De la traduction officielle de nos aveux et de l’intervention du temps dans nos réalités toutes relatives


 

De la traduction officielle de nos aveux et de l’intervention du temps dans nos réalités toutes relatives

Le temps s’est arrêté au milieu des plaidoiries. Une chose assez étrange j’en conviens.

 

J’étais plongé dans un intense désarroi, comme vous vous en serez probablement rendu compte hier. Une dépression provenant non point des Açores mais des abysses de mon âme épuisée par tant de luttes inutiles et perdues d’avance.

 

Nous écoutions le serment introductif du juge de paix, d’amour et de sérénité résumant nos propos et aveux afin de leur trouver l’écho approprié et la représentation adéquate au sein des textes juridiques dont nous ignorons le contenu.

 

Il scandait ses textes selon un rythme dont l’un des agents de sécurité, lutte et partage assis à mes côtés m’a indiqué qu’il s’appuyait sur le registre dit de Byneire Lespouyr et formait un trapèze de 5, 7, 5 et 9 syllabes de côtés. Je n’ai pas forcément saisi ce dont il s’agissait mais la progression était mélodieuse bien plus que les propos eux-mêmes remaniant nos dépositions et aveux.

 

La traduction juridique dudit juge des syllabes revenait à indiquer que le grille-pain existentialiste était le chef d’orchestre d’un groupe de 8 anarchistes démoniaques, dont l’autruche volante, flottante et trébuchante était le cerveau, les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca les doigts de la main gauche, le Yéti anarchiste le cou et une partie des épaules, l’extincteur fort sage la jambe gauche et moi le talon des chaussures.

 

Le groupe était ensuite présenté comme l’archétype des mouvements sataniques criminels dont les actes répréhensibles étaient visés au titre III du livre 2 des propos de Maryus et Gilles.

 

Mon attention s’est quelque peu éveillée lorsque le juge a débuté un nouveau chapitre de son introduction en chantant les premiers vers intitulés: Qui, quoi, comment, où, la prose des criminels, leurs faits, gestes et manies, leurs petits tics et l’intégralité de leurs actes permissifs et odieux. J’espérais enfin comprendre ce que l’on nous reprochait mais cela n’a pas été le cas puisque le juge a chanté dans la foulée que nul mot, vers, ou chant pouvait signifier l’horreur de nos actes et leur impact sur une société atteint de manière dramatique de la façon dont chacune et chacun se rappelle.

 

Puis il est parti en biais à 45 degrés sur l’enfance de chacun d’entre nous. Vous apprendrez à ce titre que je suis né au 7 de la rue du Sacré Corps de la Mère Durée il y a trente-cinq ans. Je suis heureux de l’apprendre puisque je pensais être né ailleurs et il y a bien plus longtemps que cela.

 

Je me suis à nouveau perdu dans des limbes sacrés lorsque j’ai noté que le temps s’arrêtait lentement.

 

Au départ cela m’est apparu comme un lent glissement, quelque chose d’imperceptible, un mouvement lancinant et régulier mais chaque fois un peu plus bref, moins long, une note suspendue dans le ciel et qui s’accrochait à quelque nuage, si cette image fait sens pour vous, un léger hoquet du temps, une particule de Boson qui se serait coincée entre deux nuées sans limite.

 

J’ai regardé l’instrument à balancier mécanique qui me sert de montre et ai observé les mouvements de l’aiguille longue et fine qui impose aux secondes leur ordre de marche. J’ai noté à ce moment-là qu’une légère inclinaison se produisait aux environs de la septième, la quatorzième, la vingt-huitième et la cinquante-sixième seconde.

 

Ceci m’a fasciné. J’ai regardé autour de moi pour voir si d’autres se rendaient compte de la chose mais tel n’était pas le cas. J’ai pris mon pouls, des différentes manières recommandées par la médecine chinoise et suis parvenu à la même conclusion, et l’ai même confirmée puisque les pauses se sont prolongées, insensiblement, jusqu’à représenter deux à trois secondes par halte.

 

J’ai aussi réalisé que des interruptions plus conséquentes se produisaient à la septième, quatorzième, vingt-huitième et cinquante-sixième minute.

 

Durant ces parenthèses de temps j’ai observé ce qui se passait et ai été frappé de constater que les voix ne s’interrompaient pas mais languissaient, que les gestes ne s’immobilisaient pas mais glissaient, que les mouvements d’air se faisaient plus légers.

 

Bientôt, ces pauses se sont accélérées pour atteindre plusieurs dizaines de secondes par minutes et plusieurs dizaines de minutes par heures. J’ai également constaté que durant ces interruptions, mes gestes, ma pensée, et mes murmures – je ne peux pas parler puisque les présupposés coupables n’ont le droit d’intervenir qu’en début et fin de procès – n’étaient pas été affectés.

 

Il y a donc une certaine forme de désynchronisation qui s’est opérée entre les acteurs de cette réalité et celui qui vous sert de narrateur.

 

A quatorze heures sept minutes et 28 secondes, je me suis levé et ai fait quelques pas sans que quiconque n’intervienne. Je me suis dirigé devant mois, ai pris un verre d’eau qui avait été posé devant l’avocat et protecteurs des droits des victimes, de la société et des bonnes mœurs, l’ai bu et suis revenu m’asseoir.

 

Durant ces quelques secondes, les gestes et mots des participants à cette comédie de justice sont restés en suspens comme un accent circonflexe.

 

J’ai attendu une nouvelle conjonction et suis allé vers mes amis. J’ai constaté qu’eux aussi pouvaient bouger à une vitesse similaire à la mienne. Ils étaient également inaffectés par la force non pas du destin mais du temps en suspens.

 

Je leur ai parlé et ils m’ont répondu. Le grille-pain a dit qu’il n’était pas étonné car le temps devait être malade des erreurs et horreurs des vivants. L’autruche a ri et a simplement chanté il n’y a plus d’amour et plus de temps à Saint-Pétersbourg. Le Yéti a haussé les épaules. L’extincteur a éternué. Les trois pingouins m’ont dit : on s’en fout. On attend le verdict. Toi qui connais les humains, c’est aujourd’hui qu’on décrète l’indépendance d’Arezzo ?

 

Je n’ai rien dit, pas un mot, pas un seul. J’ai songé que le destin se jouait de nous, comme d’habitude. Je suis revenu à ma place et me suis allongé un peu. C’est de là que je vous écris, sur le clavier d’ordinateur d’une jolie journaliste installée à quelques mètres de moi.

 

Le ralentissement du temps est un rétrécissement pour certains et une accélération pour d’autres. Tout est relatif. Tout est fluctuant. Tout est aléatoire.

 

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De mes aveux sincères et émouvants, de mes crimes, de mes erreurs, de mon bienfaiteur policier, de mon bienheureux juge, et d’une addition un peu salée


De mes aveux sincères et émouvants, de mes crimes, de mes erreurs, de mon bienfaiteur policier, de mon bienheureux juge, et d’une addition un peu salée

 

 

 

Je dois l’admettre, c’est une chose qui m’étonne moi-même, mais c’est écrit, noir sur blanc, feuillet après feuillet, je suis un criminel notoire recherché par plusieurs polices du monde entier, je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas lu mais tel est bien le cas, je suis un infâme criminel, c’est un représentant de la police bienfaisante de l’ordre, la sécurité, du bien-être et des droits fondamentaux de la personne qui me l’a assuré avec beaucoup de sérieux et de commisération dans la voix, je suis un affreux criminel, noir sur blanc, je vous l’ai dit et je le répète, et c’est signé en bas à droite du dernier feuillet et paraphé sur tous les autres, j’ai reconnu la signature, pas d’erreur possible, mon prénom puis mon nom, un peu hésitant car je n’étais pas en très bon état lorsque j’ai apposé ladite signature, tout cela est écrit de manière intelligible et les aveux fournis de mon plein droit, plein gré, et pleine attention, avec force louange, sérénité et doléance transparente et fidèle, sont recevables j’en attesterai plus tard lorsque je rencontrerai mon juge, bon et loyal, un homme bien sous tous rapports, sympathique et avenant, c’est ce que m’a dit qui m’a expliqué le commissaire Jorgensen, qui est si propret, honnête et méthodique qu’un avocat n’est même plus nécessaire, car il aime bien les aveux, surtout ceux extraits par confession honnête et louable, gentiment présentés, avec signature reconnaissable et conforme à celle du passeport, démontrant et attestant avec célérité et sérénité que l’étranger que je suis s’est introduit sur le territoire de l’Etat dont il s’agit et

 

(1) a provoqué des troubles durables et conséquents à l’ordre public, a plongé une partie du territoire dans un chaos absolu,

 

(2) s’est livré à un trafic de biens de consommation et mobiliers rares, tels par exemple des machines à gaz rondouillardes et des extincteurs rares,

 

(3) a tenté de soudoyer des magistrats aimables, bons et honnêtes afin de permettre la sortie à des fins bassement mercantiles d’animaux protégés par la Convention de Berne, de Lourdes et de Papouasie Nouvelle-Guinée et Basse Bretagne, telle l’autruche volante de Birmanie orientale,

 

(4) a soutenu des thèses néocoloniales et xénophobes en affirmant la suprématie de Yétis anarchistes sur le commun des mortels non poilus et non roux,

 

(5) s’est refusé à livrer à la saine vindicte populaire des contrebandiers d’œuvres de la renaissance, en particulier des pingouins ascétiques grotesques amateurs de Piero della Francesca,

 

(6) a privé une partie de la population de cet Etat tropical des bienfaits de la chaleur par infraction, effusion et fibrillation des fameux radiateurs jaunes à stries multiformes,

 

et (7) a détourné des fonds, des biens, des hommes et même des représentants féminins à la juridiction humaine précitée, notamment une étrangère au regard effronté et donc forcément répréhensible et de basse extraction, mais quand même une humaine.

 

Ledit juge, d’après mon bon et honnête policier qui me regarde avec un sourire joli et affable, est de nature pacifique et sympathique et aime les aveux extirpés par confession gratuite, fortuite et libre, selon les propres dispositions légales et paramédicales de la loi du 3 Ventôse de l’an 215, ce qui pourrait le conduire à déduire de la peine légitime librement décidée par le juge et acceptée avec sourire et remerciements chaleureux 125 années de plein droit et 7 de côté, une situation que j’ai considérée parfaitement appropriée et pas tout à fait négligeable.

 

J’ai cependant demandé à toutes fins utiles et mêmes inutiles, on ne sait jamais, quel était le total de la peine exigible et il a fait le total suivant avec un crayon qui m’a fait sursauter – car allez savoir pourquoi depuis mon interrogatoire je n’aime plus ce type d’outils pernicieux surtout lorsqu’on l’approche de l’oreille ou des yeux : 53 + 34 + 21 + 19 + 18 + 0,00000001 = 155 ans et des poussières.

 

Faisant jouer les déductions au titre de la TVA, de la bière moussue jaune à tâches vertes, et des bénéfices indirects pour le préfet, le commissaire, le femme de celui-ci, le juge, le greffier, le policier et les autres, ceci devrait m’amener à 126 ans, donc 126 – 125 = 1 an, un bon compte selon l’honnête homme.

 

J’ai secoué la tête comme un brave et bon imbécile et ai souri.

 

Il m’a serré la main, m’a serré dans mes bras, m’a serré ailleurs où je n’ai pas tellement aimé mais je n’ai pas très bien su comment le lui dire sans l’effaroucher, et m’a laissé dans les mains d’un autre individu, le juge je pense, qui lui aussi m’a souri et m’a amené vers un bureau où j’ai à nouveau tout signé, de mon plein gré et mon demi gros, avant de me retrouver dans une pièce sombre et sans lumière mais avec odeur.

 

C’est de là que je vous écris.

 

Je regrette de vous avoir induit en erreur. Je ne suis pas un chroniqueur accompagné de ses amis extincteur fort sage, Yéti anarchiste, autruche volante, flottante et trébuchante, pingouins amateurs de Piero, machine à gaz rondouillarde, grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme, et Maria la toute belle, non pas du tout, je suis un horrible criminel, je vous présente mes excuses les plus plates, désolé pour la confusion, ne m’en veuillez pas, je me suis berné moi-même, c’est la vie.

 

On verra tout cela dans un an.

 

Je vous laisse car mon cher ami policier souhaite me raconter une histoire pour m’endormir.

 

Bien à vous.

yyyaya