Demain 48


48.

Nous sommes quelques rescapés et marchons sur une longue plaine serpentant entre les collines et le fleuve. Un grand axe de communication, noir comme la plume du corbeau, troue le paysage au-delà de l’eau suivi de multiples zébrures traces inertes et oubliées, déjà, d’un temps où les trains magnétiques, les transports de masse et les déplacements de marchandise et produits de base se superposaient sur plusieurs niveaux et formaient un brouillard permanent. L’air est doux. Le ciel est pigmenté de blanc entre des couches de bleus et des scintillements argentés. Le soleil est plutôt bas sur l’horizon. Les clameurs du vent se sont étouffées sous l’usure de l’oubli, de la routine et de l’habitude. Nous marchons, groggys, perdus, enterrés dans nos crânes qui ne dispensent plus de couleurs depuis un temps assez long. Nous sommes enfermés dans nos souvenirs récents, la mort de nos amis, enterrés à la va-vite, à côté de cadavres de répugnants de fanatiques religieux que nous avons laissé pourrir à même le sol, qu’ils crèvent deux fois, pour autant que cela soit possible, maintenant et dans l’inexistence d’un au-delà qu’ils recherchaient, que leur chair décomposée prévienne d’autres naïfs que le monde n’est plus composé que d’erres sans morale ou compassion, réduits au statut d’animal affamé.

Nous sommes alignés par deux ou trois et avançons lentement. Nous sommes un peu plus d’une dizaine. Le blessés de la veille sont morts cette nuit ou se sont remis, plus ou moins, et marchent à nos côtés en claudicant, sans se plaindre, soulagés de s’être remis, épargnés par les éléments, pour l’heure.

Autour de nous, les éoliennes sont plus nombreuses que les arbres et alternent avec les cubes blancs immaculés et les dômes dont la fréquence est faible mais cohérente avec le reste du paysage. Plusieurs milliers d’éoliennes pour des centaines de cubes et quelques unités de dômes. Il doit y avoir entre les uns et les autres un rapport tripe de 1 pour dix, un pour cent et un pour mille, les distances entre eux semblent obéir à des relations proportionnelles algébriques simples. Mais, quelles qu’aient pu être les motifs ayant conduit à la construction de ces engins ou objets, ils sont maintenant à la fois oubliés et inutiles, illusoires. Tout est mort en dessous ou en passe de l’être. Nous n’avons pu apercevoir ce qui se cachait sous les hublots de ces mondes endormis mais aucune lueur ne laisse deviner une ou des vies camouflées, rien de tel. Nous avons parcouru des dizaines de kilomètres, peut-être une centaine, toujours le même paysage artificiel, toujours ces éoliennes, cubes et dômes, mais aucun signe ne décelant la moindre parcelle de vie. La conclusion la plus simple est que ce monde enterré pour survivre n’a pas permis de satisfaire ce but premier, les enfermés se sont simplement trouvés enserrés dans une coque de verre, acier et plastiques et sont morts asphyxiés… tristes fins pour des humains qui se croyaient au-dessus des autres et se trouvent maintenant, au mieux agonisants et oubliés, au pire morts et putréfiés, en-dessous d’eux.

Nous avons été rejoints sur quelques kilomètres par des non-droits qui nous ont inspectés de leur habituel sourire narquois et regard tranchant, mais concluant probablement qu’il n’y avait rien à tirer ils sont partis peu après. Ils n’ont dit que des choses parfaitement banales, sans apporter quoi que ce soit à la compréhension de la situation actuelle, ni sur les silhouettes blanches, ni sur l’état des systèmes électroniques, électriques, magnétiques ou autres, ni sur les damnés jaunes, ni sur la disponibilité de vivres, médicaments ou habits à proximité. De notre côté, nous avons été bien plus loquaces, évoquant l’attaque des fanatiques, nos tentatives infructueuses de contacts avec celles ou ceux d’en-dessous, nos errances sur des restes de serres, la faim qui tenaille nos entrailles, nos blessés et nos morts, notre désespérance.  Une jeune femme qui faisait partie de leur groupe s’est contentée d’hausser les épaules et de commenter sèchement sur la difficulté qui devait être la nôtre de passer du statut d’hyper-protégé à celui d’hyper-dépourvu, puis elle a ri d’un gloussement très aigu, a embrassé une autre femme puis un vieillard et s’est éloignée en courant telle une gamine de douze ans tout en dévorant une sorte de pain sans éprouver la moindre gêne face au regard désemparé de Ted, le jeune garçon qui tient constamment dans sa main gauche un morceau de mon vieil imperméable gris qui me sert de manteau, tente, nappe, couverture, serviette et armoire à linge.

Nous marchons au milieu de ce paysage que je trouve désolé mais qui en définitive n’est pas dépourvu d’une étrange esthétique, fascinante en temps normal, angoissante actuellement. Nous avançons avec une certaine détermination puisque l’arrêt est comme nous l’avons expérimenté à nos dépens synonyme d’agression éventuelle et vulnérabilité maximale. D’après les cours de sciences naturelles de mon enfance, dispensés sur réseaux internes assez binaires et lents les troupeaux ou meutes d’herbivores, fragiles par définition, se comportaient de la même manière, errant sur les grandes steppes ou savanes, toujours en mouvement, suivant des lignes de mouvement assez erratiques et sinueuses mais conduisant toutes au but recherché, l’immobilisme représentant la mort, le mouvement la vie. Nous procédons de même. Nous marchons et parlons parfois, la plupart du temps pour évoquer des contraintes de base, la nourriture qui est réduite à sa plus simple expression, l’eau qui manque, les vêtements qui s’usent à grande vitesse, la maladie, le froid, les blessures qui se résorbent trop lentement et d’autres sujets similaires. Nous n’évoquons pas la destination finale de notre épopée, nous ne mentionnons pas les dangers potentiels à venir, nous ne disons rien sur celles et ceux qui nous ont quitté de gré ou de force, nous rions parfois aux moments les plus inattendus, lorsque, par exemple, McLeod a trébuché sur une branche ou mon chapeau s’est trouvé pris dans les branches d’un arbre auquel j’ai emprunté quelques fruits peu ragouteux ou savoureux mais comestibles, nous nous plaignons quelques fois, mais la plupart du temps nous restons silencieux. Un grand silence qui s’accorde à merveille avec la rugosité du sol, l’aridité des paysages et l’absurdité de notre situation.

Demain 47


47.

Ceci devait arriver. Nous étions fous de ne pas l’avoir anticipé ou préparé. Nous étions naïfs au-delà des frontières naturelles de cet état. Une plaine immense, des cubes incongrus, blancs et grandioses, des éoliennes à intervalles plus ou moins réguliers, un dôme de taille proprement gigantesque, ceci a attiré notre attention et suscité des espoirs difficilement contenus. Pourquoi ne pas avoir imaginé l’ombre d’un instant que d’autres que nous seraient également attirés, que depuis les collines environnantes, les regards de nombreux humains tout aussi perdus que nous se porteraient sur ce spectacle insolite ainsi que sur la trentaine de congénères apparemment en assez bonne santé et donc porteurs de vivres et objets de toutes natures particulièrement utiles en cette période de disette et pauvreté extrême ?

Ils sont tombés sur nous quelques heures après nos tentatives illusoires de découverte de ce qui pouvait se cacher sous cette cloche immense. Nous étions fatigués, un brin désappointés, déconcertés, et étions dispersés dans l’obscurité quasiment complète d’un ciel sans lune. Certains dormaient, d’autres discutaient, d’autres encore marchaient un peu plus loin pour essayer de déterminer si une lueur quelconque s’échappait du demi-globe ou des cubes blancs. Je faisais partie de ce dernier groupe. Nous avons fini par apercevoir des lueurs, celles de nombreuses torches, mais n’avons pas immédiatement compris leur provenance, nous songions ridiculement que quelque habitant des cités obscures cachées venaient à notre secours. Il s’agissait en réalité d’un groupe de pèlerins fanatiques se ruant sur nos amis restés seuls au pied du dôme, endormis au moment de l’attaque, totalement vulnérables.

Il nous a fallu quelques minutes de course pour rejoindre le lieu de l’affrontement mais il était déjà trop tard, plusieurs étaient morts, les autres brutalisés, ou en fuite, tandis que des êtres vêtus de sortes de camisoles jaunes hurlaient des chants de mort ou de victoire ou peut-être les deux, ponctués d’appels à leurs divinités, singeant des mimiques étranges, levant les bras vers le ciel, s’adressant à un certain Jérémisus, ou équivalent, et lui disant que le monde se lavait, qu’il était en passe d’être débarrassé de ses parasites, teignes et cafards, tout en achevant d’un coup de couteau un enfant, un garçonnet en pleurs.

Etreints par la colère, la tristesse et la simple défense de notre groupe, de nos vies, nous nous sommes rués sur ces monstres mais déjà ils fuyaient, ils ne souhaitaient pas se battre, ils voulaient simplement tuer pour le compte de leurs idoles, nettoyer le monde, et, en passant, s’approprier les biens de celles ou ceux ayant ainsi été purifiés. De colère je crois en avoir abattu un, d’un coup puissant d’un bâton que je traîne avec moi, sur lequel je m’appuie de plus en plus, mais qu’importe, ils sont partis, rapidement, s’essaimant dans toutes les directions, tandis qu’un peu plus loin un être de grande taille et éclairé par une lampe verte les guidait en criant victoire, sagesse, rituel, Jérémisus est grand, sa gloire en floraison, son nom émerge des cendres, son aura s’étend, sa victoire est prochaine, ce monde est Satan, il faut l’expurger, ne doivent subsister que la haine et la mort, et ainsi le monde aura vécu et disparaîtra, nous sommes ses agents, son bras droit, nous quitterons bientôt ce monde de sang et de compromission, cet univers corrompus que nous laisserons à Satan et ses sbires et nous rejoindrons les terres saintes de Jérémisus, en tuant ceux qui subsistent nous les sauvons, en achevant la mère et l’enfant nous leur ouvrons la porte du paradis de Jérémisus, en décapitant le vieillard nous lui offrons l’amour de Jérémisus, nous sommes les humbles soldats de Jérémisus, nous …

Mélanie a été la première à l’atteindre d’une pierre projetée d’une dizaine de mètres. Il a marqué une certaine surprise mais s’est repris, s’est redressé puis s’est mis à courir mais il a été rejoint par McLeod et Marta Singer, son amie, qui l’ont assailli de coups tandis que lui continuait à haranguer des disciples probablement trop éloignés pour l’entendre. Il s’est évanoui peu après. L’avalanche de coups l’a peut-être achevé. Cela n’a que peu d’importance. Les adorateurs de ce Jérémisus se regrouperont plus loin et trouveront un autre damné pour les guider dans leur œuvre de purification. C’est une évidence. Sur les ruines d’un monde qui a disparu sans crier gare ne peuvent prospérer que les exclus de toutes sortes, les parasites, les porteurs de haine, les messagers autoproclamés d’un Armageddon à venir qui, si l’on était un tant soit peu logique a déjà dû se produire il y a sept ou huit millions d’années lorsqu’une Lucy s’est dressée sur ses jambes et a avancé maladroitement sur une savane sans forme particulière si ce n’est celle de la peur.

Nous sommes revenus vers le dôme et avons contemplé aux couleurs d’une aurore meurtrie et ravagée l’étendue du désastre, une quinzaine de morts et blessés, ces derniers en pire état que les premiers dans la mesure où nous ne disposons d’aucun médicament pour les soigner, ils mourront dans les heures ou jours à venir, dans de grandes souffrances, une dizaine de fuyards et le reste, le groupe de départ, plus ou moins, Mélanie, Betty, McLeod et son amie, deux jeunes filles dont je ne me rappelle pas le prénom, un grand adolescent au visage tuméfié, un autre enfant qui me suis tout le temps, et un couple de vieillard aux regards similaires et perdus, quelque part dans leur passé et notre avenir.

Nous redescendons à grande vitesse l’avenue des morts, celle qui conduit à un vide grotesque, nous étions cent, voire plus, il y a quelques jours ou semaines à peine, nous ne sommes plus guère qu’une douzaine d’individus en souffrance, effrayés, affolés, meurtris, sans espoir, au pied d’un dôme éteint, recouvrant un monde probablement éteint lui aussi, un symbole du temps passé, une communauté d’élus, d’heureux et d’heureuses, qui s’étaient réfugiés ici, à l’abri de la peur, dans une grande richesse, les serres devaient produire les fruits et légumes les alimentant eux, plutôt que nous, je m’étais trompé, le parking géant devait accueillir les véhicules de soutien à leur bulle de civilisation, pas aux serres ou usines ou que sais-je d’autre, je m’étais encore trompé, les cubes et éoliennes devaient leur servir de pourvoyeur d’énergie, mais tout cela s’est éteint, lorsque le monde informatique s’est éteint, lors de la grande panne de 4 heures 33, et ils sont morts de manière tout aussi grotesque que les millions d’autres sardines coincées dans leurs conserves, de luxe dans ce cas précis.     

Il ne reste dans ce monde détruit par son arrogance et son manque de discernement, son luxe grossier et envahissant, que quelques êtres en survie, pour quelque temps seulement, errant et combattant stupidement, cherchant quelque chose mais sans savoir quoi, une possibilité de fuite, un reste d’errance, une lueur d’espoir. Je n’ose plus espérer. Je regarde les cadavres, les blessés, les survivants, j’ai encore en tête les mots scandés par un fou tandis que mes amis mourraient, je ne vois que souffrance et désespoir, je me dis qu’il faut partir, il n’y a rien à trouver, pour une raison que j’ignore je pense que le salut se trouve au bout du chemin, face à la mer, dans l’eau de laquelle la vie a surgi il y a des milliards d’années, s’il y a une issue ce ne peut-être que là, et s’il n’y en a pas, que nous en finissions à cet endroit-là.

Demain 46


46.

Un enfant s’est hissé sur mes épaules, puis un autre sur les siennes, et encore un autre, nous étions adossés contre la paroi de verre opaque du dôme qui nous narguait. Mes jambes ont chancelé mais ne se sont pas dérobées, elles sont restées aussi droites que ma posture pouvait le permettre. A mes côtés, McLeod a fait de même et Mélanie à ses côtés également. Par suite, les enfants se sont serrés les bras et la structure en dentelles humaines s’est renforcée en forme de cristal de neige un brin compliqué, ce qui a permis en définitive à un autre groupe d’enfants de se hisser sur leurs propres épaules et, le visage plaqué contre la vitre, le corps aussi tendue qu’une corde d’archer, l’un de ceux-ci est parvenu à porter la ligne de son regard légèrement au-dessus de la zone d’opacité et à nous rendre compte de ce qu’il voyait.

Je vois des ombres… tout est sombre… c’est profond… pas de lumière… désolé je ne vois rien… c’est grand… on dirait une ville, des maisons, des rues, mais tout est sombre…. Il y a un cheval… une vache… mais rien d’autre… non… je vois des ombres… peut-être pas un cheval… non… une statue… c’est cela une statue… mais ça ressemble à quoi une vache… Je crois que c’est cela… Une grosse chose… des tâches… mais ça doit bouger ou pas ? ça ne bouge pas… C’est blanc… avec des ailes… ce doit pas être cela… je glisse… tout est noir… je vois plus rien… ahhhh… je glisse… remontez moi… attendez… oui… comme cela… attendez encore un peu… tout est sombre… il y a des ombres… non, ce n’est pas un cheval… ni une vache… ahhhh… je glisse à nouveau… il y a des choses qui bouge… ou alors c’est moi… Mais attendez un peu, putain… si vous bougez tout le temps je sais pas si c’est moi qui bouge ou quelque chose dedans… C’est mieux…. Ça bouge plus….Si ! ça bouge… oui, ça bouge…. Ça tourne…. C’est rond et ça bouge…. Et il a des ombres autour et tout tourne…. Mais juste en dessous de moi… Oui… A peu près comme de ce côté-ci mais en plus haut, non, plus bas, c’est cela, plus bas, il  y a des lumières qui se reflètent dans quelque chose… ah non… ce sont les lumières de chez nous, les étoiles… mais il y a quand même quelque chose qui bouge, et tourne, sans s’arrêter, et quelque chose qui s’approche….ahhhh

Il est tombé sur celui qui le soutenait et toute la construction en dentelles de Chine s’est écroulée, lamentablement. Impossible de la reconstruire, en tout cas dans l’immédiat. McLeod qui s’était blessé il y a peu hurle de douleurs. Mélanie est immobile et épuisée. Je me suis démis le genou gauche. Deux enfants sont blessés mais je crois que cela est sans conséquence. La mère de l’un d’eux l’a pris dans ses bras, nous a insultés en indiquant que nous étions grotesques et cons puis s’en est allée sans demander son reste. Betty m’a demandé à quoi cela rimait, ce que cette chose qui tournait pouvait bien être, si cela nous faisait avancer dans quelque direction que ce soit, puis elle est partie sans attendre une réponse qui de toutes les manières ne serait pas venue.

Léa m’a embrassé dans aucun autre commentaire puis m’a demandé de la suivre. J’ai gémi quelques sons inutiles et sans intérêt ni signification et me suis allongé sur le sol. J’ai porté ma bouche sur la terre et vous me croirez ou pas, qui que vous soyez, tout cela m’est indifférent, mais j’ai effectivement mangé de la terre, un besoin de manger de la terre, de la sentir dans ma bouche et de l’avaler, parce que je deviens fou, parce que j’en ai assez que chaque question à laquelle je tente de trouver une réponse en évoque une autre puis encore une autre à l’infini, un jeu de miroir sans sens, finalité ou issue. Je suis dans un tunnel qui n’a pas de fin.

Les mots de l’enfant ne faisaient aucun sens, ne voulaient rien dire. Nous l’avons interrogé, dix fois, mille fois, mais il n’a fait que répéter les mêmes mots sans conséquence, sans aucun sens. Il a parlé de vache et cheval mais il est d’une génération, d’un monde, d’un univers, qui ne sait même pas ce que ces mots signifient… il n’en a jamais vu de vache ou de cheval, en tout cas pas autrement qu’en reconstitution virtuelle, car on ne voulait pas nous montrer la source de notre alimentation, pour ne pas nous effrayer, pour ne pas reproduire les grandes révoltes de l’an 7. Il ne pouvait donc voir ce qu’il ne connait pas. Pourquoi a-t-il donc indiqué avoir aperçu des vaches et chevaux, qui tournaient, dans un paysage sombre peuplé d’ombre et réfléchissant les étoiles postées ridiculement sur notre toit à nous… Il n’y a rien vu… Je pense qu’il n’a absolument rien vu, que des formes qui pourraient tout aussi bien être des dessins sur le verre, de la buée ou des jeux de reflets divers. Il n’a rien vu…

Il nous faudra tout recommencer, demain, lorsque le soleil se sera à nouveau levé, s’il le veut bien, si nous sommes un peu reposés, pour autant que nous parvenions à convaincre quelques-unes de la petite vingtaine de personnes qui demeure que ce que nous faisons à un sens… Je n’en suis pas convaincu, vous l’imaginez bien, c’est inutile de dire le contraire, mais il n’y a pas d’autre choix. Nous nous trouvons au milieu d’une plaine sans limite sur laquelle est dessiné ou reproduit un alignement de cubes blancs et d’éoliennes, dans un ordre évident mais indescriptible, et au centre de celui-ci un dôme immense. Ne me dites pas que cela est normal ou naturel, qu’il s’agit là d’anciennes constructions sans conséquence, que cela ne veut rien dire, cela doit vouloir dire quelque chose, nous sommes dans le domaine de la croyance mais pas du rêve, il y a une signification derrière tout cela et surtout ne vous en déplaise une mince chance que des humains ou qui que ce soit d’autre se cachent là-dessous et évoluent dans un environnement où, si nous parvenions à y pénétrer, nous pourrions trouver une forme de sérénité, semblable en quelque sorte à celle qui était la nôtre lorsque notre monde vivait sa vie, tournait autour de ce qu’il voulait, et tendrement nous disait que tout irait bien, dans le meilleur des mondes…  Ne me dites pas que nos efforts de compréhension sont illusoires, que nous devrions cesser d’essayer, que nous devrions passer notre chemin, que nous n’avons aucune chance, que notre marche doit se poursuivre… Nous devons essayer, essayer ou mourir, il n’y a pas d’autre choix, essayer ou mourir, comme des chiens, ces anciens animaux que l’on perdait avant de se perdre soi-même… C’est décidé, même si je devais rester le dernier des humains j’essaierai de voir ce qui se cache derrière ce fichu verre, sous ce dôme étrange, au milieu de cette plaine blanche aux symboles illusoires. J’essaierai… et vous avec moi. Vous non plus n’avez pas le choix…