D’une mer gélatineuse et d’un ciel de plâtre


D’une mer gélatineuse et d’un ciel de plâtre

 

Les choses ne sont jamais très exactement telles que vous envisagiez qu’elles soient.

 

Il y a toujours un décalage entre ce que vous imaginiez, ce que vous ressentiez, ce que vous pressentiez et ce qui se déroule effectivement devant vous, ce que l’on appelle la réalité et au sein de laquelle vous êtes sensé(e) jouer un rôle, aussi ridicule ou important soit-il. Pour ce qui me concerne, aujourd’hui, dès le réveil, j’ai pris conscience de ce fait avec une acuité toute particulière. Vous vous souviendrez que nous étions en train de voguer galère sur une mer particulièrement démontée à bord d’une embarcation particulièrement inattendue, une baignoire rose.

 

Je précise à l’attention de celles et ceux m’ayant posé cette question du bout des lèvres que je ne dispose pas du nom du modèle et qu’il n’y a pas de jacuzzi intégré. Ceci ne nous pose guère de problèmes dans la mesure où nous n’aurions certainement pas eu la possibilité de profiter des multiples avantages de ce dernier gadget agréable pris dans la tempête violente qui nous a suivi sur l’océan de notre sauvetage, après avoir fui les côtes de cette terre compressée et dévastée par une barre de feu atroce et déplaisante.

 

Bref, nous nous trouvions à bord de cette chose et dérivions, pris dans les serres d’une violente tempête, lorsque subitement, hier me semble-t-il, la mer est passée de grosse à plane, s’est alanguie, prise peut-être de compassion ou pitié pour les pauvres errants que nous sommes, les trois humains, le grille-pain existentialiste, l’autruche volante, flottante et trébuchante, et les ours du dessous, les passagers clandestins établis à l’étage du dessous.

 

Les eaux sont passées de cette sordide couleur bleu noir au vert émeraude fluorescent que j’admire tandis que je vous parle.

 

Les cieux eux se sont au contraire chargés de noir et nous avons songé un moment qu’il allait nous avaler, nous gober, nous tirer vers lui.

 

Nous avons eu peur. Enfin, je ne sais pas trop ce que les autres ont ressenti, disons simplement que j’aie eu très peur. Tout cela a duré toute la nuit, période durant laquelle étrangement les lueurs de vagues soleils blanchâtres ont continué de s’échapper à travers de rares interstices entre des monstres nuageux.

 

La mer est pourtant restée plane et calme, verdâtre, fluorescente, puis, soudain ce matin, la couleur a viré au jaune puis à nouveau au vert, puis, dans l’ordre au carmin, orange, bleu ciel, vert pomme, saumon, et j’en passe.

 

Je n’ai plus vraiment essayé de comprendre car ceci ne me réussit pas et a pour conséquence fortuite et désagréable de me transporter dans un état nauséeux sophistiqué et donc difficilement compréhensible ou l’inverse, un insidieux cercle vicieux.

 

Les cieux ont déroulé leur masse obscure sombre et noire, lourde et oppressante, toutes les nuances de la palette des ébènes, de l’anthracite, gris et noir y sont passées.

 

Finalement, n’y tenant plus, j’ai tendu ma main vers cette eau bizarre pour la palper, la prendre dans mes doigts, la déchiffrer, me laisser lécher par elle. Le choc a été à la mesure de mon implacable déroute, l’eau était solide, semblant un sorte de vernis légèrement craquelé, presque doux au toucher, avec une sorte d’épiderme mou sur un derme métallique ou boisé, ceci a plastifié mes sens en une fraction de seconde.

 

Nelly, la jeune banquière au charme incomparable et l’esprit vif et alerte qui a depuis quelques jours fait vaciller le degré de fidélité et dévotion qui est le mien à l’égard de Maria au regard si profond que je ne pourrais que m’y perdre, m’a demandé ce qu’il en était, je lui ai dit, elle a ri, et ne m’a pas cru.

 

Elle a alors elle aussi touché l’eau et ce faisant s’est appuyée contre moi et penchée par-dessus mon buste délicieusement charmé et a conclu « je ne sais pas dans quel univers tu vis et pourquoi nous y avons tous été aspiré mais voici quelque chose de surprenant. L’eau s’est solidifiée. Quelque chose a joué le rôle d’un catalyseur et voici que ce qui devrait être une énorme masse liquide, fluide, presque transparente et presque translucide est devenu opaque, lourde, épaisse et solide. Etrange. Je ne me lasse pas de votre joli monde, plein de surprises et rebondissements. Je ne dis pas que j’aimerais continuer cette errance pour une période très longue mais à tout le moins la situation évolue rapidement, beaucoup plus que dans le milieu bancaire, ce qui n’est pas peu dire. »

 

Je n’ai pas commenté ces propos car je ne connais rien au milieu bancaire mais je me suis dressé dans la baignoire, telle une statue de la liberté masculine et ai essayé de délicatement mettre mon pied sur le sol marin et me suis surpris à pouvoir marcher dessus.

 

L’épiderme de cet océan est décidément fort surprenant.

 

Je précise, et ceci est une parenthèse essentielle pour ne pas sombrer dans le politiquement incorrect, qu’il n’y a en cet endroit aucune sorte de propos diffamatoire ou irrévérencieux à l’encontre de quelque religion que ce soit.

 

J’ai marché d’abord avec hésitation puis amusement. L’impression était irréelle, le sentiment de marcher sur une gélatine assez ferme pour soutenir un vivant de ma taille et poids. Pour tester la solidité de ce matériel je me suis rapproché de la baignoire rose, ai posé ma main droite sur l’un de ses bords et ai sauté sur place pour violemment retomber sur la surface marine. Cette dernière a parfaitement résistée aux chocs en questions.

 

Plus surprenant, prenant de l’élan pour sauter de la hauteur la plus importante que possible j’ai soudain touché de mes doigts le ciel.

 

Ces nuages ténébreux, traversés par des rayons laiteux par endroits, sont en fait aussi solides que la mer.

 

Le ciel de notre monde est donc très bas, Baudelaire trouverait cela oppressant je présume, et la mer très haute.

 

Le reste est donc affaire d’impression.

 

Nous sommes coincés entre une gélatine verdâtre, jaunâtre ou autre et une sorte de plâtre anthracite, un décor de cinéma pour une vie surréelle.

 

Je ne sais pas si cela est une image de notre monde, une métaphore ou une allusion à la vacuité et vanité de toute chose, pourquoi le saurais-je ? je ne suis que narrateur pas créateur.

 

Dont acte, nous sommes dans une réalité blême qui se déroule entre deux surfaces planes, un monde non-galiléen, un retour aux temps anciens, féodaux, le Moyen-âge occidental, les conceptions les plus anachroniques y prévalent, la terre n’est pas ronde et au centre de l’univers, nous sommes des sujets, nous devons reconnaissance à nos seigneurs et maitres, aux églises de toutes sortes, nous taire et courber l’échine, la mer est solide et certains y marchent dessus, le ciel est palpable et sombre, tout est fait pour nous effrayer, l’inquisition n’est pas loin.

 

Je n’ai rien à craindre, je suis un Saint-Thomas qui a touché la mer et le ciel et crois ce qu’il a vu mais s’il ne comprend pas grand-chose. Je vous suggère de faire de même chez-vous, prenez un bon bain, essayez de marcher sur les flots, de toucher le ciel du doigt, montrer votre dévotion et recueillez-vous. Juste un bémol, si vous chutez, ne venez pas m’accuser je n’y suis pour rien.

 

Pour ma part, j’ai pris le grille-pain, le pingouin et l’autruche par les ailes, bras ou fils électriques, ai laissé les deux banquiers s’occuper de notre propriété, je veux dire la baignoire rose, et des ours clandestins, et les ai dirigé vers le levant.

 

Nous marchons sur la mer. Il doit forcément y avoir quelque chose au bout de ce monde un peu ridicule. Pour l’heure la mer gélatineuse est devenue mauve ce qui la rend originale.

 

S’il y avait des riches philanthropes aux environs je leur suggérerais de faire une vente aux enchères des couleurs de la mer au bénéfice des populations désavantagées, après tout ce ne serait ni la première ni la dernière fois qu’ils vendraient quelque chose qui ne leur appartient pas pour se faire une petite virginité morale, des sortes d’indulgences du nouveau millénaire, rien de neuf sous le soleil … ah si, il y a trois soleils, merci d’en tenir compte dans vos versements mineurs et vos déductions fiscales majeures.

 

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Des propos entendus sur la réincarnation, de Rees et Hawking, des molécules d’air respirées par Piero della Francesca, et du devenir du grille-pain existentialiste et du réfrigérateur colérique


Des propos entendus sur la réincarnation, de Rees et Hawking, des molécules d’air respirées par Piero della Francesca, et du devenir du grille-pain existentialiste et du réfrigérateur colérique

Les choses ont repris leur cours, sinueux et alambiqué certes mais en mouvement. Rien de pire que la stagnation, l’arrêt ou la pause qui progressivement projette tout être en dehors du train de la vie.

Nous étions, vous vous en souvenez peut-être, ou peut-être pas, mais cela ne fait rien, je n’en prends pas ombrage car moi-même je m’y perds souvent, sur une plage désertique au milieu de nulle part mais avec une route à proximité la longeant et un désert de l’autre côté. Les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca nous ont installé une sorte de nid pas très douillet au milieu d’un squelette de baleine qui traînait par là pour une raison qui m’échappe ce qui a permis à chacun et chacune de se remettre de ses émotions.

Le grand problème de ce jour a été le réveil de nos amis grille-pain existentialiste et réfrigérateur colérique réincarnés suites aux explosions des jours précédents en, respectivement, radiateur jaune et machine à gaz rondouillarde. Nous étions dans l’expectative, ne savions pas si nous allions retrouver leur esprit initial dans des corps nouveaux ou des âmes neuves dans des circuits transformés.

N’étant pas grand spécialiste de la réincarnation, un athée l’étant rarement, je me suis placé en retrait et ai laissé les experts s’exprimer notamment l’extincteur fort sage qui a supposé que nos deux amis conserveraient quelques souvenirs de leur existence ancienne mais à l’état de relique harmonieuse et abstraite tandis que les pingouins ont fait remarquer qu’étant eux-mêmes l’une des facettes de Piero réincarnés en pingouins il leur arrivait de se rappeler des détails pittoresques de la vie de leur maître et ascendant direct.

Le Yéti anarchiste de par son origine himalayenne, ayant vécu sur le toit du monde à proximité des êtres célestes s’il en est les a fait taire et s’est exprimé de la manière suivante : « le propre de la réincarnation est d’être différente au cas par cas. Le Grand Yéti Bleu faisait toujours remarquer que nous charrions en nous les espérances des générations passées et futures mais ne nous souvenions pas forcément les détails de celles-ci ni de leurs supports. D’ailleurs nous sommes en communion avec le monde et étant constitués d’atomes par milliards, nous sommes constitués au sens premier du terme des blocs infimes ayant constitué les objets, sujets, corps ou masses de tout ce qui nous a précédé. Dans nos poumons passent des molécules d’oxygène qui sont passés dans les poumons de Piero della Francesca. En ce sens, nous humons le monde tel qu’il est et tel qu’il a été dans toutes les phases de ses existences passées et à venir et quelles que puissent être le nombre de dimensions que Rees ou Hawkins s’amusent à déchiffrer. »

Les pingouins s’apprêtaient à lancer une vertèbre de baleine sur la face du Yéti lorsque Maria leur a enjoint de se taire nos deux amis endormis donnant des signes de réveil.

Nous nous sommes précipités enthousiastes tels des parents multiples se réjouissant de la naissance d’une nouvelle progéniture et avons regardé les deux êtres projeter dans l’air marin leurs premiers mots.

Le radiateur jaune, issu du charmant grille-pain existentialiste et kierkegaardien s’est exprimé le premier en murmurant : « le monde est beau. Le soleil luit dans le ciel et la moindre parcelle de vie recèle en elle une parcelle de beauté. Le grain de sable, l’os de baleine, la plaque de béton, les vis d’un mécanisme, le cheveu de Maria, le bouton de manchette du pingouin, le sonnet de l’autruche volante, flottante et trébuchante et même le grain de peau du narrateur sans nom sont beaux et représentent un tout. » Il s’est tu en souriant. J’étais sidéré. Comment un existentialiste ténébreux et dépressif pouvait-il prononcer de tels mots ? Le radiateur se reposait et je l’ai admiré, une sorte de plissement des rainures du coté, par rides et ondulation, un mouvement quantique en quelque sorte, se propageant jusqu’à la base électrique et s’exprimant en l’air par un jet de chaleur. Maria a souri et commenté que nous avions gagné parmi nous un photographe de l’infiniment petit et que ceci serait une grande valeur ajoutée à notre groupe multiforme.

Puis, avant qu’elle n’ait pu finir ses propos, la machine à gaz s’est elle aussi exprimée mais avec force et conviction : « C’est exact, chaque élément du groupe doit éprouver une forme de satisfaction pour que la société dans son ensemble puisse avancer vers l’épanouissement. Chacun doit trouver sa place et une parcelle de bonheur. Lorsque je serais élu, et je ne doute pas un instant que vous ne m’accordiez vos suffrages, je ferai en sorte que chacun d’entre vous, quelle que soit sa taille, ses souhaits, ses rêves ou exigences, trouve dans les actes de mon gouvernement un sujet de satisfaction. Ensemble nous serons forts, isolés nous ne serons pas. Les excès et mensonges des gouvernements passés seront combattus et sur le lit de leur infamie nous bâtirons une société meilleure. »

Maria n’a rien dit mais j’ai dit ce que tout le monde pensait probablement tout bas, à savoir que nous avions perdu un être colérique et impulsif et gagné un politicien opportuniste. Le Yéti a souligné que la politique devait être anarchique ou pas et que c’est ce qu’il imposerait lorsqu’il serait nommé Pape, une bonne vieille rengaine qui ne nous fait même plus sourire. La machine à gaz opportuniste a surenchéri en commentant nos propos : « Chers amis, je vous ai compris, je vais de ce pas créer un nouveau mouvement, le COUAC, la confédération Opportuniste et Utopique des Anarchiste Contemplatifs dont je suis honoré et heureux que vous ayez le courage de me confier sa présidence dans ces moments difficiles. Je compte sur vous. Je suis des vôtres et guiderai vos pas vers un futur radieux. »

Radieux ou pas le futur est devant nous, et notant ce fait prodigieusement novateur j’ai suggéré aux uns et aux autres de prendre leurs affaires de commencer notre longue marche sur la route en bitume. Ayant à opter entre la droite ou la gauche, j’ai choisi cette dernière car elle semblait délinéer la voie la plus ombragée. A demain pour un lever de soleil plein d’espoir…
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