De la persistance du sentiment d’abandon et d’isolement, du rétrécissement de notre cellule, de l’oméga qui doit se rapprocher


De la persistance du sentiment d’abandon et d’isolement, du rétrécissement de notre cellule, de l’oméga qui doit se rapprocher

Il y a peu nous avons traversé un pays de silence, meurtri, dont les ombres seules rappelaient l’existence de vies et la tragédie de leur fin. Nous avons essayé de comprendre ce qui s’était passé et nous sommes retrouvés, pour une partie d’entre nous, accusés puis enfermés dans ce lieu de silence et d’ombre.

Les murs de la cellule se rapprochent de nous, le plafond s’abaisse.

L’autruche volante, flottante et trébuchante, qui ne clame plus de poèmes incompréhensibles mais se contente de scander l’alphabet dans le sens qui lui parait d’évidence le plus chaotique, est obligée de baisser son long cou ce qui me semble être une preuve du rétrécissement de notre environnement immédiat.

Le Yéti anarchiste est prostré dans son coin et ses jambes qui jusqu’à ce matin s’étalaient jusqu’à la porte sont maintenant remontées en accents circonflexes.

La machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes qui pestait et enflait et s’exclamait régulièrement qu’elle nous comprenait, comprenait les passions et les omissions, les regrets, les peines et les joies, comprenait la mort, le froid, la faim, comprenait la joie, l’accomplissement, le progrès, comprenait ce qui fallait être fait ou pas fait ou défait, et bien, ne comprend plus rien et m’a demandé tout à l’heure pourquoi nous étions comprimés les uns contre les autres dans un espace en réduction significative.

Je n’ai pas de réponse à apporter car mon esprit a effacé toute tentative de compréhension, probablement en raison de la proximité de cette parcelle de lobe cervical avec celle du souvenir et de la souffrance.

Tout est lié et je ne veux pas car je ne peux plus le supporter m’obnubiler sur le sort de nos amis disparus, les trois pingouins à lunettes roses amateurs de Piero della Francesca, l’extincteur fort sage, et ma belle, tendre, intelligente, forte et intègre Maria dont le regard m’a si souvent absorbé, envoûté et dissous dans un océan de bonheur.

Je ne veux pas savoir ce qui leur est arrivé, je ne veux pas savoir quel sort leur a été réservé, ce qui est advenu d’eux, d’elle, lorsqu’elle est tombée dans les mains de ces monstrueux miliciens, je sais ce qu’il en est, j’ai conservé des plaies vives et probablement difficilement cicatrisables, mais j’ai été quelque peu épargné, je n’étais qu’un homme.

Je ne veux pas le savoir.

J’en suis arrivé a espérer que nos amis aient eu la chance de disparaître rapidement, sans souffrance, qu’une balle les ait atteint alors qu’ils s’échappaient en courant après avoir essayé de nous faire évader de ce lieu, sans succès, la chance n’était pas avec nous.

J’en suis là.

Mais, vous voyez bien que je ne berne personne, ni vous, ni moi. Je prétends être hermétique au passé, avoir lobotomisé mes sentiments, avoir effacé ce qui devait l’être mais rien ne l’a été.

Tout me revient par bouffées. Des bouffées froides et rudes ; Qui alternent avec des moments, longs et lugubres d’abandon au silence et au désespoir ; Qui singent les ombres et les lumières d’un véhicule qui avance sur une autoroute vierge entourée d’arbres chaleureux, sauf qu’il n’y a pas d’arbre, sauf qu’il n’y a pas de soleil, sauf qu’il n’y pas de lumière, sauf qu’il n’y a pas d’autoroute, juste des ombres, qui singent la mort.

Nous sommes là prostrés dans un espace qui se rétrécit tandis qu’au dehors règne un calme lugubre, pire que celui de l’intérieur, jamais interrompu par quoi ou qui que ce soit, même plus le gentil et aimable policier qui venait s’occuper avec délectation de ma pauvre personne, même plus le milicien jeune et ivre qui nous jetait de temps en temps une pitance saumâtre, même plus cet autre jeune milicien qui frappait par plaisir les côtes métalliques de la machine à gaz rondouillarde, piquait des plumes de l’autruche psalmodiante ou hurlait à mon encontre des insultes que je ne comprenais pas.

Il n’y a plus rien, plus de bruit, plus d’interruption du silence par la haine puis le silence.

Il y a parfois des impressions de clameur au loin mais ce pourrait être des bourdonnements ou des souffles de vent dans quelque soupirail distant.

Nous buvons les gouttes qui suintent le long du robinet déglingué et ne mangeons pas.

Après tout, c’est mieux ainsi. Nous sommes esclaves de notre destin. Nous le sommes tous. Deux choses sont certaines pour vous comme pour nous c’est qu’il y a eu un alpha et qu’il y aura un oméga. Pour nous cette dernière lettre s’est approchée et c’est mieux ainsi.

Que le rideau tombe rapidement. Je ne souhaite rien d’autre.
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Des imprévus et de leur impact sur le cours de nos vies, de nouveaux incidents dans la prison et d’un étrange et inquiétant renversement de situation


Des imprévus et de leur impact sur le cours de nos vies, de nouveaux incidents dans la prison et d’un étrange et inquiétant renversement de situation

 

 

 

L’imprévu est maître de nos vies.

 

Quelques imprévus isolés au sein d’une sinueuse ligne droite quasiment sans fin, sans alpha ni oméga, ou presque, une lente et longue litanie qui ne tolère aucun saut de puce ou bifurcation, qui nous endort et ensommeille nos sens, qui lasse nos facultés de réaction totalement atones, la gymnastique intellectuelle ne prend plus, l’amplitude et magnitude des réponses est réduite à quasiment rien, une succession de rituels et routines, des jours qui suivent des nuits qui suivent des jours et ainsi de suite, la même chose au même moment de la même manière, tout s’écoule tel un fleuve endormi, qui emporte tout, lentement, densément, amplement, suivant le même cours, le même chemin ou sentier, sans qu’il n’y ait de variation autre que négligeable, et tout s’endort, s’enfouit dans le sentiment du déjà vu, dans l’impression que rien ou personne ne viendra jamais changer le rythme, la direction ou la succession des épiphénomènes qui marquent nos vies, notre sommeil de vie, et puis enfin survient l’imprévu après vingt ou cinquante ou deux années d’attente, d’oubli, de mortel ennui, et là, le monstre qui n’était plus attendu frappe à nos portes et nous dans notre grandiose superbe nous laissons prendre par surprise, le fleuve sort de son lit, emporte tout, détruit tout, et le chemin qui était sinueux et plus ou moins droit bifurque et notre emprise sur ce choix aura été ridiculement négligeable façonné par des mois et années de rituels sans nom et de morne et morgue ennui, des marmottes gracieuses sortant de leur hiver à qui l’on demande de choisir si la terre doit s’arrêter maintenant ou dans cinq mille ans, et qui ne comprennent naturellement rien et appuient au hasard sur la touche de gauche ou droite suivant la mimique désuète répétée trois millions de fois pour des choix ineptes et sans valeur, et c’est cette mimique et ce rituel qui nous conduit à choisir droite ou gauche, maintenant ou plus tard, demain ou jamais, lui ou elle, elle ou elle, lui ou lui, que sais encore, et le reste de nos vie change à tout jamais pouvoir revenir en arrière, nous condamnant pour le restant de notre rituel blême, las, blasé et épuisé de répéter à longueur de journée ‘ah si j’avais su’, ‘ah si j’avais pu’, ‘ah si j’avais compris’ et ainsi de suite, petite ritournelle ridicule, répétée ad nauseum jusqu’à la prochaine fois, que l’on ratera de la même manière et pour les mêmes raisons.

 

Ainsi en est-il de l’imprévu.

 

Ainsi en était-il de notre situation dans la cellule de confinement et d’isolement, nous quatre, c’est-à-dire le Yéti anarchiste, l’autruche volante, flottante et trébuchante, souvent appelée marmotte gracieuse, d’où le jeu de mot précédent, la machine à gaz rondouillarde et moi-même, le narrateur continuellement dépassé par les évènements.

 

Nous avons entendu un énorme bruit provenant de l’extérieur, nous avons pris peur, nous sommes repliés sur nous-mêmes, avons attendu quelques minutes puis lorsque la porte s’est ouverte et que derrière il n’y avait rien nous avons couru vers la droite, pourquoi la droite ? Parce que c’était dans cette direction que chaque jour j’étais conduit par mon aimable et gentil policier après ses investigations rapprochées pour me doucher et marcher.

 

Et c’est ainsi qu’au lieu de nous rapprocher de nos amis pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca, extincteur fort sage et Maria qui venaient de faire exploser le portail de la prison, et partir avec eux vers la liberté, la sauvage et âpre liberté, entre savane, désert et mer, tous ensembles, réunis pour l’éternité du restant de nos vies, nous avons pris un chemin différent, sommes tombés sur nos pires ennemis dans leur foyer de gardiens gentils et aimables, lisant Sartre, Duchamp, Platon, Racine et… pardon, feuilletant leurs revues automobiles ou pornographiques, et avons ainsi gâché l’opportunité qui nous était offerte et avons contraint nos amis libres à errer dans une prison méprisable sans nous trouver et finalement repartir libres mais sans nous poursuivis par une cohorte de policiers ivres, gentils et aimables, sans leurs revues mais avec leur tête.

 

Dieu seul sait où cela conduira mes pauvres amis, enfin quand je dis Dieu, je m’entends c’est une expression, mais je vous laisse le soin d’y enterrer toutes les significations du monde, pour les uns ce sera ce que vous imaginez, pour moi ce sera le grand vide, le vacuum, pas cleaner mais presque, le néant, l’absence, la grande absence, alors si la grande absence seule sait où cela nous et les conduira vous pouvez imaginer combien nous sommes mal partis…

 

Nous sommes donc tous les quatre, les prisonniers non échappés, dans la salle des miliciens gardiens, dans ce pays sans vie et sans ombre, lieu de tous les massacres, et nous leur sourions stupidement et eux aussi, sauf qu’eux ont des armes et nous pas, et ils nous disent de nous taire et nous ont promis un avenir radieux dans une cellule deux fois plus petite, plus moche, plus sale, plus triste et plus inconfortable, et ont promis à nos amis, surtout Maria, le plus atroce des destins, nous avons tout perdu, même l’honneur, et avons gagné le droit à ne plus espérer.

 

Il n’y a que l’autruche qui je crois n’a pas perçu le sens de ce qui se passait et nous agrémenter d’un joli sonnet sans signification aucune dont je vous laisse la primeur avant de m’enfoncer dans ma dépression renaissante : « café, ou pas, primevères ou non, le kangourou est, pas les pierres, ivres ou pas, moi, eau limpide et calme, sous les ponts, de Saint-Pétersbourg à Jaffa, ici et pas là ».

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