Lecture de milieu de semaine (gratuit)


Un météore approche, dans vingt-cinq ans, précisément, il heurtera la terre et s’en sera fini de toute vie humaine. Vingt-cinq ans c’est peu et considérable à la fois. Une torture. La mort sera au rendez-vous mais pas individuellement, collectivement. Tout humain disparaîtra dans vingt-cinq ans. Pas un ne survivra. Vingt-cinq ans, une génération à peine, pas assez pour s’habituer, trop pour oublier. Les protagonistes de ce roman se trouvent piégés dans un monde qui perd ses repères, dans une humanité qui plonge dans l’oubli, une société qui se fige pour ne pas disparaitre trop tôt et qui espère, toujours et encore, en dépit du bon sens, pour ne pas imploser.

POUR QUE L'HUMAIN DEMEURE

POUR QUE L’HUMAIN DEMEURE

Pour celles et ceux qui souhaitent reprendre la lecture des aventures du grille-pain existentialiste et de ses amis…


erranceUn grille-pain existentialiste, une autruche volante et trébuchante, un narrateur perplexe, une femme dans le regard de laquelle il se perd constamment, une autre femme, ou peut-être la même, aux manteaux ou cheveux rouges, une machine rondouillarde politicienne, des pingouins aux lunettes roses admirateurs de Piero della Francesca en quête de la Chapelle d’Arezzo pour proclamer son indépendance et beaucoup d’autres personnages encore, errent dans un monde inconnu entre des temples bouddhistes d’un pseudo Copenhague, des chalets alpins d’une possible Bangkok ou d’une improbable Mer d’Autriche liquéfiée.

Commencez ou reprenez la lecture ici: Une errance improbable

Des réalités qui s’entremêlent, d’amis qui s’empaillent, d’auteurs qui s’emmêlent et d’un second dialogue avec moi-même…


Des réalités qui s’entremêlent, d’amis qui s’empaillent, d’auteurs qui s’emmêlent et d’un second dialogue avec moi-même…

 

La pluie tombe du ciel uniformément anthracite, un gris fort triste, et dégouline sur les parapluies des humains qui marchent et mon visage qui n’est pas protégé des intempéries.

 

Ce monde résonne d’une sourde musique de fond, des battements de tambours forcenés et réguliers, ces chocs perpétuels des égos qui se cognent et s’affrontent cherchant à s’évacuer au-dessus des autres, se propulser vers les cieux et gagner l’immortalité des êtres par l’immoralité des âmes.

 

Rien d’autre ne filtre de ces têtes que des gages de grandeur, des ambitions effrénées, des étalages permanents des dits et non-dits. Ici tout se montre, ici tout se dévoile, ici tout se présente. Il n’y a pourtant aucun intérêt pour ce que l’autre ou les autres montrent ou dévoilent, tout le monde s’en fiche, cela n’intéresse pas, pourtant chacun et chacune se montre en un striptease moral permanent.

 

Je suis riche, je suis puissant, je suis forte, je suis beau, j’ai trois amants, j’ai deux maîtresses, j’ai des seins raccommodés, j’ai des enfants dont je me contrefiche, j’ai des fesses rehaussées, j’ai un sac Vuitton et il vaut cinq mille euros, j’ai un père à l’asile et une mère chez les putes, je vaux trois mille euros la nuit et quinze mille la semaine, j’ai une Maserati et un vison, j’ai deux statuettes Ming de contrebande, j’ai couché avec une mineure et je me porte bien, je suis malade et ma vessie est en plastique, j’ai volé trois i-pad pour rire mais ai revendu quinze grammes pour continuer de pleurer, mon psy m’a violée mais m’a suggéré d’acheter des FGZ et vendre mes MNSI pour mieux coller au S&P500 et ainsi de suite.

 

Ce monde pleure le cynisme comme la pluie.

 

Il y a peu j’errais dans un pays à feu et à sang brûlé par trois soleils, aujourd’hui je courbe l’échine dans un monde où il n’y en a aucun. Ne reste qu’un manteau de bruine et une cape de pluie, souillée et acide, qui marque les esprits et inonde les cœurs et fait disparaître l’espoir.

 

J’ai retrouvé Maria au regard si profond que je m’y suis si souvent perdu, et la jeune fille au chapeau rouge, leurs yeux sont ouverts mais vers l’intérieur.

 

L’extincteur existentialiste s’endort sur mon épaule droite tandis que les pingouins amateurs de Piero della Francesca jouent un jeu de cartes mystérieux assis sur le dos de l’auteur, mon alter ego, endormi sous un Vermeer blanc.

 

Pour votre information, sachez que je crois avoir retrouvé l’extincteur fort sage accroché devant la façade d’une boulangerie. Je lui ai parlé mais il ne m’a pas répondu. Je ne sais pas s’il s’agit ou non de mon ami prétendant être ambassadeur de quelques puissances extraterrestres et récemment historien officiel d’une révolution officieuse.

 

J’ai également trouvé un engin grotesque et bubonneux qui pourrait être une version mécanisée de la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne, elle se trouvait près d’une terrasse transformée en marché de produits de luxe et servait de radiateur à air pulsé.

 

Quant à l’autruche volante, flottante et trébuchante j’en ai retrouvé une version simplifiée en vitrine d’un taxidermiste. Ne pouvant y pénétrer pour les raisons expliquées les jours précédents, ce monde n’étant que de façade, j’ai posé mes mains en éventail sur la vitre mouillée par la pluie froide et ai tenté de discerner ce qui pouvait se cacher au-delà de cette pauvre amie empaillée et je crois avoir vu des ours blancs, petits, allongés les uns contre les autres, ceux-là mêmes qui s’étaient érigés en passagers clandestins de notre baignoire des mers.

 

Le monde dans lequel j’évolue est triste à mourir et mon monde à moi est lui-même empli de cadavres empaillés ou d’amis endormis.

 

Je suis revenu au centre de cette morne réalité, le musée des tableaux vierges et imaginaires, et me suis précipité au chevet de mon alter ego, l’auteur endormi.

 

J’ai débattu quelques minutes avec le grille-pain fataliste sur la meilleure manière de réveiller un artiste et il m’a dit que ces individus vivant dans un monde qui n’est pas le nôtre, les réveiller peut provoquer une perte de mémoire de catégorie 7 sur une échelle de Mysner-Maller en comprenant 12. Tu peux prendre le risque mais méfie-toi des conséquences.

 

Je lui ai demandé quelle était cette échelle mais il ne m’a pas répondu, s’est branché sur une prise en évidence et s’est enivré du parfum semble-t-il très particulier de l’électricité d’origine nucléaire.

 

J’ai donc opté pour la prise de risque maximale, me suis dirigé vers mon autre moi-même et me suis installé à califourchon sur son dos, juste devant les trois pingouins, l’ai secoué légèrement, puis, dans l’ordre, vivement, farouchement, et violemment.

 

Il a fini par se redresser et a souhaité des explications sur ma conduite, réaction évidente, banale et logique.

 

J’ai décrit mes anxiétés, mes douleurs d’âme et d’être, des incertitudes et mes regrets puis ai dit :

 

(Moi-même 1 / MM1) : cette réalité que tu construis est invivable, irréelle, inacceptable. J’en ai marre de cette grisaille et ce cynisme. Certains de mes amis sont morts tandis que d’autres sont en état d’hypnose.

 

(Moi-même 2 / MM2) : … et alors ? J’y peux quelque chose ?

 

MM1 : forcément ! Tu es auteur non ?

 

MM2 : oui, et ?

 

MM1 : et bien si tu as l’esprit suffisamment dérangé pour inventer un monde aussi pénible que cela tu devrais aussi pouvoir en concevoir un autre où nos potes ne seront pas empaillés.

 

MM2 : C’est sûr, mais cela ne changerait en rien ta situation.

 

MM1 : au contraire, cela changerait tout !

 

MM2 : Non, cela ne changerait rien pour toi.

 

MM1 : et pourquoi ?

 

MM2 : pour la simple et bonne raison que le monde que je suis en train de créer, ou plus exactement que j’étais en train de créer avant qu’un imbécile ne se mette à me gifler, n’a rien à voir avec celui que tu me décris. Ça c’est ton histoire, pas la mienne. La mienne, c’est un désert très aride dans lequel toi et tes copains tu te promènes. Il n’y a pas de pluie, pas de grisaille et pas d’humains car franchement les humains me font chier. Alors, si cela ne te dérange pas, je souhaiterais me remettre aussi rapidement que possible au travail. Je te saurais gré de bien vouloir te déplacer légèrement et me laisser travailler.

 

MM1 : … Mais, si ce n’est pas toi qui crée ce monde, c’est qui le responsable ?

 

MM2 : Tu peux pas imaginer combien je m’en fiche. Je te suggère de te rendre le plus rapidement possible au bureau des auteurs égarés et demander s’ils n’en ont pas trouvé un qui cuvait une bonne cuite dans un caniveau, ce qui expliquerait ton problème. Bon, je peux retourner à mes occupations ?

 

Je me suis tu car je n’avais rien à ajouter, j’étais accablé par le poids des évènements. Si mon alter ego n’est pas responsable de cela, qui l’est ? Si ce n’est pas son monde lequel est-ce ? Je suis un narrateur perdu dans un monde créé par un autre lui-même…

 

Combien ai-je donc d’alter ego ? Je vais dès demain faire paraître un article dans une feuille de choux électronique et demanderai que l’on m’indique la meilleure manière de retrouver le créateur de cette étrange réalité.

 

Si vous deviez avoir une idée n’hésitez pas à me le faire savoir à l’adresse suivante : réalité-perdue-v3/poste-restante-suisse-genève-1205.

 

Merci d’avance.

 

§542

De l’étrange sentiment de marcher sur une mer gélatineuse et sous un ciel de plâtre, littéralement…


De l’étrange sentiment de marcher sur une mer gélatineuse et sous un ciel de plâtre, littéralement…

 

Je dois admettre que marcher sur l’eau est une chose assez surprenante.

 

Nous évoluons en cercle autour de notre esquif afin de pouvoir nous y réfugier si la situation devait soudainement se détériorer. Le contact avec cette matière gélatineuse dont la couleur varie selon l’endroit où l’on se trouve et l’angle selon lequel on l’observe, a été de prime abord fort désagréable mais nous nous y sommes adaptés rapidement.

 

Je présume que l’impression première était le résultat d’une surprise fort logique, dans la mesure où on associe rarement la surface de la mer avec une promenade sur les ramblas Barcelonais, par exemple, mélangée à une profonde anxiété, puisque la profondeur de l’océan doit être en cet endroit relativement importante, plusieurs centaines de mètres voire plus, ainsi qu’à une désorientation particulièrement vive puisque le fait de pouvoir subitement marcher sur les eaux pourrait de manière similaire mais inverse nous empêcher rapidement d’évoluer sur un sol meuble et stable ; allez-donc savoir ce qui peut advenir dans un monde où les frontières sont mouvantes, fluides, changeantes, où la réalité d’aujourd’hui est le mensonge de demain, où ce qui est considéré comme vérité absolue sera peut-être mensonge absolu demain.

 

Néanmoins, l’humain s’habitue à tout et progressivement nous avons pris de l’assurance dans notre démarche, y avons même trouvé un certain plaisir et plus généralement avons pris possession de ce nouvel univers, cette réalité consistant en un centre de gravité représenté par une baignoire rose, une dimension plane et horizontale constituée par cette océan gélatineux solidifié, et une dimension toute en courbure incertaine, une sorte de plâtre sombre et anthracite, je veux dire le ciel, que l’on peut toucher si l’on saute à une hauteur supérieure à deux mètres.

 

Bob le pingouin aux lunettes roses amateur de Piero della Francesca est très affecté par ce changement dramatique de notre environnement immédiat ne pouvant plus voler aussi agréablement qu’auparavant. Il a essayé de franchir l’épiderme de ce ciel sombre mais a systématiquement buté sur un revêtement solide sans être métallique ou artificiel.

 

Il a décrit son expérience de la manière suivante : « d’abord tu t’envoles normalement, tout est impeccable, les voyants sont verts, la tour de contrôle te dis OK Bob lance toi et ferme là au décollage, puis tu planes sur une dizaine de mètres en battant des ailes à la vitesse de croisière pingouinesque, soit 1,23 battements par seconde avec une variance potentielle de plus ou moins 0,012 telle que définie par l’Agence internationale du transport bipédique, autrement dit l’AITB, et enfin tu redresses la barre et accélères le battement rapidement aux alentours de 1,57 à 1,59 et emprunte un couloir d’ascendance verticale sur fond venteux de dos avec une pente de 33 à 37% et là, paf, tu te prends une connerie de nuage dans la poire, que tu essaies de traverser comme tu peux, d’habitude c’est beaucoup plus haut que cela se passe, mais là non, c’est juste en phase d’accélération, c’est danger immédiat pour tes passagers, si tu en as, et toi, et tu te retrouves à voler en rase-plafond platresque comme tu peux, puis redescends. J’ai essayé de trouver des trouées mais rien à faire, que du plâtre noir, avec d’étranges variations comme s’il s’agissait d’un plafond invisible à stalactites cartonnées, une drôle de chose, jamais vu un truc pareil, même au pôle avant la fonte, et tu te trouves projeté vers le bas, tu rebondis sur une mer gélatineuse, ce qui est complètement nul, et finalement tu te dis que les humains ont encore inventé une connerie pas possible et dégradé tout ce qu’ils ont touché. Bien sûr, vous allez encore dire que c’est faux, que d’après les écrits d’Aristote, Galilée, ou Schwamps, tout cela est normal, que l’on se trouve dans les normes autorisées, qu’il n’y a rien de bien méchant, que tout est adéquat et acceptable, qu’il n’y a pas plus de danger dans cet état aqueux solide que dans celui plus habituel liquide, que tout est une question d’état et que si tous sont unis alors la chose est sous contrôle, que finalement ce changement d’état non-révolutionnaire adapté et non-violent comprenait de nombreux avantages et que les conséquences éventuellement négatives étaient sous analyse par un organisme indépendant, impartial et objectif qui rendrait rapidement ses conclusions originales et réconfortantes. Bref, on se casse le bec sur un plafond et un sol de merde et vous allez nous dire que tout est bien dans le meilleur des mondes. Faut franchement avouer que vous abusez de notre patience ! » Puis il a juré «mais ceci ne vous intéresse probablement pas. »

 

De mon côté, avec le grille-pain existentialiste bien plus serein que la gente pingouine nous marchons en cercles concentriques et faisons des relevés fréquents de la hauteur non pas des vagues mais du sorte de plafond qui nous sert de ciel et notons son évolution. L’autruche volante, flottante et trébuchante nous suit mais avec la tête baissée pour ne pas se cogner audit ciel plâtré.

 

D’après les conclusions de notre première série de relèvements il semblerait que la hauteur la plus importante se trouve au-dessus de la baignoire et que plus nous nous en éloignons et plus elle diminue, dans un rapport qui semble inversement proportionnel au rayon du cercle que nous décrivons.

 

Nelly, la jeune banquière à la silhouette charmante et l’esprit fort vif, m’a suggéré de tenter de m’éloigner sur une ligne perpendiculaire à la barque dans la direction de l’un des trois soleils dont je vous ai amplement parlé les jours précédents, ce que je suis en train de faire. Il ressort de cette expérience qu’effectivement la hauteur ne cesse de se réduire.

 

De fait, au moment où je vous parle je marche à quatre pattes vers le soleil bas sur l’horizon, un déplacement fort lent et délicat d’autant plus difficile que j’essaie de vous transmettre ce message en tapotant sur un clavier sensible et rigide. Je me dirige vers le soleil et distingue vaguement une trouée horizontale de forme carrée.

 

Je vous décrirai tout ceci et la suite demain après avoir confié mon équipement de survie et de transmission à Nelly.

 

D’ici là, soyez confiant, la mer est de belle couleur, jaune et verte, le ciel est sombre mais sans danger, les nuages sont lourds mais au toucher agréable, et deux soleils sur trois nous réchauffent de leurs rayons charmants. Il n’y a donc rien à craindre, tout est sous contrôle, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes comme disait Bob et plus généralement comme on disait au siècle des lumières, dormez bien, gentes dames et gents messieurs, tout est sous contrôle, il n’y a pas le feu à l’océan.

 

§544

Lorsque la tempête passe de la mer au ciel


Lorsque la tempête passe de la mer au ciel

 

La tempête s’est brusquement interrompue sans l’ombre d’un signe avant-coureur.

 

Les gerbes d’eau et les éclairs brusques sur un plafond aussi bas que les ténèbres peuvent l’être n’ont plus d’effet sur l’épiderme de l’océan qui a perdu sa superbe et sa chair de poule effrayante pour se revêtir d’une gangue émeraude. Ne vous trompez-pas, nous n’avons pas brusquement été téléportés dans un ailleurs lointain et onirique, nous ne sommes pas non plus victimes d’un chavirement des sens ou d’une folie douce de votre chroniqueur actuel, loin de là, pour preuve il n’y a toujours que six individus dans la carène métallique rose qui nous sert d’embarcation et quelques passagers clandestins supplémentaires dans le compartiment du bas.

 

Tout est similaire, le décor a changé mais les acteurs restent les mêmes, je suis toujours parmi eux à essayer de comprendre, l’autruche volante, flottante et trébuchante chantonne des refrains improbables, la jeune femme banquière aux jambes fines comme des aiguilles de soie demeure collée contre moi ou l’inverse, plutôt l’inverse d’ailleurs, celui qui un jour lui a servi de compagnon, voyez comme je suis, un vrai mâle bien jaloux…, le grille-pain existentialiste dort sur mon épaule, lovée contre mon oreille gauche, le pingouin joue le rabat-joie et commente le ciel et ses dérives implacables, vous voyez, je ne résiste pas à vous répéter ad nauséum les mêmes histoires, les mêmes noms, les mêmes anecdotes, les mêmes commentaires, ceci peut-être parce que je suis, tout comme vous d’ailleurs, enfin je ne souhaite pas m’avancer sur ce terrain, ces commentaires ne devraient pas figurer ici, oubliez-les je vous prie, mes excuses, la défense regrette les propos tenus par le servile narrateur que je suis et probable suspect coupable par présomption et déduction, je parle donc pour moi, essayant de comprendre ce qui arrive au monde et n’y parvenant pas je ne peux qu’esquisser un tableau en commençant par les décors et progressivement tenter de me rapprocher vers le sujet principal mais je n’y arrive jamais, demeure en marge ou en surface, ce dernier mot est le bon, nous sommes en mer, c’est vrai, tout cela ce sont des images, rien que des images, des impressions, des flous, manquants par définition de précision et de qualité, on ne discerne pas ce qu’il y a derrière mais on ressent peut-être quelque chose, un mélange de genres, de choses, de peur et d’espérance, à la fin on ressent plus que l’on comprend mais ce faisant tout doucement, pas à pas, on se rapproche de l’essentiel, de cette destruction des mondes, les uns après les autres, si l’on n’y prend garde, et de l’impérieux besoin de s’insurger contre cela.

 

Voilà, c’est dit et mal dit mais dit quand même.

 

On peut passer à autre chose et l’autre chose c’est cet étrange spectacle que la nature nous offre.

 

Jusqu’il y a quelques heures la mer était démontée et les cieux bouleversés, nous étions ballotés comme des petites choses sur un monde en révolution, pardon, je voulais dire une mer démontée, de toutes petites choses de rien du tout, des plumes sur un corps brûlant, nous étions précipités de haut en bas, de gauche à droite, bousculés et ravagés, et voici que soudain les cieux se sont noircis et que les trois soleils se sont cachés, ce doit être rare qu’il n’en ait aucun dans le ciel, la Lune n’est pas là non plus, mais que sais-je ? après tout, les nuages sont si épais que rien ne filtre, la lumière est absorbée, nous sommes dans un effondrement de l’espace et du temps, bonjour l’ami Hawking, mais la mer, bizarrement, s’est calmée, tue, hypnotisante, lassée de sa colère, ou de sa maladie allez savoir, elle avait peut-être une allergie quelconque, à l’ail ou aux acariens, qui sait, et réfléchit une lumière apaisante, verdâtre, émeraude disais-je, sans un soupçon d’écume ou de vague, sa rage est passée, elle ne souffre, n’est plus en colère, elle est plane et calme. Bob le pingouin aux lunettes de même couleur que la baignoire, facétie du destin, a commenté tout cela d’un sentencieux

 

« c’est quoi ce foutu bordel ? Quelqu’un pourrait-il me dire ce qui se passe ici ? Pourquoi tous ces revirements ? On n’est qu’en même pas au journal télévisé, aujourd’hui la guerre, demain la bombe, après-demain la terre qui gronde et après, quand les gens en ont marre de la mort et du sang, les aventures non pas de Tom Sawyer, ça c’est pour les gamins d’un autre temps, mais du crétin qui a abattu un arbre sur la route de Pontes-les Bretons, de l’espiègle fille d’un acteur maudit qui vend de la came comme d’autres du parfum, de la disparition du chien de la voisine de Madonna, car il faut bien faire pleurer un coup sur des choses qui comptent, hein mes cocos mammifères. Bref, on n’est pas au journal télévisé, on n’a pas besoin de changer de sujet toutes les 72 heures car les gens se lassent, on est en train de se prendre un déluge de mer sur nous et tout d’un coup ça s’arrête et les eaux deviennent fluorescentes. Quelqu’un pourrait-il expliquer ceci ? »

 

Moi je ne peux rien vous expliquer car ce serait bien la première fois, je ne peux que décrire ce que je vois et cela je viens de le faire.

 

Nelly dont les mains sont douces et soyeuses a demandé s’il n’était pas temps pour les mécréants grippe-sous que nous sommes tous un peu de nous convertir à une religion quelconque, peu importe laquelle, une au choix, juste au cas où un guignol là-haut se mettait à chanter le refrain et dire « Coucou tout le monde, c’est fini, on range les cartes, on remet les chaises en place et on corrige les devoirs… oui oui toi là-bas aussi pas la peine de copier… Alors, faudrait choisir, rapidement ! Comme la Sainte mère Finance n’existe pas là-haut, il faudrait choisir. Moi c’est le bouddhisme, je suis blanche et européenne, alors autant faire dans l’exotisme. Si je me retrouve face au Saint Père et qu’il est caucasien, il pourra toujours me confondre avec une autre. S’il est d’ailleurs, mon bouddhisme cela fera bien. Ça passe partout le bouddhisme. »

 

Je n’ai pas commenté plus que cela d’autant que les doigts de Nelly sont très fins et doux.

 

Par contre le grille-pain s’est réveillé de son tendre sommeil et s’est exprimé ainsi : « Il n’y a rien de surprenant à tout cela, ni les éléments ni votre comportement ridicule. Le premier est simplement la conséquence d’une causalité dont nous avons du mal à déterminer les chainons et le second est la résultante de votre mal de vivre, de votre spleen aurait dit le pauvre Baudelaire, qui vous pousse vous les humains à faire tout et n’importe quoi, vous vous raccrochez à ce qui vous tend la main, anciennement le gui, l’eau bénite ou l’eau de vie, c’était selon, aujourd’hui l’argent, le plaisir immédiat, le pouvoir, la consommation. Et quand vous vous trouvez dans une situation inconfortable, comme aujourd’hui, vous souhaitez revenir à l’essentiel c’est limpide. »

 

« Alors » ai-je fini par demander « tu expliques comment cette mer fluorescente ? »

 

Il a poursuivi sans m’écouter « il n’y a pas de finalité dans tout cela, je peux bien en parler je suis revenu par trois fois d’entre les morts, un grille-pain a plusieurs vies, visiblement, combien je ne sais pas, mais ce que je peux vous enseigner c’est qu’ici comme ailleurs la vérité est espiègle et ne se laisse pas attraper si facilement, tout est affaire de temps. Nous en serons plus dans quelques centaines de milliers d’années pour moi ce sera peut-être ok mais pour vous peut-être pas. Finalement tout cela n’a pas d’importance majeure. »

 

Je regarde l’horizon noir, la mer verte et brillante, le ciel d’un noir opaque et sinistre, la baignoire rose, l’autruche qui chantonne, Nelly qui prie, et je me demande ce que demain nous réservera.

 

Pour l’heure je vais réfléchir s’il ne serait pas temps d’envisager la possibilité de concevoir un début de réflexion sur la question religieuse (notez bien la réticence du vieil athée que je suis) et ensuite interroger les ours blancs du dessous sur leur conception du dessus, après tout ils me paraissent avoir plus d’expérience sur les  troubles de la nature que moi. Le troisième temps d’une valse qui n’en a pas mille ne vous regarde en rien. C’est dit.

 

 

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De la lande, des trois soleils et de notre fuite en avant dans un monde qui se perd


De la lande, des trois soleils et de notre fuite en avant dans un monde qui se perd

 

Le paysage est celui d’une lande battue par les vents, parsemée de tâches figurant des flaques, de roches recouvertes de mousse, d’épineux s’accrochant au sol avec des racines semblant des griffes de pythie, de collines à peine plus hautes qu’un arbre et dévoilant derrières elles d’autres collines, d’autres étangs, d’autres rivières, des grappes d’herbe haute, des amoncellements de pierre, peut-être des murs, des façades écroulées, des ruines antiques ou modernes, et cette fichue pluie intermittente qui s’insinue dans à travers les vêtements et vous trempent jusqu’aux tréfonds de la moelle sans espoir d’un jour s’assécher.

 

Peu importe finalement de quelle Arezzo il s’agit, nous ne sommes pas en Toscane, ni ailleurs, nous sommes nulle part, nous sommes partout.

 

Nous progressons en même temps que le plus grand nombre à la différence qu’eux marchent en file indienne, pourquoi je n’en sais rien, et que nous évoluons plus ou moins à leur côté et à un rythme bien différent. Nous avançons vers l’ouest ou le sud, c’est selon, nous fuyons quelque chose, nous ne savons pas vraiment quoi, eux non plus je présume, la peur certainement, ils cherchent le salut, nous recherchons nos amis égarés, quelque part là-bas, devant nous, enfin je l’espère.

 

La lande est désolée, comme toutes les landes j’imagine, je ne suis pas un expert en paysage de ce type.

 

Le ciel est parfois bas, souvent ample, perturbé par le passage de nuages volumineux et sombres, éclairé par l’un ou l’autre des trois soleils qui ont fait irruption dans ce monde irréel, bousculé par des rafales de vent qui rabattent la pluie sur nous ou au contraire la disperse.

 

Il fait froid. Très froid.

 

Hier, nous étions au printemps, un printemps aigre, amer et triste, certes, mais un printemps quand même, aujourd’hui nous avons fait rebrousse chemin et sommes à nouveau en hiver avec le froid qui cingle nos entrailles et gifle nos visages. Même lorsque le ciel se dégorge de ces ventres mous gris et vengeurs la clarté que diffusent les trois soleils n’est pas suffisante pour nous réchauffer. Toutes et tous ont froid et l’on entend des gémissements et plaintes s’exhalant des bouches auparavant muettes.

 

Je dois être le seul, me semble-t-il à avoir encore assez d’énergie ou d’intérêt pour me surprendre de la présence de ces trois astres luisants.

 

Le pingouin a haussé ce qui lui sert d’épaules en murmurant « trois soleils, et alors ? Nous sommes bien trois pingouins, c’est le chiffre normal. C’est plutôt rassurant non ? Pas besoin de s’émouvoir pour cela. Est-ce que moi je me plains ou m’ébaudis bêtement ? Non, nullement. Il faut être humain pour cela, toujours à s’étonner de tout et faire l’imbécile en gigotant ou se trémoussant. Pour l’heure on cherche deux autres pingouins. Deux plus un égal trois. Ça c’est important. Le reste on s’en fiche, non ? Vous avez aussi votre trinité, vous aimez cela, vous adorez les troïkas, les consulats, et tout le bataclan, alors pourquoi toi seul parmi ces niais d’humains te sens concerné par cela ? Avance et regarde devant plutôt qu’au-dessus. C’est comme cela qu’il faut faire ».

 

Je n’ai rien dit. Je n’aime pas ce type de langage et regrette vivement mon autruche volante, flottante et trébuchante avec laquelle j’ai traversé un désert aussi écrasant que cette désolation ci et qui avait toujours des mots à partager, incompréhensibles certes, mais généreux et aimables.

 

Je suis resté muet mais ai continué à contempler ces ciels étranges perturbés par l’alternance des nuages, de la pluie et des rayons biaisés de soleils pourpres ou jaunes allongeant leurs ellipses inaccessibles au-dessus de nous.

 

Le grille-pain ressuscité parmi les vivants a rompu le silence et indiqué que « pour des raisons évidentes, la trinité m’émeut un peu, je suis spécialiste des résurrections, la troisième je crois, et je suis donc particulièrement sensible au chiffre trois, on le serait à moins, mais en l’occurrence il y a d’autres situations à affronter, ceci est le moindre de nos soucis. S’il y a une incongruité dans la présence de ces trois astres elle doit forcément s’expliquer par quelque expérimentation dont vous les humains êtes grands experts, quelque chose de sans importance, sans effet sur l’environnement, sans conséquence ou risque pour le vivant, les organismes, la vie, ou dieu sait quoi encore, entourée de toutes les garanties et normes imaginables, bref si tu vois trois soleils c’est que tu doutes de la justesse de gens autrement plus intelligents que toi, qui savent et toi pas, qui croient et toi pas, qui œuvrent pour le bien de l’humanité et toi pas, qui font preuve de philanthropie, de justesse de déduction et de grandeur d’âme et toi pas. Allons, remets-toi et cesse de te lamenter ou t’extasier devant ce que tes pairs qui savent ont fait. Eux ont raison, forcément et toujours, toi pas. A force de douter tu vas faire chuter ton humanité dans le fossé. Les grands et puissants ont raison. Toi pas. Mais, ceci étant, pour ce qui concerne le pauvre grille-pain existentialiste que je suis, expert es-mort réversible, sache que lorsque tout s’achève, franchement, on se fiche éperdument de tout cela. Alors, d’une manière ou d’une autre tu es perdant. Concentres-toi sur ta route. Amènes-nous rapidement sur le chemin du couchant où nous retrouverons Maria aux yeux si profond qu’il absorbe tout le monde, toi y compris, surtout toi en fait, le Yéti anarchiste, la machine à gaz, les deux autres pingouins et l’extincteur fort sage qui serait fort utile ici pour éteindre les incendies qui nous suivent et dressent une ligne de feu sur l’horizon du levant ».

 

Il s’est tu et m’a regardé avec ses yeux fins comme l’acier et, finissant par comprendre la gravité de ses derniers mots, je me suis retourné et ai discerné ce qu’il avait pressenti et que moi l’humain n’avait pas perçu j’ai noté que la ligne courbe dudit levant était peinte en rouge sombre agrémentée de tâches jaunes et bleues.

 

Un feu lointain coupait le pays en deux, pays dont vous ne serez pas surpris outre mesure que j’ignore son nom, une lande désolée et abandonnée, celle-là même sur laquelle une longue cohorte avance, et une terre de feu, morte, brûlée à tout jamais, celle qu’ils ont quitté, il y a longtemps ou récemment, qui peut le dire, et qui n’a plus d’existence.

 

Une longue langue de feu qui barre l’horizon et tue ce qui peut l’être. D’où vient-elle ? Qui l’a provoquée ? Quelle absurde conjonction de facteurs l’a mise en branle ? Je n’en sais rien mais je pense pouvoir déduire de ce que je viens de vous raconter que le temps n’est peut-être pas à mon entière disposition et que si je ne souhaite pas finir grillé je ferai mieux de quitter cet endroit rapidement.

 

Je regarde devant moi, je contemple le flot ininterrompu d’humains et d’animaux qui fuient, je sens sous mes pas des mondes qui se compriment et souffrent, je sens sur mon dos le grille-pain qui m’enjoint de me mettre en route, j’entends Bob le pingouin qui hurle aux gens de se taire, comme s’ils parlaient ces pauvres hères, et je me bouscule pour ne pas rester pétrifié, je me remets en marche, je pense à Maria et mes amis, à la vie qui toujours s’égrène, à ce damné temps qui avale tout, et je marche.

 

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Du Capitole, de la Roche Tarpéienne, du cadavre d’un grille-pain existentialiste et d’une troisième voie possible 


Du Capitole, de la Roche Tarpéienne, du cadavre d’un grille-pain existentialiste et d’une troisième voie possible

Ce pays de misère dans lequel nous errons ne cesse de nous placer dans des situations difficiles, imprévisibles, odieuses.

Il n’est pas une journée sans que nous passions du Capitole à la Roche Tarpéienne et vice versa, parfois plusieurs fois, sans que nous ne nous en rendions réellement compte.

Nous sommes perdus dans ce monde que nous ne comprenons plus et au-delà nous réalisons à chaque pas qu’il ne s’agit pas uniquement de ce monde-ci, cette entité géographique de sable, poussière et sang, haut lieu révolutionnaire récent, théâtre de maints coups d’état ou coups de force durant toutes les années qui ont peuplé le vingtième siècle et les autres auparavant je pense.

Il n’y a à perte de vue historique que sang et misère, en tout cas pour ceux qui souffrent, les plus nombreux, et pour les autres, la minorité, des phases d’exaltation et de pouvoir, suivies des phases de mort, les défilés de victoire, les célébrations, les délires et libations, tout était permis, tout était possible, les comportements les plus ridicules et niaiseux, tout était autorisé, car l’argent et donc le pouvoir et donc le pardon était là, et l’on chantait les louanges et on riait des avanies et discours de mort, puis, des décennies plus tard, la fin est là, et les amis d’hier deviennent les pourfendeurs d’aujourd’hui, l’argent, le pouvoir, la luxure, tout est fini, tout est achevé, l’honneur est mort, ne restent que le squelette ridicule et les peaux usées, ne restent que les sourires contrits, les rires gras, les moqueries d’usage et surtout les cris d’orfraie, ‘mon dieu comment a-t-il pu, comment a-t-il osé, mais c’est un monstre, c’est un odieux tyran, un criminel’, oui ma chère dame, oui mon cher monsieur, c’est vrai, plus que vrai, mais c’était vrai aussi lorsque vous trinquiez votre coupe avec lui sur votre yacht ou le sien et vous régaliez des mêmes blagues sirupeuses, caressiez le dos de la même fille de tristesse et d’argent, mais en ce temps-là c’était différent, n’est-ce pas ? l’argent n’a pas d’odeur, en fait il en a, c’est celui de la mort, et vous le saviez mais vous en fichiez un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, surtout à la folie, et maintenant vous condamnez, mais avant que faisiez-vous ?… ah oui, bien sûr, je comprends, c’est ainsi, la Roche Tarpéienne est à côté du Capitole, c’est ainsi, oui c’est ainsi, cela devrait vous faire réfléchir, après tout cela n’arrive pas qu’aux autres, cela pourrait vous arriver aussi à vous, cher monsieur, je ne dis pas chère madame car généralement le sang, la bêtise et l’arrogance est sur les mains des hommes, pas tellement sur celles des femmes, naturellement j’exagère, mais pas tant que cela, vous le savez bien.

Tous vous avez été ainsi. Tous nous avons été ainsi.

Ce monde que nous ne comprenons pas est également le nôtre, il faut l’admettre, le reconnaître, l’accepter… Vous les arrogants certainement, mais nous également les perdus, les opprimés et les aveugles, nous qui ne voyions rien et pire nous qui voyions mais ne disions rien ou pas assez ou pas suffisamment.

C’est ainsi.

Soyons honnête, nous sommes si médiocres, le propre du vivant de genre humain. Pour les autres genres c’est différent…

Prenez par exemple mon cher ami grille-pain existentialiste, il nous a accompagné des mois durant et n’a cessé d’affirmer ses vérités kierkegaardiennes, à sa manière, il est resté près de Maria au regard si profond que si souvent je m’y suis perdu, l’a cajolée du regard et adorée dans toute sa retenue, et un jour il est mort, puis s’est réincarné en radiateur jaune artiste multiforme et maintenant il est mort à nouveau, suspendu à une branche, torturé, désossé, si c’est ainsi que l’on dit, et brûlé, la cruauté l’a tué et martyrisé, pourquoi je n’en sais rien, pour quelles raisons stupides, je ne sais pas, je ne comprends pas, cela aussi je ne comprends pas.

L’autruche volante, flottante et trébuchante, n’a rien dit, elle a fini par comprendre, aussi surprenant que cela puisse être, que le monde est maudit et triste et que son monde à elle, celui des légendes et des rêves est si loin, si différent de celui-ci, je pense qu’elle souhaite y retourner mais ne sait pas comment s’y prendre, mais je sens que son départ est pour bientôt. Nous avons cherché notre ami ensemble et l’avons retrouvé ensemble. Nous avons ramené son cadavre à la pension de famille et maintenant sous un clair de lune somptueux avec des chants religieux au loin et le bruit d’une foule qui chante et danse, qui fuit et hurle, qui chante et danse, et ainsi de suite, pour l’éternité de cette journée et de cette nuit, je regarde son cadavre que j’ai recouvert d’une couverture poussiéreuse, je me demande combien de vies a un grille-pain, en quoi il se réincarnera et s’il reviendra d’une manière ou d’une autre à la vie, après tout pourquoi le ferait-il, n’y a-t-il pas une certaine fatigue à revenir ainsi à la vie, de manière si dérisoire et éphémère, pour se rendre compte que tout est pire qu’hier et que les espoirs d’aujourd’hui finissent par se lasser et s’effacer, pourquoi reviendrait-il ?

Je le regarde dans cette nuit sombre tandis que Maria est allongée de l’autre côté dans son habit de nudité, somptueux, et je me plais à lui murmurer, à mon ami grille-pain, que l’espoir demeure, que le Capitole est certes proche de la Roche Tarpéienne mais qu’il suffit de tourner le dos à l’un et l’autre et de s’en aller dans une troisième direction et qu’ainsi des milliers de kilomètres pourront être franchis sans ne plus jamais rencontrer ni l’un ni l’autre, mais des tonnes d’incongruités, des pingouins à lunettes roses rêvant de Piero della Francesca, des extincteurs fort sage, des machines à gaz rondouillardes à tendance politicienne, des Yétis anarchistes, des milliers de personnages facétieux et quelques humains sympathiques, pas trop, n’exagérons pas, ne rêvons pas, soyons fous mais pas ridicules non plus, il y a donc des individus par millions qui ne demandent qu’à être rencontrés et écoutés, car la vie est là dans les moindres détails, dans cette ordinaire qui vaut tous les exceptionnels du monde, dans ces soleil mi-figue mi-raisin, ces journées de crachins, et ces autres de nuages, dans ces paysages vaguement plaisants, dans ces conversations qui ne vont nulle part, dans ces saluts qui s’effacent et ces mots qui se perdent et ces chants qui s’oublient, il y a cet univers qui vibre mais pas trop fort, tout doucement et calmement, il y a cette vie qui désire se faire oublier car elle est banale, et c’est justement dans cette banalité qu’elle est belle, c’est cela que je lui murmure et peut-être reviendra-t-il en vie, une autre fois, pour notre plus grand plaisir.

Pour l’heure je m’allonge contre mon ombre, ma belle Maria au regard si profond que je désire par-dessus tout m’y perdre à tout jamais et je vous demande de m’oublier un peu.
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