D’une incertitude qui persiste et de l’agitation salutaire des pingouins


D’une incertitude qui persiste et de l’agitation salutaire des pingouins

 

Nous progressons dans un décor de plus en plus tourmenté.

 

La direction que nous suivons sous l’impulsion de l’autruche volante, flottante et trébuchante demeure rectiligne tandis que la route bitumée coupant en deux le pays artificiel dans lequel nous sommes cantonnés prend une courbure de plus en plus marquée, ce qui provoque une altération des éléments. Nous ne voyons pratiquement plus l’endroit du décor, mais seulement ce qui aurait dû demeuré caché, des outils derrière un faux buisson, une échelle métallique suspendue en lieu et place d’un tronc d’arbre centenaire en carton à peine mâché, des filins sous un échafaudage provisoire conduisant à des ouvertures dissimulée derrière des caches peintes en bleu roi ou vert pommes, un sol en béton apparaissant sous des morceaux de tissus figurant la mer ou la plage, des projecteurs et autres équipements similaires cassés regroupés de manière compacte derrière une pseudo forêt en plastique recouvert d’une laque brillante et vive.

 

Des enfants marchent devant nous mais leur nombre, comme je l’avais constaté hier, est en nette diminution. Alors qu’il y a peu de temps il était presque impossible d’appréhender d’un seul tenant le groupe dans son ensemble, la situation s’est inversée et les identifier est aisé. J’en ai profité pour accrocher au revers des vestes de chacun d’entre eux un petit numéro rapidement griffonné sur des confettis de papier retrouvés dans le tiroir d’un meuble de bureau oublié sous un contre-pied quelconque et me suis arrêté à 42. C’était aux environs de 9 heures ce matin.

 

A la pause de 11 heures, je n’ai plus compté que 37 enfants et manquaient les numéros 11, 13, 15, 28, 42. A 13 heures, trois autres manquaient à l’appel, à savoir les numéros 1, 3 et 9. A l’heure où je compose ces mots je pense que cinq ou six autres sont absents. Je regarde pourtant avec beaucoup d’attention la petite troupe qui avance mais n’ai pu constater aucune anomalie, aucun enfant qui soudainement ait été avalé, absorbé, aspiré, englouti, enlevé ou éliminé par le sol ou les décors.

 

Une simple absence qui se propage, une contamination ou contagion d’absence, un mouvement insidieux qui demeure cantonné aux seuls enfants, notre groupe initial demeurant lui parfaitement identifié et intact.

 

Maria au regard si profond que je m’y perds toujours ne s’en inquiète pas outre mesure et a réitéré il y a quelques minutes sa certitude que les enfants n’étaient que des représentations d’enfants, des images ou allégories, quelque chose de similaire mais en aucun cas de vrais enfants en chair et en os.

 

Je lui ai fait remarquer que ces enfants étaient des vêtements sur des corps existant dans un monde physique réel et non dans une dimension parallèle mais elle a évacué cet argument d’un revers de son indifférence notant que les sens étaient trompeurs. J’ai poursuivi ma diatribe en soulignant combien il serait difficile de subrepticement dérober des enfants se trouvant à quelques mètres de nous mais qu’après tout rien ne l’interdisait totalement, il pouvait y avoir des moments d’inattention provoqués par des subterfuges subtils, un bruit nous faisant regarder ailleurs, ou toute autre situation anachronique, curieuse, dérangeante ou simplement troublante attirant l’attention même de manière fortuite durant quelques dixièmes de secondes.

 

Mais ceci ne l’a pas perturbée, elle m’a fait remarquer que mon inventaire antérieur était assez intéressant mais n’avait aucune valeur scientifique et ne permettait pas de démontrer quoi que ce soit. Quand bien même des enfants portant des numéros spécifiques, ce qui soit dit en passant n’est pas la chose la plus élégante qui soit, disparaîtraient-ils ou elles, quelle conclusion voudrais-tu en tirer ? Qu’ils ont disparu ? Et alors, cela dépend de beaucoup de critères, rien n’empêchant de penser que tu ais par exemples oublier les numéros dont il s’agit, ce ne serait pas la première fois qu’une simple distraction n’entraîne un enchaînement de causalités inapproprié ! Qu’il y aurait des liens particuliers, une sous-espèce de Thalès, des relations aléatoires liant les numéros disparus entre eux et permettant de déterminer qui sera le prochain ou la prochaine disparue ? Même si c’était vrai, cela ne nous avancerait en aucune manière car d’une part le temps qu’il te faudrait pour déterminer quelle est ladite fonction liant le tout serait largement supérieur à celui conduisant à la disparition des enfants et d’autre part cela ne nous permettrait absolument pas de répondre aux questions usuelles portant sur le qui, le quoi, le comment, et surtout le pourquoi…

 

A mon tour, je lui ai demandé : Donc, il faut nous taire, subir, nous contenter d’opiner du chef et constater que des enfants disparaissent et lorsqu’ils auront tous et toutes disparus nous attendrons que quelqu’un viennent miraculeusement nous informer de ce qui sera ensuite ?

 

Elle m’a regardé en hochant la tête de gauche à droite avec un sourire teinté d’amertume et a répété que les enfants n’étaient pas des vrais enfants, que tout cela ne signifiait pas grand-chose, que nous étions dans une parenthèse entre nulle part et ailleurs et qu’ainsi le sort de ces images n’était pas essentiel.

 

La jeune fille aux cheveux rouges a continué sur la lancée et ce sans me regarder en indiquant qu’après tout rien ni personne ne pouvait certifier que nous-mêmes étions autre chose que des images, des représentations, des produits de l’imaginaire, que la réalité avait plusieurs étages, et le rêve aussi, que ceci durait depuis que le monde était monde mais que ce fait aussi était sujet à caution. Cependant, elle s’est rapprochée de ma position en mentionnant à Maria que le sort des enfants ne lui était pas indifférent même si elle partageait son interprétation selon laquelle ils n’étaient probablement que des images.

 

Les trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca se sont sur ces entrefaites rapprochés de nous et en haussant ce qui leur servait d’épaules ont dit du haut de leur superbe : Nous les gamins on s’en fout, image ou pas image, représentation ou pas, ce qui compte c’est de foutre le camp d’ici, de nous barrer, car pour être plat c’est plat, et ce n’est pas Arezzo. Nous allons régler cela très bientôt, ne vous inquiétez pas, vous pouvez compter sur nous. Puis d’un sourire entendu ils se sont retournés et se sont dirigés vers la fausse mer sur laquelle ils sont en train de marcher.

 

Maria m’a souri à nouveau, avec une moue signifiant tu vois je te l’avais bien dit, tôt ou tard les choses changent, il y a toujours un grain de sable pour faire dérailler la machine. D’abord l’autruche volante, flottante et trébuchante, maintenant les pingouins. Babel va tomber, ne t’inquiètes pas…

 

Sur ce mots je vous laisse, je ne voudrais pas manquer la chute de Babel. Je vous raconterai cela demain.

 

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Du guide suprême de la grande cohorte


Du guide suprême de la grande cohorte

 

Depuis ce matin les enfants ont un guide.

 

Vous vous rappellerez peut-être qu’hier l’un des pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca avait invectivé le groupe d’enfants débonnaires qui marchent sur cette route sans fin au milieu d’un paysage de cartes postales en leur enjoignant de déterminer où ils se rendaient et qui les guidaient. Maria au regard si profond que je souhaite m’y noyer à chaque instant l’avait interrompu et à son tour enjoint de ne plus perturber les enfants dans leur errance.

 

Pourtant, cette interpellation n’est pas restée sans suite, les enfants ont été perturbés, ils n’ont pas compris l’insistance de cet oiseau de mauvais augure, la violence de ses propos, les menaces et sous-entendus, ils ont finalement, c’est en tout cas mon interprétation, conclu que quelque chose devait être fait, qu’un leader devait être trouvé, quelqu’un qui guiderait leurs pas, les amènerait où ils souhaitent aller même s’ils n’ont pas conscience de ce fait, même s’ils ne souhaitent pas aller quelque part de particulier, même si pour eux l’alpha ou l’oméga ne veulent rien dire d’autre qu’alpha ou oméga.

 

Les murmures parmi les enfants ont été nombreux durant toute la nuit, ils ont vibré dans toutes les directions, se sont propagés à gauche ou à droite, ont remonté le cours du groupe, sont revenus vers nous qui sommes en queue de cette cohorte immense, se sont échappés vers la droite ou la gauche, sont repartis pour s’espacer puis se redévelopper et, enfin, au petit matin, se sont matérialisés en rires aigus et chants de nature indéfinissable… le guide avait été choisi.

 

Parmi tous les individus disponibles, je veux dire les pingouins, Maria, la jeune fille au chapeau rouge, l’extincteur fort sage, le grille-pain existentialiste, le Yéti anarchiste, la machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes, l’autruche volante, flottante et trébuchante et moi-même, les enfants ont choisi à notre grande surprise l’avant-dernière, c’est-à-dire l’autruche.

 

J’en demeure abasourdi.

 

Ceci ne fait que confirmer la propension pour chacun d’entre nous de lire le monde selon ses propres valeurs et références. Lorsque précédemment j’ai évoqué cette question je suis sûr que vous êtes arrivés à la même conclusion que moi, c’est-à-dire une sorte de liste innée d’individus à même, selon nos prismes, de remplir la fonction de guide et je suis persuadé que cette liste comprenait en haut Maria suivie de la jeune fille aux cheveux rouges et peut-être même votre serviteur et qu’en bas figuraient cette pauvre autruche en compagnie des pingouins.

 

Faites-moi savoir, préférablement par pli recommandé et en sept exemplaires s’il vous plait pour archivage selon les critères de Maastricht et Klüger, version 7, si cette assertion est fausse et, dans un tel cas, quel aurait été votre échelle des valeurs propre à cette chronique.

 

Quoi qu’il en soit, cette brave autruche volante, flottante et trébuchante s’est trouvée propulsée en tête de la cohorte des enfants, certains se sont installés sur son dos, d’autres lui tiennent la main comme il m’est arrivé de le faire par le passé, d’autres encore, de très petite taille, sont accrochés à ses jambes. Elle semble heureuse et fière et clame quelques sonnets incompréhensibles à l’attention de qui veut les entendre, peut-être après tout ne sont-ils incompréhensibles que pour moi et que d’autres les écoutent avec intérêt y trouvant une nourriture spirituelle de grande facture… allez-donc savoir.

 

Jugez-en plutôt : le monde est ainsi fait, les oies sauvages ou non volent au-dessus des mers et des terres tandis que la marée grandit, vert, jaune, rouge, ce n’est pas pareil, les chapeaux sont blancs et l’amour n’est plus de mise à Saint-Pétersbourg, demain l’aube, aujourd’hui le crépuscule, et le soleil se couche, non, je marche, tu marches, les autres, stylo rouge et feuilles, jacinthes connait pas, mais la question se pose.

 

Les enfants rient en l’écoutant et beaucoup opinent du chef, semblant approuver ses assertions, partager ses regrets ou ses joies, s’amuser de ses anecdotes, tandis que certains bondissent en avant de la cohue en imitant la démarche gracieuse d’une autruche volante.

 

L’autruche, notre guide, s’est glissée avec détermination et élégance dans son rôle de guide suprême de notre groupe cosmopolite et après quelques centaines de mètres sur la route bitumée qui partage ce pays de cartes postales en deux, elle a bifurqué vers la gauche et conduit notre meute ou troupeau le long d’un long terrain vert pomme de géométrie quadrilatérale.

 

Le sol ressemble à une moquette de qualité supérieure à base de laine angora et la plupart d’entre nous ont ôté leurs chaussures pour ressentir la douceur de cette texture souple.

 

Quant à savoir où nous allons, cela fait bien longtemps que je ne me suis plus posé la question.

 

Le soleil est haut dans le ciel, l’ombre projetée fait un angle constant de 45 degrés avec le sol quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, la mer avance ses ridelles avec une constante toute binaire, les collines ondoient avec élégance sous un courant d’air douillet.

 

Nous marchons.

 

§458

D’une cohorte d’enfant et d’une conversation fort utile


D’une cohorte d’enfant et d’une conversation fort utile

 

La mer au loin est striée d’écume.

 

Les collines sont vertes et parsemées de fleurs aux couleurs vives, toujours les mêmes, jacinthes, pâquerettes, coquelicots et quelques autres. La route bitumeuse est noire et les arbres sont étincelants. Il n’y a pas de place pour les nuances dans ce monde étrangement artificiel. Il n’y a pas de bruit, pas de parfum, pas d’odeur, rien que les couleurs et les délinéations d’un paysage de carte postale toujours renouvelé, toujours le même.

 

Nous avançons le long d’une route qui croise les mêmes images, serpente parmi les mêmes collines et auprès de la même mer. Je me suis retourné plusieurs fois ce matin et il me semble être très exactement au même endroit qu’hier, ou avant-hier, nous marchons mais nous n’avançons guère, me semble-t-il à moins que tout ne soit toujours qu’une répétition de ce qui était auparavant ou de ce qui sera plus tard, des copier/coller à l’infini.

 

Il n’y a pas de vent et les oiseaux qui planent semblent capter un courant d’air dont nous ne percevons pas le moindre frisson.

 

Les vagues se déroulent incessamment de gauche à droite, sans la moindre interruption dans sa fréquence très binaire, une longue deux courtes, une longue, deux courtes, et ainsi de suite, un rythme guère plausible en réalité, du moins me semble-t-il.

 

Nous marchons au milieu du groupe d’enfants qui continuent à rire, s’amuser, gentiment, poliment, sans jamais se bousculer ou nous gêner. Ils ne nous posent aucune question, font comme si nous n’existions pas, comme si nous n’étions que des arbres ou des choses évoluant à leur rythme sans s’insinuer dans leur vie.

 

Lorsqu’ils nous ont surpris dans notre attente anxieuse au milieu du musée imaginaire ils se sont un peu égaré et certains nous ont regardé, benoitement ou vaguement intriguée ; ce moment devait être isolé, une exception dans ce qui doit être leur règle, ne se soucier que d’eux-mêmes, rester en groupe soudé mais souple, une contradiction pour nous mais pas pour eux.

 

Pris au milieu d’une aimable poursuite j’ai fini par poursuivre en riant les uns puis les autres pour briser la glace, pour tenter un geste de médiation, affirmer discrètement mon existence : un peu plus tard, je me suis senti en mesure de poser quelques questions restées sans réponse jusqu’à ce qu’un petit bonhomme haut comme trois pommes finisse par me répondre :

 

tu t’es bien amusé ? lui ai-je demandé

 

Oui !

 

Je m’appelle Henri et toi ?

 

Moi aussi.

 

Tu as quel âge ?

 

Le mien.

 

Tu as des frères ou sœurs parmi les autres enfants ?

 

Tous et toutes le sont !

 

Tes parents, sais-tu où ils sont ?

 

Non !

 

Est-ce que vous allez les rejoindre ?

 

Je ne sais pas.

 

Mais vous allez où comme cela ?

 

Nulle part en particulier, partout en fait !

 

Mais, sais-tu ce qu’il y a au bout du chemin ?

 

Non.

 

Tu crois que quelqu’un sait ce qu’il y a au bout ?

 

Non ! Pourquoi ?

 

Je me demande ce qu’un si grand groupe d’enfant fait, où il va, pourquoi il évolue ainsi, tu comprends les adultes se posent des fois des questions de ce type.

 

C’est quoi adulte ?

 

… Difficile à dire, c’est quelqu’un qui n’est plus enfant, qui est responsable, qui est en âge de fonder une famille.

 

Nous, nous ne sommes pas responsables ?

 

Si bien sûr mais vous n’avez pas à vous soucier de choses telles que moyens de subsistance, bien-être, santé, logement éducation…

 

Et toi, tu t’en soucies ?

 

Je n’ai pas vraiment de famille mais je suis très proche de Maria, cette belle femme qui marche devant nous.

 

Elle est très belle et surtout très gentille. Elle ne pose pas de questions elle.

 

C’est vrai, mais c’est parce qu’elle comprend les choses bien plus vite et bien mieux que moi.

 

Parce qu’après avoir posé toutes ces questions tu comprends mieux les choses ?

 

Pas vraiment.

 

Alors, pourquoi poser des questions si cela ne t’avance pas plus que cela.

 

Parce que c’est humain !

 

Je ne suis pas humain ?

 

Si, bien sûr !

 

Mais je ne pose pas des questions moi !

 

Si, tu en poses, tu ne fais que cela d’ailleurs, ce qui est très bien. La curiosité fait l’humain, sans cela nous serions toujours au stade animal.

 

Parce que les pingouins, l’autruche et le Yéti qui t’accompagnent sont inférieurs à toi ?

 

Non, ils ne le sont pas, c’est un peu différent, comment t’expliquer, nous sommes des personnages d’une chronique et donc nous n’existons pas vraiment, nous sommes des produits de l’imagination de celui qui écrit ceci et de celui ou celle qui le lit.

 

Moi aussi ?

 

Certes !

 

Donc, nous ne sommes pas plus ou moins intelligents les uns que les autres ?

 

Non, pas le moins du monde. Tout est relatif. L’humain est curieux, se pose mille questions ce qui lui ouvre des milliers de porters et derrière chacune d’entre elle il y en a des milliers d’autres. Ceci le fait avancer. Mais ce fait ne porte pas préjudice aux autres qui suivent un chemin différent.

 

Je ne me pose pas des milliers de questions. Je l’ai fait simplement parce que tu m’as embêté avec tes questions. De toutes les manières, ce que tu dis ne fais pas vraiment sens. Tu parles un langage qui se veut enfantin mais tu ne l’es pas. Tu n’es pas honnête, tu n’es pas franc.

 

Pourquoi dis-tu cela ?

 

Tu n’as pas répondu à ma question sur les animaux… Moi j’aime bien les animaux et je ne les trouve pas plus stupides que nous. Quant à tes questions, tu n’avances pas beaucoup, tu tournes en rond.

 

Je crois que tu n’as pas tort. Mais, tu sais, dans toute chose il y a du bon et du mauvais. Avancer peut amener au sommet d’une montagne ou au fond d’un abime. En quelque sorte, depuis que l’humain est humain, il marche sur une route opposée à celle-ci, elle est la plupart du temps en pente très forte, souvent vers le bas, parfois vers le haut, elle est chaotique, bouleversée, dans un milieu hostile, difficile, mais elle lui permet d’une part de survivre aux éléments et d’autre part de se survivre. Au bout du compte il y a toujours l’espoir que la génération qui suivra prendra le relais et finira par faire mieux que la précédente.

 

C’est nous la génération qui suit ?

 

Oui.

 

Mais vous, vous nous suivez et pas l’inverse ?

 

C’est vrai.

 

Ce n’est pas très logique !

 

Non, tu as encore raison, rien n’est très logique dans ce que je raconte mais les choses sont ainsi. Le monde que nous traversons n’est pas logique non plus, regarde les couleurs, toujours les mêmes, les vagues, toujours similaires, les collines sont recouvertes d’une herbe qui ressemble à une moquette, il n’y a pas de mauvaise herbe, la terre est grasse, le ciel bleu et dégagé. Tout cela n’est pas naturel.

 

C’est toi qui le dis ! Ce qui est naturel pour moi l’est pas pour toi et inversement. Moi, je ne me pose pas de question.

 

C’est ce que je disais. Il faut s’en poser. C’est ainsi que l’on avance. Tu dois par exemple t’interroger sur ce monde factice et ces arbres en plastique ou cette mer en gelée bleu ciel.

 

Pourquoi voudrais-tu que je me pose ces questions-là? Tu préfères que je découvre qu’en dessous il y a des rochers, des épines, des tempêtes, de la boue, comme ton monde à toi?

 

Ce n’était pas mon monde à moi. Ni le tien d’ailleurs. Mais il faut toujours savoir ce que nous sommes, qui est derrière tout cela, quel est le dessein de celui ou celle qui guide nos pas. Il ne faut pas se laisser endormir et finalement se faire exploiter encore et toujours.

 

Tu me fatigues. Il n’y a personne qui nous guide nos pas. Nous sommes seuls. Comme adulte il n’y a que vous et nous vous acceptons mais si vous devez causer toujours alors peut-être devriez-vous aller dans une autre direction. Laissez-nous notre soleil et nos fleurs. Je te laisse à tes questions. Poses-les donc à cette jolie femme, elle a l’air très bien et comme tu l’aimes tu ne l’embêteras pas trop, elle.

 

Notre conversation s’est interrompue ici. Je recommencerai demain. Cet enfant m’a appris plus que je ne le pensais. Mais je me suis fait prendre au piège et ai pris plaisir à parler plus qu’à écouter. Ceci aussi est très humain, en tout cas très masculin.

 

§436

D’un pays de cocagne et d’un apaisement bienvenu


D’un pays de cocagne et d’un apaisement bienvenu

 

Le soleil brille en plein milieu du ciel, lui-même d’un bleu parfait avec quelques nuages dessinés au couteau s’épanouissant sur un paysage de collines verdoyantes et de prés parsemés de coquelicots, pâquerettes, jacinthes et autres fleurs aux couleurs contrastées.

 

La route bitumée est noire – d’un noir profond et brillant semblable aux plumes du corbeau sur une neige fraîche et également répartie autour de champs rectilignes – et sépare les divers pans du paysage en morceaux géométriques égaux.

 

Les ombres de ce pays forment une équerre parfaite sur le sol, soit un angle de 45 degrés, un angle droit et deux côtés égaux, un triangle isocèle parfait qui ferait frémir Pythagore d’un jouissance posthume hors du commun, conférant à l’ensemble un surcroit de relief et l’apparence de contours autour des formes même vaguement discernables.

 

Les enfants, ceux-là mêmes qui nous avaient ouverts la voie en passant au milieu d’entre nous dans ce nombril de l’univers au centre du musée imaginaire où nous nous cachions hier encore, marchent de manière décontractée quelques centaines de mètres devant nous. Leurs habits, en partie rouge vermillon, luisent au soleil de manière surréelle. Leur âge est inégal mais leur démarche est similaire, nous ne l’avions pas remarqué, en tout cas je ne m’en étais pas rendu compte.

 

Les pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca se sont posés tout à l’heure au milieu du groupe d’enfants et lorsqu’ils sont revenus ont rapporté que leurs visages se ressemblaient les uns les autres, qu’ils étaient toutes et tous châtains clair, que leurs yeux étaient soit bleu clair soit gris-vert, qu’ils riaient en permanence, qu’ils ne suivaient personne mais que toutes et tous avançaient de concert, comme une armée en déplacement, que les sourires étaient présents sur tous les visages et que la direction qu’ils suivaient semblait être connue de toutes et tous, intuitivement ou instinctivement.

 

Nous sommes passés d’un monde ou d’une réalité où tout était sombre et morne, où tous les individus se déplaçaient avec portables et parapluie sous une bruine incessante à un ou une autre où la joie semble omniprésente, les décors de contes de fée, l’atmosphère douce et chaude, les couleurs artificielles, les sourires figés, le vent absent et les contrastes saisissants.

 

Je me suis approché d’un arbre, un hêtre me semble-t-il mais je ne suis pas le meilleur des botanistes, à vrai dire probablement le pire d’entre eux, et ai caressé son écorce mais n’ai senti sous la main autre chose qu’une pellicule fine et lisse – ce qui n’était pas logique pour un être vivant. J’ai rejoint la jeune fille au foulard rouge qui dans les champs se promenait pour composer un bouquet de fleurs et ai partagé sa surprise lorsque les fleurs ramassées se sont avérées être toutes similaires, naturelles mais semblables, jusqu’à la tâche blanche imperceptible en forme d’hexagone aplati sur l’une des trois pétales plus courtes que les autres.

 

Maria au regard si profond que tous nous nous y sommes tous perdus s’est agenouillée au bord d’un ruisseau qui serpente au milieu des prés juste en dessous des frémissements de collines sur notre droite et a laissé l’eau lui lécher la main. Elle m’a appelé et a murmuré à mon oreille gauche cette eau est douce et chaude comme celle sortant d’un robinet d’eau chaude. Elle semble parfumée. Où sommes-nous ? Je n’ai su que répondre pour deux raisons principales, d’une part j’ignorais et ignore encore totalement, vous vous en doutez, où nous nous trouvons et, d’autre part, c’est elle qui d’habitude répond aux questions et pas l’inverse.

 

Après un temps d’hésitation, je lui ai donc fait remarquer qu’usuellement, c’est-à-dire avant sa disparition inexpliquée voici plusieurs semaines, c’était elle qui fournissait les réponses et nous, tous les autres, qui l’écoutions religieusement. Elle a continué à sourire puis a expliqué ce qui suit : il est souvent plus difficile d’expliquer le bonheur ou la joie, les sourires et l’apparence de normalité que les convulsions et chaos que nous vivons. A force de traverser des pays en guerre ou des paysages bouleversés par des catastrophes inhumaines, j’ai gagné l’art de concevoir un début d’explication pour ce qui dépasse l’entendement mais ai perdu, me semble-t-il, l’art de discourir sur l’artificiel, le plat, ce que l’on appelle la normalité ou la banalité. Je l’ai regardé avec ce qui devait être un regard empreint d’un mélange de mélancolie et d’accablement et lui ai demandé si elle pensait vraiment que je pourrais lui fournir des clefs pour comprendre lesdites normalités et banalités mais elle ne m’a pas répondu.

 

J’ai porté l’eau à ma bouche mais ai dû la recracher elle sentait l’eau de javel.

 

L’autruche volante, flottante et trébuchante s’est envolée, chose que je ne l’ai plus vu faire depuis des lustres, un luxe de temps et de beauté car qui n’a pas vu un tel oiseau s’élancer, bondir vers le ciel de coups puissants de ses ailes majestueuses et longues, puis se laisser glisser entre les courants d’air, porter par ceux-ci et gonfler ses plumes pour se propulser sur des couches atmosphériques plus hautes, n’a rien vu ; Elle a tournoyé longtemps au-dessus de nous puis s’est posée à mes côtés avec une précision et une adresse remarquables.

 

Je lui alors posé une question courtoise mais rituelle, sachant que cela ne servirait à rien tant les propos de mon amie sont inintelligibles, à savoir ce qu’elle avait vu depuis les hauteurs, et sa réponse a été : Les mers et les cieux se rencontrent où débute l’infini, les couleurs se mêlent, les oiseaux volent, les reptiles se meurent, il n’y a toujours pas d’amour à Saint-Pétersbourg, la Seine coule toujours sous ce satané Pont Mirabeau, les amants s’ignorent, et ce quel que soit l’emballage, les nuances de gris et les couleurs sont certainement interchangeables car l’œil n’est jamais le même et n’est après tout qu’un instrument, il ne montre rien, ne dévoile rien, il est un outil qui donne des données à de malhonnêtes docteurs et s’enfuit dans ses rêves, comme l’enfant qui rit à défaut de pleurer et l’adulte qui crie à défaut de mourir.

 

Les enfants avancent devant nous, loin devant, en cortège immense et quasiment sans fin, sur un paysage de carte postale, lisse et bien ordonné, nous les suivons, sans mot dire.

 

Il est curieux que nous n’éprouvions pas le besoin de nous interpeller les uns les autres pour nous enquérir de ce que chacun avait fait durant ces longues séparations, probablement parce nous sommes trop heureux de nous être retrouvés, parce que nous savons inconsciemment qu’il n’y a pas une mais de multiples réponses aux questions les plus simples, parce que nous ne sommes même pas sûr si le monde dans lequel nous évoluons aujourd’hui ne va pas se refermer sur nous tel un cauchemar grotesque avant la tombée de la nuit, parce que nous n’avons pas envie de parler, car la parole nous a trop souvent perdu par le passé.

 

Nous avançons lentement, formant plusieurs petits groupes dispersés mais décontractés nous aussi, nous sommes dans un pays de cocagne et suivons les desideratas d’une route parfaitement artificielle au milieu d’un paradis qui l’est tout autant.

 

Ce qui est au bout de la route est inconnu mais pour l’heure je crois qu’il est bon de profiter de l’instant et de s’extasier face aux paysages qui pour fictifs qu’ils puissent être sont beaux. En passant sous un pommier portant à la fois des fruits bien rouges et des fleurs roses, je vous envoie mes salutations déconcertées mais apaisées.

 

§551

De l’irruption de l’étrange dans un monde qui pourtant l’était déjà, d’une porte que nous n’avions pas vu et d’envahisseurs que nous n’avions pas escomptés


De l’irruption de l’étrange dans un monde qui pourtant l’était déjà, d’une porte que nous n’avions pas vu et d’envahisseurs que nous n’avions pas escomptés

 

Nous nous étions quittés l’autre soir dans un état de profonde instabilité, de tension extrême, d’incertitude absolue – de mon côté en tout cas, je ne sais pas évidemment ce qu’il en est du vôtre, j’en profite pour vous adresser par-delà les mers, continents et temps mes meilleures salutations et sentiments – nous étions mes amis et moi-même assis en cercle et attendions à défaut de pouvoir faire quoi que ce soit d’autre que l’inéluctable se produise, en l’occurrence que le groupe d’individus fortement énervés, dépités, catastrophés, révoltés et mal maitrisés, ne fasse irruption dans la pièce centrale du musée imaginaire de ce monde morne et triste dans lequel nous évoluions alors.

 

Je vous ai laissé, me semble-t-il, au moment précis où la double porte fermée à clef et bloquée de travers par l’auteur, mon alter ego, d’une chronique, d’un roman ou de quelque autre texte que ce soit, cela n’a pas d’importance, mais bloqué depuis un certain temps dans un profond sommeil illusoire et fantasmatique, a fini par céder sous les coups de butoirs répétés d‘une foule qui comme je crois vous l’avoir décrit assez fidèlement faisait preuve d’une modération limitée et exultait par toutes ses pores la haine et le rejet de notre présence.

 

Je m’attendais au pire.

 

Le pire n’est pas advenu.

 

Car lorsque la porte s’est ouverte, elle n’a pas laissée place à une foule d’ignobles individus hurlants et menaçants, pas le moins du monde, la porte a cédé et s’est ouverte, les deux battants se sont dépliés lentement et une marée d’enfants très jeunes a fait irruption avec rires à l’appui.

 

Les visages crispés de colère et d’agressivité auxquels je m’attendais avaient simplement disparus, laissant des visages poupons, rieurs, joueurs, un brin surpris de se trouver ici, nous faire face.

 

Des centaines de jeunes enfants, entre 3 et 6 ans, guère plus, pas un adulte à l’horizon, des enfants hauts comme trois pommes, habillés de rouge, à nouveau, mais pas uniformément, des shorts, pantalons, chemises, baskets, casquettes, blancs ou noirs, mais des signes de couleurs par-ci par-là, essentiellement du vermillon, sont entrés dans la pièce où nous trouvions, se sont tus en réprimant des fous-rires évidents, de gloussements réjouissants, des mimiques naïves, des grimaces à peine forcées, des froncements de sourcils, des yeux parfois exorbités par la surprise et s’étonnant visiblement de se trouver dans cette pièce avec des personnages aussi dramatiques que nous.

 

Ils ont défilé parmi nous, tranquillement, sans anxiété ni énervement, se sont parfois arrêtés pour contempler le visage hirsute du Yéti anarchiste ou la tête dépitée de l’autruche volante, flottante et trébuchante surgie non point du néant, mais presque, ou pour toucher d’une main respectueuse mais curieuse les bras de Maria au regard si profonds qu’ils se perdaient tous et toutes pour quelques secondes avant de reprendre leur marche vers le fond de la pièce qui subitement nous est apparue plus longue qu’auparavant.

 

Ils ont contourné notre groupe assis en cercle, tranquillement, certains passant même en plein milieu, puis les bancs qui étaient dispersés aux quatre coins de la pièce, puis ont attendu devant une autre porte qui je pense pouvoir l’affirmer avec certitude n’existait pas deux minutes auparavant et, lorsqu’elle s’est ouverte dans un bruit d’ascenseur l’ont franchi avec plaisir se mettant ensuite à courir, rire et crier, mais de joie et non point de haine.

 

La longue cohorte des enfants a mis longtemps à passer devant nous, peut-être deux heures, des milliers d’enfants, toutes et tous très surpris de nous trouver là, ne disant presque rien ou s’exprimant par phrases télégraphiques qui ne nous étaient pas adressées, plus loin… avancez… ce n’est pas là… vous avez vu lui là-bas… elle est belle… où ça se trouve ? … qui s’est ? … lui me fait peur mais pas elle … qu’est-ce que ça fait ici ? … Par où sont-ils passés ? et ainsi de suite, des questions nombreuses mais pas de réponses, une exceptionnelle complicité, des rires retenus, un calme et une sérénité tout à fait évidents exhalant la sympathie, ceci nous a semblé proprement ahurissant, d’autant plus que depuis des semaines voire des mois nous n’avons fait autre chose que traverser des paysages désolés, désertés, abimés, détruits, des scènes sordides et menaçantes, nous trouver face à des dangers immédiats et déstabilisants.

 

Pour quelle raison la foule hurlante s’était transformée en longue file d’enfants rieurs et bienheureux, je n’en sais rien, mais j’ai trouvé ceci fort réjouissant et surtout soulageant.

 

Après quelques minutes et les premiers cinquante ou cent enfants, la surprise initiale cédant la place à un apaisement général, nous avons-nous-mêmes commencés à arborer des sourires de connivence et certains se sont pris à faire des grimaces infantiles attirant immédiatement des rires, gloussements, éclats ou risées supplémentaires.

 

Cette terre ingrate, morne et triste a cédé la place à un espace de joie, j’espère plus qu’une parenthèse.

 

Lorsque le dernier enfant a disparu par la porte nouvelle ouverte sur un monde inconnu nous nous sommes levés et les avons suivi avec hésitation tant le bonheur fait peur.

 

Nous étions hésitants, déstabilisés, maladroits, marchant avec peu d’aplomb et guère d’assurance.

 

Après quelques minutes d’efforts, nous nous sommes retrouvés sur le seuil de ladite porte, au sommet d’une colline verdoyante avec fleurs et arbres et un peu plus bas une route longue, noire, droite divisant le paysage en deux, d’un côté une colline et de l’autre une lande humide et fleurie, elle aussi, et au-delà la mer avec des vagues douces et blanches.

 

Le ciel de ce monde dans lequel nous venons de faire irruption est bleu avec gros cumulus blancs, il s’agit d’un monde d’Épinal, de jouets et de peluches…

 

Qu’avons-nous à faire dans un tel univers ? Je n’en sais rien… Est-il réel ? Que voulez-vous que je vous réponde ? Ni plus ni moins que ceux que nous avons traversés auparavant ou que celui dans lequel cher lecteur ou cher lectrice vous évoluez.

 

Nous avons descendu un brin piteusement les quelques dizaines de mètres nous séparant de la route puis l’avons empruntés nous aussi, loin derrière la cohorte d’enfants gazouillant et s’étendant vers ce qui semble être le levant.

 

Nous marchons sur cette route rieuse.

 

Je me suis retourné tout à l’heure mais je n’ai plus reconnu le monde derrière nous, la porte avait disparu, la colline aussi. Tant pis, je ne m’en plaindrais pas.

 

Le grille-pain existentialiste est toujours solidement agrippé sur mon épaule droite et l’autruche s’est instinctivement portée à mes côtés, comme lorsque nous marchions dans le désert il y a si longtemps. Nous sommes précédés par Maria et la jeune fille aux cheveux rouges. Les pingouins moqueurs et amateurs de Piero della Francesca sont derrière nous et se plaignent déjà indiquant que selon toute vraisemblance le paysage ne ressemblait pas à celui d’Arezzo. Un peu plus loin derrière le Yéti pousse une brouette contenant l’extincteur fort sage et la machine à gaz rondouillarde, les deux semblants encore assoupis.

 

Il n’y a pas d’auteur assoupi, ni d’ours passagers clandestins d’une embarcation de fortune, encore moins de banquiers isolés, non, nous sommes revenus à un cercle plus restreint d’amis désorientés.

 

Nous suivons une route sinueuse et noire bordée de lignes blanches tracées à l’équerre, la lande est rieuse tout comme la mer et la colline.

 

De ce paysage de carte postale, je vous souhaite une belle et bonne journée.

 

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