trouver la direction de l’étoile qui nous y guiderait mais cela n’a servi à rien. Nous avons rencontré d’autres animaux de cette espèce et l’un d’entre eux nous a promis en échange de ce mur de nous donner les clefs du paradis et surtout de la chapelle d’Arezzo… Nous l’avons cru car nous sommes à bout… Nous avons perdu patience et espoir. Nous n’avons plus de rêve, plus d’espoir. Tout le monde nous vole, tout le monde nous éblouit, tout le monde abuse de notre crédulité. Qu’est-ce qu’il faut faire Maria ? »

 

Avant que Maria ne prononce un mot je me suis permis d’intervenir – car après tout j’étais le seul à être demeuré silencieux et il n’est pas bon pour cette chronique que le chroniqueur principal se taise tout le temps. J’ai donc indiqué avec une certaine assurance à peine abimée par un enrouement naissant « il ne faut jamais perdre l’espoir ou cesser de rêver. Le vivant n’est tel que parce qu’il est basé sur cela, la poursuite d’un rêve quel qu’il soit. Ce n’est pas forcément une leçon du désert mais cela y ressemble. La seule différence entre nous et les pierres par terre c’est cette ténacité et persévérance à poursuivre un rêve. Lorsque ceci s’achève vous pouvez tout aussi bien mourir car vous n’êtes plus rien. Dont acte. Alors cessez de pleurer sur votre sort et avancez. Oubliez ce mur qui ne sert à rien et retournons ensemble à la recherche d’Arezzo. Après tout, cette ville doit bien exister quelque part. »

 

Les pingouins m’ont regardé avec perplexité et, se tournant vers Maria, lui ont dit : « Qui c’est lui ? Il veut quoi ? Il dit quoi ? Il veut nous dérober Arezzo ? Tu peux lui dire de se taire avant qu’on s’occupe de lui avec nos becs ?»

 

Mais Maria dont le regard était plus profond et envahissant que d’habitude s’est contenté de leur dire que j’avais raison et que celui ou celle qui perdait le sens de ses rêves, qui cessait d’espérer, n’était plus réellement en phase avec la vie et qu’ainsi elle considérait qu’il leur fallait continuer à chercher Arezzo.

 

C’est donc décidé, nous irons à Arezzo. L’autruche flottante a ponctué ceci de cris vitupérant signifiant je crois « l’an prochain à Arezzo ! » les répétant plusieurs dizaines de fois par minute ce qui est une performance en soi.

 

Notre errance dans le désert s’achève. Je ne sais pas si j’y ai appris ou trouvé quoi que ce soit mais peut-être en aurais-je tiré quelques leçons, enfin me semble-t-il…

 

 

wall336

De ma septième leçon dans le désert


De ma septième leçon dans le désert

Il est parfois des spectacles étonnants, indescriptibles, surréalistes.

 

Nous marchons dans le désert, je pense vous l’avoir assez dit, mesure thérapeutique pour moi et l’autruche volante, flottante et trébuchante, parce que nous n’avons pas su gérer l’avalanche d’évènements et bouleversements survenus dans ce pays de misère et poussière dans lequel nous errons depuis un certain temps déjà.

 

Nous sommes dans cet endroit étrange qui évolue de jour en jour, prenant des formes et tournures étonnantes mais dont la plastique et la beauté m’échappent largement étant tout entier pris dans une seule préoccupation, la survie au sens premier, second et troisième du terme.

 

Nous marchons, l’autruche et moi, main dans l’aile et vice-versa, suivant misérablement nos deux guides, moi perdu dans la contemplation du sol, des pierres et cailloux, songeant au moment béni où cette errance sera finie, et l’autruche prise dans ses réflexions incompréhensibles, ses chants hermétiques et ses poèmes ubuesques. Nos têtes sont dirigées vers le bas, le sol, la terre, les pierres, là où immanquablement nos êtres finiront dans quelques temps, et nos regards subissent la pression de la masse posée sur l’arrière des globes oculaires.

 

Nous sommes deux ombres grotesques poursuivants des lumières, à savoir Maria au regard si beau et profond que je m’y ressource en permanence et la jeune femme au collier rouge, marchant d’un pas droit, assuré, précis et élégant, ferme et courageux, tout en devisant de multiples choses dont la portée, la nature et la signification ne peuvent que nous échapper totalement. Elles ne semblent pas souffrir de la chaleur, gérant avec une étonnante efficacité et fraîcheur la rudesse des conditions dans lesquelles nous évoluons.

 

Notre petit groupe avance donc à son rythme délicat au milieu d’un paysage relativement inhospitalier, même si je dois convenir que depuis deux jours nous avons quitté l’astreignant désert de dunes pour un désert de pierres et cailloux, une étendue rocailleuse et bosselée qui a l’avantage par endroit de fournir une ombre bienveillante et une impression de fraîcheur.

 

Tout à l’heure, après avoir marché des heures durant dans le lit d’un oued asséché nous avons soudain découvert devant nous une vaste étendue plane et grise, parsemée de quelques herbes sèches, buissons d’épineux et marquée à l’horizon par une barre montagneuse ondulante, peut-être un mirage, peut-être un océan, peut-être une ville, peut-être une chaîne de montagnes.

 

Ce qui par contre nous a semblé absurde, déplacé, aberrant c’est qu’au milieu de cette plaine silencieuse et morne, un mur avait été construit, de trois à quatre mètres de hauteur, blanc, lisse, scintillant, et suivait une ligne vaguement droite débutant à l’infini sur la droite et s’essoufflait plus ou moins devant nous. A gauche il n’y avait rien si ce n’était l’infini du désert de pierres.

 

Je ne me suis pas étonné outre mesure puisque j’étais tout entier pris entre la tentation de m’allonger sur place à l’ombre du mur ou boire une nouvelle gorgée de la gourde d’eau conservée précautionneusement par Maria.

 

Par contre, cette dernière s’est immédiatement préoccupée de trouver au milieu d’une nature farouche, sauvage, vierge, une construction ridicule, une œuvre fastidieuse et sans but apparent puisque de part et d’autre de celle-ci il n’y avait que sable, pierre, branchages et poussière. « Pourquoi séparer, diviser, couper un monde qui n’éprouve qu’un seul besoin, celui de vivre à son rythme pour le restant des temps ? » a dit l’une de mes guides.

 

« C’est une incongruité de plus dans un monde qui n’en manque pourtant pas. Il n’y a rien, moins que rien, un vide d’un côté, un vide de l’autre, il y avait cohérence dans tout cela et maintenant il n’y a même plus cela. Je ne comprends pas » .a commenté l’autre.

 

Nous nous sommes donc rapprochés de l’endroit où la construction s’interrompait. Le mur y était alors assez irrégulier et nous en rapprochant nous avons constaté qu’il n’était que d’une épaisseur minime, à peine plus de quinze centimètres, constitué de briquettes blanches empilées l’une sur l’autre avec un mortier très imparfait, à peine séché, datant tout au plus de quelques semaines.

 

Le désert était donc coupé en deux moitiés. Pour passer de l’une à l’autre il n’y avait qu’une solution longer le mur durant des dizaines de kilomètres ou l’escalader ce qui semblait assez facile pour celui qui possèderait une échelle.

 

Pas très facile, pour l’autruche marchante, que passer au-dessus, ou dessous, de cette chose, « à Saint-Pétersbourg c’était plus facile, car de mur il n’y avait point, si ce n’est des petits, à angles droits, qu’on appelait maisons, mais percés de trous qu’on nommait fenêtres, ou rues, c’était selon, voire mêmes avenues ou fleuves, cela dépendait, mais moi je ne regrette rien, je ne suis qu’un piaf, après tout » a noté l’autruche volante, flottante et trébuchante qui pour une fois s’est exprimée de façon presque compréhensible.

 

Le ridicule de cette construction m’est apparu évidente après avoir bu une gorgée d’eau généreusement offerte par Maria.

 

Je me suis hasardé à commenter que tout cela n’avait absolument aucun sens. « Pourquoi séparer ce qui n’a pas de valeur particulière à moins que des saintes et douces sociétés philanthropiques souhaitent se distribuer les ressources cachées sous ce terrain désolé ? L’épiderme peut être inhospitalier et pauvre mais le derme très riche. Nous sommes des insectes de surface. D’autres sont des vers de profondeur, aveugles mais gras ». Personne n’a commenté mon commentaire.

 

Nous avons marché le long de ce mur, bout provisoire comme je l’ai indiqué.

 

Curieusement, nous avons rapidement trouvé trois ouvriers qui se reposaient de l’autre côté du mur, à l’ombre de celui-ci, contemplant une montagne de briquettes. Je ne les avais pas vu auparavant. Ils attendaient visiblement la fin d’une pause pour s’atteler à leur tâche consistant à avancer le mur vers la gauche pour atteindre l’autre infini.

 

Le fait que ces ouvriers étaient en fait trois pingouins aux lunettes roses portant des teeshirts à l’effigie de Piero della Francesca m’a à peine surpris je dois l’admettre pas plus que le fait qu’ils répondent aux préoccupations de Maria fort sèchement en disant « nous construisons l’enceinte de la chapelle d’Arezzo, il faut bien commencer quelque part, pourquoi pas ici, il nous faut nous recueillir. Puis lorsque ceci sera finit nous construirons la chapelle et y reproduiront les saintes fresques et y ajouteront les saintes reliques, des répliques, et enfin lorsque tout sera achevé nous célébrerons une messe unique et détruirons tout cela pierre par pierre. Vous penserez ce que vous voudrez mais nous devons terminer cette tâche rapidement, avant la fin des temps qui s’avance rapidement. Puis nous partirons et laisserons tout cela à votre bon soin, mesdames et messieurs, pour une fois que c’est pas vous les humains qui détruisez tout, vous devriez être plutôt contents. N’est-ce pas? »

 

Ils ont repris leur travail et nous sommes restés interloqués.

 

Au vrai, il n’y a jamais de surprise dans le désert, tout est possible, tout est envisageable, le ridicule comme le pénétrant et profond, l’essentiel comme le superficiel, le tangible comme l’intangible. Il n’y a rien dans la vie qui ne soit tout à fait imprévu. Il faut prévoir l’impondérable pour ne pas se laisser submerger. Il faut anticiper le ridicule pour ne pas se faire étouffer. Le sage et le burlesque, le grotesque et le raisonné, le logique et l’illogique. Tout est un. Dans le désert ou ailleurs. Cela n’a pas d’importance. Ce qui est déroutant et dérangeant pour l’un ne l’est pas pour l’autre. Et vice versa.

 

Il n’y plus d’amour à Saint-Pétersbourg. Et alors ?

 

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De ma sixième leçon dans le désert


De ma sixième leçon dans le désert

 

Le désert n’est pas uniforme. Il n’est pas unique. Il est diversité.

 

Après le paysage lunaire des derniers jours nous sommes entrés dans un environnement différent fait de petites collines rocailleuses, de gorges de terre rouge, d’anciens lits de rivières maintenant taries, d’étendues arides et pierreuses desquelles des buissons écorchés par le soleil émergent par endroits tandis qu’ailleurs la vie semble retrouver une plus grande pugnacité et s’aventure à tester l’endurance des éléments en jetant quelques tubercules ou arbustes en éclaireurs.

 

La chaleur reste la même, implacable, infernale, le ciel est semblable à lui-même, je veux dire gris-bleu, le soleil est inutilement grotesque et se pavane d’est en ouest comme s’il n’avait rien d’autre à faire, le sol est inégal mais dur, on ne s’y enfonce plus mais on trébuche, ce qui pose bien entendu des problèmes à l’autruche, volante et trébuchante, et parfois on chute, ce qui est mon cas, à deux reprises depuis ce matin, avec peu d’élégance je dois en convenir, mais sans conséquences problématiques, pas de meurtrissures particulières, ni de blessures qui sous ce soleil-là seraient problématiques.

 

Maria au regard si éloquent et profond que je m’y ressource avec bonheur et la jeune fille au mouchoir rouge marchent en tête de notre dérisoire cortège et continuent à avancer avec grâce et retenue, économisant leur geste pour ne pas perdre inutilement de l’énergie, parlant avec calme et pondération et évoquant des problématiques diverses profitant ainsi des méandres du temps qui sont à leur disposition.

 

Je ne bénéficie pas d’une telle chance, je ne peux participer à de telles discussions, c’est à peine si j’en saisis parfois la thématique, étant tout entier pris par une seule et même préoccupation, survivre à l’instant, marcher dans leur pas, parvenir à maintenir une verticalité à ma démarche et ne pas m’effondrer en permanence.

 

Je ne distingue pas les paysages qui se succèdent, je ne perçois pas les nuances des couleurs et les changements dans l’ordre des choses, mais ai une conscience aigue des modifications même légères du degré d’insolation puisque là est le danger le plus important.

 

Parfois, nous nous arrêtons pour quelques minutes et je crois remarquer que mes deux guides observent l’horizon et détaillent ses nuances délicates, ses contours et éclairages, les extases qu’il procure et après avoir échangé quelques mots à cet égard se tournent vers nous, l’autruche volante, flottante et trébuchante qui me soutient de son aile protectrice et moi-même le passager de cette errance involontaire, et commentent à notre intention ce qu’elles voient « regardez la couleur de la roche, elle est presque noire mais son reflet est nuancé, il y a des marrons et des ocres, également de l’ébène, l’ombre dessinée par les cailloux parait à bien des égards plus claires que la couleur des rochers qui en sont à l’origine, c’est une des particularités de ces lieux, nous avons retrouvés un paysage d’ombre et de lumière, mais on dirait une image en négatif, c’est toujours très impressionnant, n’est-ce pas ? »

 

Je me force à regarder, j’essaie d’apprécier, mais ma gorge sèche ne prononce aucun mot, n’émet aucun son, car il n’y a pas d’impulsion de la part de mon cerveau liquéfié.

 

Je suis sauvé par des remarques amicales de l’autruche qui ressent mon désarroi « noir, blanc, qu’importe, les couleurs sont subjectives, les arbustes sont ce qu’ils veulent, je m’en fiche, tu t’en fiches, il s’en fiche, vive l’eau, vive le riz, vive le son, nous dansons maintenant ? car à Saint-Pétersbourg il fait froid et il n’y a pas plus d’amour, alors voilà, quoi, a, e, i, o, u, il y a juste l’i grec que je ne comprends pas, jamais compris, alors vos yuccas je m’en fiche aussi. »

 

Les deux femmes reprennent leur marche en avant, implacable, à peine perturbées par les remarques oisives de l’étrange oiseau et mon silence grotesque, elles doivent être habituées.

 

En cette journée qui est celle de la femme puisque tous les jours devraient l’être je ne peux que m’émerveiller de l’endurance, la persévérance, l’intelligence, l’élégance, la grâce et la faculté d’émerveillement de mes amies, qui est l’image en négatif de mes propres défauts, j’imagine qu’il s’agit là d’une autre leçon de cette longue errance dans le désert.

§512

De ma cinquième leçon dans le désert


De ma cinquième leçon dans le désert

 

Les dunes sont un peu moins hautes, leur épiderme moins profond, leur sable moins chaud, leur chaleur moins accablante. Il est plus aisé pour moi de suivre le pas de Maria au regard si profond que je m’y suis perdu, de la jeune fille aux cheveux rouges, et de l’autruche volante, flottante et trébuchante.

 

Peut-être s’agit-il d’une simple impression, peut-être me suis-je habitué à la douleur et à l’accablement, on s’habitue à tout, surtout lorsque le choix n’existe pas, pour autant qu’il y ait réellement un choix dans ce que nous vivons et faisons.

 

Les paysages sont peut-être beaux, peut-être laids, cela n’a pas d’importance, lorsque chaque pas est une souffrance le beau et le laid n’existent plus, ne reste que le présent et éventuellement une parcelle du futur très proche.

 

Le passé ne laisse même plus d’ombre, rien, absolument rien, car il n’y a pas vraiment d’ombre dans un désert, comment pourrait-il y en avoir dans ce face à face impitoyable entre l’astre luisant tout là-haut et le reste, une étendue de sable, de cailloux, de branchages morts ou tout juste, des collines planes, des semblants de routes ou  d’anciens oueds perdus dans une mort apparente.

 

Il n’y a pas d’ombre, il n’y a pas de mémoire, il n’y a pas de souvenir, tout n’est que dans l’instant, la survie, la nécessaire survie au-delà de la souffrance, c’est ainsi.

 

Je marche avec peine derrière mes deux amies tenant dans ma main droite le bout des plumes d’autruche de mon amie si fidèle qui prononce quelques mots tous les quart ou demi-heure, pour me remonter le moral, pour m’encourager, c’est ainsi que je le conçois car je ne sais toujours pas ce qu’elle veut dire, mais depuis hier cela n’a plus d’importance, valse, cloche, berger, manger, toucher, avancer, toujours, ainsi, demain, jamais, dès l’aube, cormoran, vole, toujours, marcher, ici, encore, toujours, pas d’abandon, pas de cris, pas de pleur, juste devant, jamais autrement, la danse, le chant, la musique, la peinture, les joies, les choses, la couleur verte, le rose aussi, le rouge peut-être, Saint-Pétersbourg, ici, toujours, devant, maintenant, Virgile.

 

Les deux jeunes femmes avancent et se parlent méthodiquement, patiemment, imperturbablement, se retournant de temps en temps pour surveiller mon train, me souriant avec candeur et ingénuité, me tendant parfois une gourde qui semble ne jamais se tarir, des visages resplendissants en dépit de la chaleur que je suis le seul à vraiment ressentir, des yeux tracés façon égyptienne, celle de l’antiquité, celle de tous les temps, de toutes les femmes, et je ne dis rien car ma bouche est sèche même après avoir bu, peut-être également parce que je n’ai rien à dire, car dans le désert tout se perd, tout s’oublie, tout se tarit, tout disparait dans une gangue de chaleur et d’épuisement, dans une zone de non-droit ,de non-vie, de non-être, il n’y a plus que des souvenirs perdus, des ombres anéanties, des disparitions finales et définitives, tout a été absorbé et rien ne sera retrouvé, tout est englouti, tout est avalé.

 

La mémoire se perd dans le désert et je ne saurais même pas dire s’il s’agit-là d’une cinquième leçon car j’ai oublié quelles étaient les autres, je ne sais plus ce que hier était, ce qu’avant était, qui ou quoi ou comment, rien.

 

Je me pose des questions très simples, mon nom, mon prénom, ma ville de naissance, les prénoms et noms de mes parents, mes adresses passés, les noms de mes amis, les lieux où j’ai vécus, mais tout s’est perdu dans un flou inépuisable, indécelable, une zone vierge difficile à cerner, je ne me rappelle de rien.

 

Maria a parlé ce matin de nos amis égarés mais je ne me suis même plus souvenu qui ils étaient, où ils sont partis, et pourquoi, et quand, et comment.

 

Tout s’est évaporé.

 

La jeune fille aux yeux rouges a mentionné des évènements et des sursauts, des révolutions et des contre-révolutions, des combats gagnés et d’autres perdus, mais je ne me souviens pas de quelle révolution il s’agit, j’ai perdu le sens de ce qui a été, ne reste que l’instant présent dans ce pays de misère, ce désert sans ombre, ce désert de lumière qui ne s’abrite derrière aucun artifice et prolonge le présent à perte de vue et de sensation.

 

Il n’y a rien d’autre.

 

Ne me demandez pas qui je suis car je ne le sais pas.

 

Je ne sais d’ailleurs même pas qui vous êtes, vous, à qui je m’adresse, des lecteurs inconnus, des yeux absents, des paroles qui s’effacent.

 

Le désert absorbe tout et ne rend rien.

 

Le désert est silence et lumière, il n’y a rien à voir, entendre ou dire, il n’y a pas d’ombre, pas de souvenir, pas de passé, pas de futur. Pas d’ombre, vous rendez-vous compte ?

 

Pas d’ombre.

 

Pas de mémoire.

 

Un rien qui résonne plus que le plus grand bruit.

 

Les dunes sont un peu moins hautes, leur épiderme moins profond, leur sable moins chaud, leur chaleur moins accablante. Il est plus aisé pour moi de suivre le pas de Maria au regard si profond que je m’y suis perdu, de la jeune fille aux cheveux rouges, et de l’autruche volante, flottante et trébuchante.

 

Peut-être s’agit-il d’une simple impression, peut-être me suis-je habitué à la douleur et à l’accablement, on s’habitue à tout, surtout lorsque le choix n’existe pas, pour autant qu’il y ait réellement un choix dans ce que nous vivons et faisons.

 

Les paysages sont peut-être beaux, peut-être laids, cela n’a pas d’importance, lorsque chaque pas est une souffrance le beau et le laid n’existent plus, ne reste que le présent et éventuellement une parcelle du futur très proche.

 

Le passé ne laisse même plus d’ombre, rien, absolument rien, car il n’y a pas vraiment d’ombre dans un désert, comment pourrait-il y en avoir dans ce face à face impitoyable entre l’astre luisant tout là-haut et le reste, une étendue de sable, de cailloux, de branchages morts ou tout juste, des collines planes, des semblants de routes ou  d’anciens oueds perdus dans une mort apparente.

 

Il n’y a pas d’ombre, il n’y a pas de mémoire, il n’y a pas de souvenir, tout n’est que dans l’instant, la survie, la nécessaire survie au-delà de la souffrance, c’est ainsi.

 

Je marche avec peine derrière mes deux amies tenant dans ma main droite le bout des plumes d’autruche de mon amie si fidèle qui prononce quelques mots tous les quart ou demi-heure, pour me remonter le moral, pour m’encourager, c’est ainsi que je le conçois car je ne sais toujours pas ce qu’elle veut dire, mais depuis hier cela n’a plus d’importance, valse, cloche, berger, manger, toucher, avancer, toujours, ainsi, demain, jamais, dès l’aube, cormoran, vole, toujours, marcher, ici, encore, toujours, pas d’abandon, pas de cris, pas de pleur, juste devant, jamais autrement, la danse, le chant, la musique, la peinture, les joies, les choses, la couleur verte, le rose aussi, le rouge peut-être, Saint-Pétersbourg, ici, toujours, devant, maintenant, Virgile.

 

Les deux jeunes femmes avancent et se parlent méthodiquement, patiemment, imperturbablement, se retournant de temps en temps pour surveiller mon train, me souriant avec candeur et ingénuité, me tendant parfois une gourde qui semble ne jamais se tarir, des visages resplendissants en dépit de la chaleur que je suis le seul à vraiment ressentir, des yeux tracés façon égyptienne, celle de l’antiquité, celle de tous les temps, de toutes les femmes, et je ne dis rien car ma bouche est sèche même après avoir bu, peut-être également parce que je n’ai rien à dire, car dans le désert tout se perd, tout s’oublie, tout se tarit, tout disparait dans une gangue de chaleur et d’épuisement, dans une zone de non-droit ,de non-vie, de non-être, il n’y a plus que des souvenirs perdus, des ombres anéanties, des disparitions finales et définitives, tout a été absorbé et rien ne sera retrouvé, tout est englouti, tout est avalé.

 

La mémoire se perd dans le désert et je ne saurais même pas dire s’il s’agit-là d’une cinquième leçon car j’ai oublié quelles étaient les autres, je ne sais plus ce que hier était, ce qu’avant était, qui ou quoi ou comment, rien.

 

Je me pose des questions très simples, mon nom, mon prénom, ma ville de naissance, les prénoms et noms de mes parents, mes adresses passés, les noms de mes amis, les lieux où j’ai vécus, mais tout s’est perdu dans un flou inépuisable, indécelable, une zone vierge difficile à cerner, je ne me rappelle de rien.

 

Maria a parlé ce matin de nos amis égarés mais je ne me suis même plus souvenu qui ils étaient, où ils sont partis, et pourquoi, et quand, et comment.

 

Tout s’est évaporé.

 

La jeune fille aux yeux rouges a mentionné des évènements et des sursauts, des révolutions et des contre-révolutions, des combats gagnés et d’autres perdus, mais je ne me souviens pas de quelle révolution il s’agit, j’ai perdu le sens de ce qui a été, ne reste que l’instant présent dans ce pays de misère, ce désert sans ombre, ce désert de lumière qui ne s’abrite derrière aucun artifice et prolonge le présent à perte de vue et de sensation.

 

Il n’y a rien d’autre.

 

Ne me demandez pas qui je suis car je ne le sais pas.

 

Je ne sais d’ailleurs même pas qui vous êtes, vous, à qui je m’adresse, des lecteurs inconnus, des yeux absents, des paroles qui s’effacent.

 

Le désert absorbe tout et ne rend rien.

 

Le désert est silence et lumière, il n’y a rien à voir, entendre ou dire, il n’y a pas d’ombre, pas de souvenir, pas de passé, pas de futur. Pas d’ombre, vous rendez-vous compte ?

 

Pas d’ombre.

 

Pas de mémoire.

 

Un rien qui résonne plus que le plus grand bruit.

 

§511

De ma quatrième leçon dans le désert


De ma quatrième leçon dans le désert

 

Le désert nous parle. C’est ce que l’on dit. C’est que l’on écrit.

 

Il parle de sa voix sourde et profonde. Il parle par le biais du vent, de ses grondements, sifflements, éreintements. C’est ce que l’on écrit.

 

Je suis assis à côté de mes amies, la main dans le bout de l’aile de l’autruche volante, flottante et trébuchante, qui se trouve bien ainsi depuis que je me suis éveillé un brin amnésique de mon insolation. Elle me marmonne des comptines invraisemblables et incompréhensibles, quelque chose du style « les fruits sont rouges, les eaux baissent, le navire avance, je suis chameau, il n’y a plus d‘amour à Saint-Pétersbourg, le jardin à ses secrets, Léon est bon, le Pape pas, il pleut et pleure mais pas ici car ici le désert avance et je boite, nous pas, le soleil est vif, c’est normal, il y a du bon dans le faux et du rouge dans les marais poitevins, tout est ainsi et moi pas… »

 

Maria au regard si profond que je ne cesse de m’y perdre et dont je tombe amoureux même quand je m’éveille dans la peau d’un autre homme m’a recommandé de laisser ce grand volatile s’exprimer ainsi ce qui lui donne l’impression d’être utile, de contribuer à ta convalescence, n’oublie pas que cette balade dans le désert est une thérapie non seulement pour toi mais pour elle également. « Elle a toujours estimé être inutile, marginalisée, ridicule, laissée pour compte et soudain elle réalise que sa présence à tes côtés est utile pour toi, et cela la grise et la réjouit alors ne gâche pas cela.  Sourie lui de temps en temps et remercie-la. Après tout, depuis notre plus tendre enfance nous avons besoin d’entendre des histoires, de les écouter, généralement contée par une grand-mère ou un grand-père. Ses sonnets, ses chants, ne disent pas grand-chose mais ils font partie de cet ensemble de traditions orales qui nous sont si nécessaires ».

 

Je n’ai pas réagi, Maria a raison, elle a toujours raison, même si les chants de l’autruche ne veulent rien dire, sa présence à mes côtés m’est chère, je dois en convenir, je me suis habitué à ces mots mélangés et récités délicatement, avec aplomb et gravité, comme s’il s’agissait de Dante ou de Virgile, qu’importe, j’en suis le seul récipiendaire, et ceci n’a pas vraiment de prix.

 

Assise à côté de Maria il y a cette jeune fille au chemisier rouge, la fille de la propriétaire de la pension où nous avons trouvé refuge dans ce pays de misère pris dans des spirales convulsives, elle est gaie et fraîche, persuadée que l’avenir des siens, de la jeunesse de tout une nation, est doré, qu’elle est parcelle d’un courant qui ne cessera de gonfler et emportera tout sur son passage, elle a cette énergie de la jeunesse mêlée à la sagesse de la vieillesse, comment cela s’est-il matérialisé et quand ? je n’en sais rien, mais l’impression est saisissante. Je ne suis pas sûr d’avoir essayé de comprendre tout ce que sa présence à nos côtés veut dire.

 

Les deux femmes ensembles constituent un miroir étonnant pour le genre que je représente et qui achève son cycle, très long, mais là également peu de surprises, tout a un début, une apogée et une fin, nous sommes à bien des égards proches de la fin de nombreux cycles, du cycle occidental, du cycle masculin, du cycle de l’hyperproduction et donc hyperconsommation, et j’en passe et de bien nombreux autres. Le désert nous parle, disent-ils, mais je n’entends rien.

 

Je songe à tout ceci.

 

Je me trouve bien à l’abri de rochers entouré des miens, de ce singulier volatile et de ces deux femmes représentant l’humanité dans ce qu’elle a de plus vrai et beau, et tous ensembles nous laissons le vent nous submerger. Celui-ci s’est levé ce matin, il était crissant et a transpercé nos vêtements armés de ses cohortes granuleuses, ce sable qui envahit tout et qui provoque la mort, et nous a dépêché vers cette sinuosité de la colline rocailleuse en face de ce que je pensais hier être une forêt d’arbres noirs et qui n’était en fait qu’un seul et unique arbre, sans fleur naturellement, l’arbre qui ne cachait rien et surtout pas la forêt, puisqu’elle n’existait que dans mon délire.

 

Le vent a craché ses flammes épaisses et nous nous sommes mis à l’abri et depuis des heures nous entendons ses cris et hurlements, le désert ne nous parle pas, il y a silence ou bruit intense, sifflement ou rugissement, murmure ou chuchotement, mais pas de parole.

 

L’univers ne nous parle pas, mère nature ne nous dit rien, le vent, la pluie, le soleil ou la lune ne nous racontent rien, les éléments à vrai dire se fichent de nous comme d’une guigne, le désert se fiche de nous, et c’est là une leçon que j’ai compris ce jour.

 

Pourquoi aurait-il quelque chose à nous dire à nous, ou à moi, qui suis-je pour mériter ceci ? qui sommes-nous pour revendiquer le droit à l’existence ? des humains ? et alors, que cela représente-t-il dans l’échelle des choses et des êtres ? rien, absolument rien !

 

Nous ne devons pas chercher en permanence à nous raccrocher à un beau surnaturel, incompréhensible car trop immense, mais qui comprend tout, non! reculez, il n’y a rien à voir, à entendre ou dire, nous sommes médiocres et n’avons à nous raccrocher à personne d’autre que nous-mêmes pour essayer de nous sortir au fil des millénaires de cet atroce sentiment de médiocrité.

 

Le désert est silencieux.

 

Il n’exprime rien, ne dit rien, ne raconte rien.

 

Il ne fait que produire du bruit ou du silence.

 

Nous en faisons de même.

 

Face à l’ordre des choses et celui du temps nous ne représentons absolument rien. Alors, dans cette extrême solitude, il faut revenir sur ce que nous avons, nous et nos proches, celles et ceux que nous négligeons si souvent, que nous oublions, celles et ceux qui sont partis et que nous avons oubliés, qui étaient à nos côtés puis s’en sont allés et que nous avons laissé au bord de notre route sans jamais y songer si ce n’est une ou deux fois par an quand la nostalgie nous prend.

 

Le désert ne nous dit rien, mais celles et ceux qui nous entourent ont des choses à nous dire, ils nous le disent à la façon de mon autruche volante, flottante et trébuchante mais nous n’y prêtons aucune attention et n’essayons même pas de traduire leurs sentiments, sans même essayer de les écouter, des les comprendre, et surtout pas de les aider car dans notre immense médiocrité nous sommes également immensément égoïstes, des enfants braillards et ridicules, trépignants auprès de leurs proches et leur demandant tout et n’importe quoi. Basta.

 

Le temps a passé et il faut cesser de geindre.

 

L’autruche m’a prise par la main et je n’ai même rien dit.

 

J’ai trouvé cela naturel, logique, car le monde est censé tourner autour de moi, depuis Galilée, vous le savez bien, on nous l’a répété depuis que nous sommes Sapiens, la terre est au centre de l’univers et nous en avons chacun déduit que nous étions au centre du centre. Tout s’est écroulé mais nous restons sur cette affirmation inconsciente. Sachez-le bien, je vous le dit en direct du désert qui m’entoure, la terre n’est pas au centre du système solaire, qui n’est pas au centre de la voie lactée, qui n’est pas au centre de l’amas local, qui n’est pas au centre de l’amas de la Vierge, qui n’est pas au centre du super-amas, et nous ne sommes pas au centre de la terre, n’en déplaise à Jules Verne, nous sommes aussi peu important que la branche d’un arbre ou, à l’inverse, aussi essentiel que la plume de l’autruche qui nous tend la main.

 

Le désert ne nous dit rien.

 

Pour l’heure j’ai demandé à l’autruche de me raconter une histoire et elle le fait, sagement, avec un immense sourire au bec, « le désert est sable, l’eau est rare, les papillons vont au Mexique, les oies volent, le monde est beau, la mer est bleue, le sol est bas, le ciel est toit, la route est longue, sans fin, début pas, fin pas, mais route toujours, ici et là-bas, finira à Saint-Pétersbourg, pour qu’ils finissent par s’aimer, je suis chameau et las, c’est ainsi… »

§516