Des soubresauts de l’enquête et de l’inculpation d’une autruche volante, flottante et trébuchante


Des soubresauts de l’enquête et de l’inculpation d’une autruche volante, flottante et trébuchante

 

Pas une journée sans un nouveau coup de théâtre.

 

Dans ce monde étrange dans lequel je déambule, traversé par des courants profonds insondables, se relevant de ses cendres ou de ce qui en tient lieu lorsqu’il s’agit d’un groupe humain, les péripéties judiciaires ayant débuté avec les aveux du grille-pain existentialiste il y a quelques jours, confessions visant à prendre à sa charge la responsabilité pleine et entière d’évènements obscurs mais certainement dramatiques survenus il y a un certain temps, se succèdent avec la régularité d’un métronome.

 

Alors que la fréquence des mouvements de foule et des attroupements de foules bigarrées et jouissives scandant des slogans hostiles à l’encontre de mon ami semblait devoir progressivement diminuer voire se normaliser, le tribunal de bienséance, des libertés et de l’amitié entre les humains a annoncé par communiqué de presse 19789/bc5 que l’autruche volante, flottante et trébuchante venait de se constituer prisonnière en se déclarant responsable unique des errements du passé.

 

Selon les déclarations mentionnées dans le document judiciaire elle s’est présentée au juge chargé des libertés et bonheurs ultimes des peuples honorés et fiers de manière spontanée après avoir rencontré le grille-pain existentialiste. Elle aurait alors déclaré, selon ledit communiqué de presse, de manière claire et irréfutable être responsable de tout ce qui avait pu se passer déchargeant entièrement son ami de tous les chefs d’inculpation. Elle aurait également apporté des éléments importants pour la compréhension du dossier qui dénotaient une connaissance approfondie de celui-ci.

 

Pour l’heure les juges chargés collectivement du dossier avaient décidé de se donner le temps de la réflexion et de pousser l’investigation dans ses retranchements ultimes pour déterminer qui du grille-pain ou de l’autruche était réellement le manipulateur machiavélique dont les sordides agissements avaient produit les effets que l’on connaît.

 

De fait, j’aimerais bien connaître lesdits effets mais ce qui m’a le plus interpellé dans les textes susmentionnés est évidemment la référence à des paroles prononcées par l’autruche. Celles et ceux qui suivent cette chronique depuis quelques temps partageront ma surprise quant à la clarté des propos pouvant être tenus par notre bipède préféré.

 

Je ne parle même pas de sa connaissance du dossier, dans la mesure où nous n’étions pas là lorsque les évènements se sont produits, fait particulièrement utile à garder en mémoire, et que l’autruche volante, flottante et trébuchante a de nombreuses qualités mais peut-être pas la profondeur des déductions et la vivacité de l’analyse.

 

Dans l’après-midi, c’est-à-dire il y a une ou deux heures tout au plus, les services de retransmission de nouvelles radiophoniques impartiales, indépendantes et justes, un service ministériel apparemment de qualité, dixit la bouchère de la rue Maintsenil, ont diffusé un enregistrement considéré comme particulièrement incriminant pour l’autruche.

 

Je retranscris aussi fidèlement que possible ses propos : Il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, la vie, la mort, les feuilles, le pont Mirabeau ne coule plus sur la Seine et la Seine n’est plus ici, nous vivons, vous vivez, ils ou elles vivent, mais pourquoi, ainsi, donc, or, ni et car, tout cela me dépasse, l’herbe est verte ici, les chèvres de l’archiduchesse ne sont pas sèches, mais archi-sèches, car le tabac ne nourrit plus son monde, et les joies d’ici ne sont plus l’au-delà des las de l’eau, mais l’au revoir des ras-le-bol, pour tout dire, pas vraiment, merci, ainsi soit-il, demain est l’heure de l’aube et la prairie siffle sur le bord du lac, de la mer, et des fraises. J’admets tout, mais pas vous, car tout est poux et plus ou moins, plutôt moins que plus, les joies de l’enfance sont contrariées, mais je vous le dis, il a pas compris, mais moi oui, car ainsi, tout, pourquoi pas, c’est ainsi, clair ou pas, mais les nuages filent sur le désert des Carpates et la Volga ne coule pas à Saint-Pétersbourg, ce qui explique l’amour non plus.

 

J’imagine que vous partagez mon sentiment de perplexité, pour autant que la perplexité soit un sentiment, et doutiez quelque peu de la chaîne de causalité ayant amené un collège de juges à souligner la clarté et l’irréfutabilité des propos autruchiens et conclure à la culpabilité probable de l’autruche sur la base de propos aussi hermétiques et incompréhensibles.

 

Je ne sais que dire ou penser.

 

Je serai tenté de parler d’un complot contre le groupe d’amis qui m’entoure, d’abord le grille-pain puis l’autruche mais ceci serait à mon sens excessif dans la mesure où il aurait été beaucoup plus simple ou logique de m’inculper ou d’arrêter Maria au regard si profond que je m’y suis souvent égaré. Pourquoi incriminer un grille-pain, même existentialiste et amateur de Kierkegaard, ou une autruche dont les propos sont par définition totalement irrationnels et incompréhensibles. Je suis circonspect.

 

Il doit y avoir une forme de raison derrière tout cela mais laquelle? Ou alors, tout est limpide et je suis le seul à ne pas comprendre. Il se pourrait que mes propos fassent moins de sens pour vous que ceux de l’autruche pour moi… Il en est ainsi de toutes choses n’est-ce pas ? La relativité n’est pas que générale elle est aussi particulière.

 

 

§481

De manifestations qui dégénèrent et de l’inadéquation de la raison en période d’explosion des passions


De manifestations qui dégénèrent et de l’inadéquation de la raison en période d’explosion des passions

 

Il y a eu deux scènes de rue qui ont dégénéré ce matin. C’était dans les rues hautes conduisant au quartier des ministères, salles de ping-pong et palais de justice et fébrilité.

 

Des manifestants en colère ont forcé des barricades érigées à la va-vite par les agents de l’ordre, de la sécurité et du bien-être cumulatif, et se sont précipités vers le palais de première importance et dernière instance en hurlant justice ! Que justice soit faite ! Qu’attendent les autorités pour lyncher le grille-pain ! Il a avoué, il faut le rouer ! A mort !

 

Ils se sont heurtés à des membres des forces de protection de la justice, du bonheur et de la sérénité qui ont fini par avoir le dernier mot et repousser les assaillants. Le bilan a été fort lourd, à savoir une dizaine de blessés du côté des manifestants et trois parmi les représentants de l’ordre et la décence, vingt-sept arrestations, trois devantures cassées, deux voitures brulées, quatorze parapluies volés – probablement à fin de provocation -, quinze pots de fleurs détruits par choc brutal sur les casques officiels, vingt à trente pavés carrés et cinquante-sept coniques déterrés et brisés contre des façades inoffensives, une voiture de la voirie utilisée comme bélier et trois chiens comme nains de jardin.

 

Les journalistes autorisés à décrire les évènements ont fait état ‘d’une violence extrême’, ‘de propos antisociaux et démagogiques’, ‘de slogans incitant à la haine’, et ‘de comportements inacceptables portant atteinte à la pureté de nos institutions’.

 

L’un des rédacteurs en chef de la plus prestigieuse de publications a commenté ce qui suit dans le Vent des Charentes et des Moulins Obscurs :

 

Les évènements de ces derniers jours qui ont culminé, espérons-le, avec les destructions viles et ordurières de ce matin renforcent la conviction qui est la nôtre qu’un cap a été franchi avec l’arrestation du grille-pain maffieux. Sans l’avouer explicitement nous souhaitions que le basculement des valeurs prévalant dans notre société meurtrie et blessée depuis les évènements bien connus et commentés dans ces chroniques se trouverait interrompu voire annihilé avec la capture des meneurs. Mais, tel n’a pas été le cas, bien au contraire. Il est à craindre que la violence des propos, la gestuelle sécuritaire affirmée par les forces de l’opposition bien-pensante, et la haine colportée et disséminée par les groupuscules non affiliés à des mouvements libres et généreux, ont fini par imprégner notre structure de fonctionnement, la corrompre et la rendre impropre à tout échange politique ou dialogue sociétal posé, ouvert et altruiste. Nous sommes devenus ce que l’on voulait que l’on soit. Nos adversaires sont en passe de gagner la partie. Les propos télégraphiques, les raisonnements binaires, les diktats infondés, toute cette masse grouillante et fusante de comportements manquant aux bases mêmes de l’éthique ont chamboulé nos structures de fonctionnement et nous perdons le contrôle de nous-mêmes. Nous ne sommes plus que l’ombre de ce que nous avons été. Notre indignité actuelle aurait été rejetée sans coup férir par nous-mêmes voici quelques années à peine. Nous ne sommes plus que des humains sans âmes, des intelligences brouillées et troublées, des vivants sans esprits. Il est bien loin le temps des dialogues constructifs et des échanges paisibles d’arguments opposés dans une atmosphère respectueuse et équilibrée. Bienvenue dans le temps des féodalités et des guerres de religion. Tout est perdu, l’honneur également.

 

Je dois admettre ne pas avoir tout compris tant les références implicites à un passé et des évènements que j’ignore étaient nombreuses dans cet article mais le propre de ce texte est assez claire.

 

L’extincteur fort sage qui dans notre petit groupe a l’habitude d’être consulté sur les questions à l’histoire ancienne, récente ou à venir a déclaré pompeusement :

 

Même si les références à un passé radieux sont malheureusement le propre des personnes ayant évolué dans ce dernier sans avoir pu s’adapter aux conditions nouvelles de l’existence, il reste que le basculement des valeurs, le bouleversement des situations, le sentiment de décadence et d’entrée à reculant dans un monde qui implose sont des caractéristiques des temps incertains, les périodes intermédiaires des braves égyptiens, les troisièmes et cinquièmes siècles romains, les phases de décadence des empires de toute sorte.

 

Je n’ai rien dit car je ne sais rien. Je suis perdu dans cette réalité-ci comme dans les autres.

 

De fait, mes pérégrinations de ce jour fortement bouleversées par les manifestations dont j’ai parlé auparavant, ne m’ont absolument pas permis de progresser dans la détermination des évènements horribles dont le grille-pain existentialiste a avoué avoir été à l’origine. Personne n’a daigné m’en dire plus que je ne savais déjà, c’est-à-dire presque rien, et toutes et tous m’ont regardé d’un œil assez sale et soupçonneux. Tout a été renvoyé dans les limbes les plus profondes de l’inconscient collectif. Il ne reste que des poussières ici et là et une haine profonde à l’encontre de ceux ou celles suspectées d’en être à l’origine.

 

Mais, quelles que puissent être lesdits évènements ceux-ci ont dû être d’une gravité telle qu’il me parait sidérant que l’on puisse accuser une personne, et encore moins un minuscule grille-pain, d’en être le responsable unique.

 

Quid des complicités actives et passives ? Quid des bénéficiaires avérés de ces agissements ? Quid des commanditaires ?

 

Ma demande de visite au présupposé coupable a été rejetée par les autorités dignes et magnanimes. Celle de l’autruche volante, flottante et trébuchante a par contre été acceptée ce qui me désole profondément dans la mesure où quoi que puisse dire notre ami enfermé je doute que notre bipède chanteur puisse en faire un résumé compréhensible. Je l’ai mentionné avec dépit à Maria au regard si profond que je m’y délecte mais celle-ci m’a souri en me rappelant d’une caresse de la main sur mon avant-bras gauche que ce qui doit être sera. Nous verrons demain

 

§537

D’évènements fluctuants et inconnus et de l’obstination suicidaire d’un grille-pain existentialiste


D’évènements fluctuants et inconnus et de l’obstination suicidaire d’un grille-pain existentialiste

 

Je me promène dans les rues d’une ville prise dans une immense tourmente joyeuse et pétaradante.

 

Des groupes humains se promènent et rejoignent d’autres groupes formant ainsi une grappe nombreuse et en expansion, fermant rapidement une rue, une avenue ou une autoroute au trafic urbain, les véhicules de toutes sortes s’arrêtant tant bien que mal au milieu des voies, les conducteurs d’abord interloqués, puis radieux, finissant par se joindre à la foule débonnaire convergeant vers les locaux du tribunal du bien public, de la sécurité des âmes et des êtres, et de l’affirmation de leurs droits et devoirs, scandant des slogans appelant à l’exécution sommaire et immédiate du grille-pain existentialiste.

 

Toutes et tous affirment leur bonheur à l’idée de la fin des périodes troubles, le meneur ayant été arrêté et spontanément avoué sa responsabilité pleine et entière dans les évènements des mois précédents. Bien entendu, le fait que le grille-pain avouerait n’importe quoi basé sur le principe de la responsabilité et de la culpabilité de tout vivant dans les déchéances de ce monde depuis ses origines n’est pas quelque chose qu’ils pourraient ou souhaiteraient entendre.

 

Mes investigations de ce jour ont porté sur les évènements visés par la colère de la foule.

 

Quels ont-ils été, quand se sont-ils produits, qui en ont été les victimes ?

 

Autant de questions dont les réponses me permettraient de retourner auprès des préposés de la justice dans le but de les instruire de l’absence totale de lien entre le grille-pain et ces incidents, quels qu’ils puissent être. Après tout, vous le savez bien, nous n’avons fait irruption dans ce monde que depuis peu, cinq ou six jours, tout au plus. Auparavant nous évoluions dans un monde artificiel fait de décors de cinémas.

 

La démonstration serait aisée si je parvenais à répondre à ces fichues questions, mais je suis impuissant, en tout cas au moment où j’écris ces lignes car je n’ai pour l’heure obtenu aucune information digne de ce nom. Il est clair que tout ce qui touche ce passé récent est refoulé aux tréfonds des âmes en peine et maintenant libérées.

 

Lorsque je demande quand ces évènements ont eu lieu on me répond au gré de circonstances : pas besoin de retourner le couteau dans la plaie… il faut laisser les blessures du passé se recoudre d’elles-mêmes, les cicatrices sont récentes, les plaies ne sont plus béantes mais à peine… comment oublier ? C’était hier, il y a deux heures, ou il y a trois ans, qu’importe, tout est si présent en nous, nul n’oubliera, nul ne pardonnera !

 

Evidemment, à la question ‘de quoi s’agit-il exactement ?’ La réponse est encore plus évasive et parfois brutale : Je vous en prie, cessez de me torturez… Si vous ne savez pas de quoi il s’agit c’est que vous êtes complice de cette brute épaisse qui vient d’avouer… Vous savez bien, voyons, comment pourrait-on l’ignorer ? Tous les journaux de cette planète et des voisines ont décrit les détails de ces terribles évènements jusqu’à la nausée… j’en ai la nausée quand je vous parle, vous êtes si cruel de m’en reparlez, vous n’avez pas de cœur, vous êtes monstrueux…

 

Le nombre de victimes ? Ils ne savent pas… tout le monde, bien sûr, pas une âme qui en soit sortie vivant, mon cher Monsieur, nous sommes tous ténébreux depuis ce jour-là, le jour de la transe, le jour de la fin, de son début à la fin, ces heures sombres, nous sommes morts ce jour-là, nul n’a survécu, nous sommes des zombies, et nous risquions de sombrer dans le cauchemar le plus infernal si cet infâme grille-pain n’avait finalement avoué… finalement c’est la seule chose décente qu’il ait faite dans sa misérable existence, le fait d’avouer nous soulage, nous guérit…

 

Je ne dis rien, j’écoute la souffrance, incompréhensible souffrance dont les aveux de mon ami grille-pain amateur de Kierkegaard semblent représenter une forme catharsis, une rédemption inespérée.

 

La question complémentaire que je me suis posé toute cette journée est de savoir si le sacrifice d’un vivant est justifiable s’il est salvateur pour autrui ? Un altruisme jusqu’au-boutiste…

 

Comment répondre à cette question si l’on est proche de celui qui souhaite se sacrifier… Je me demande si le grille-pain n’a pas pressenti ceci avant son arrestation ce qui l’aurait conduit à formuler ses aveux ?

 

Comment pourrais-je le savoir ?

 

Je n’ai pas accès à mon ami, aucun moyen de lui parler, de l’aborder, de le voir, il est en cage d’isolement et probablement sous forte tension électrique le rendant fort vulnérable comme tout grille-pain qui se respecte.

 

Pour ma part, je considère ce type de sacrifice inutile car tout finit par se savoir ce qui conduit à l’émergence d’un sentiment de trahison, car cela revêt des relents religieux que je n’aime pas, car finalement ce n’est pas dénué de tendances narcissiques, populistes, égocentriques. Il y a là derrière une volonté de pouvoir masquée par un rejet du pouvoir… Je me perds. Les limbes sont proches…

 

Je devrais chercher des indices mais n’en trouve aucun. Dans la bibliothèque de ces lieux, toute l’histoire contemporaine s’arrête au 12 Nivôse de l’an 341 mais allez donc savoir quelle est la date d’aujourd’hui, ce qui a pu se passer entre ce 12 Nivôse là et le moment où je vous parle, combien de jours, de mois, d’années ?

 

J’ai dépouillé les journaux, épluché les magazines et livres, feuilleté les pages électroniques de systèmes circulaires ressemblant à notre bon et vieil internet, mais n’ai rien trouvé. On parle à l’occasion des évènements, du drame ou du cauchemar, mais sans jamais expliciter ce qui se cache derrière ses termes.

 

Il y a un tabou universel, une zone d’ombre que l’on ne souhaite aborder et que l’on cache derrière un consensus salvateur, unificateur, l’intégration par le rejet, la peur, le cauchemar.

 

A se demander si il y a bien eu un tel évènement, s’il ne s’agit pas d’un fantasme de groupe, d’un rêve collectif, d’une peur générée dans le cerveau brumeux de quelque manipulateur génial façon 1984, allez savoir.

 

Je suis allé me reposer dans un temple vide érigé à la divinité du coin vénérée en tant que Dieu et ses Sept Saints, une chapelle à l’architecture circulaire supportée par des murs recourbés et protégée par un toit bombé, y suis resté de longues minutes car un athée trouve toujours de tels lieux apaisants même s’il les conçoit comme un mirage, une abstraction ou une menace, ai visité ses couloirs circulaires, ses travées obliques, ses petites pièces rondes collées sur sa circonférence généreuse mais n’y ai rien découvert hormis des incantations au Dieu du lieu pour réparer les blessures du passé, protéger les pieux et pieuses de nouveaux cauchemars, cicatriser les âmes généreuses, permettre les expiations générées par les jours de frayeurs bien connus…

 

J’ai visité des magasins circulaires, des hôtels sphériques, des appartements coniques, tout ce qui pouvait se trouver ici qui n’est pas similaire à ce qui se trouve chez nous songeant que c’était en ces endroits que j’avais le plus de chance de coller à la réalité d’un monde dont j’ignore les tenants et aboutissants.

 

Rien n’y a fait. Rien n’y fait.

 

Je suis plus perdu aujourd’hui que je ne l’étais hier. C’est ainsi. Mais ne baissons pas les bras.

 

Sauvons notre grille-pain existentialiste.

 

Le temps est étirable, extensible, fragmenté, souple et relatif. Nous avons le temps qu’il nous faudra. C’est ce que m’a répété Maria au regard si profond que je m’y perds encore et toujours. Elle a forcément raison…

 

 

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De notre comportement aveugle et de la désolation de notre situation


De notre comportement aveugle et de la désolation de notre situation

 

Errer dans un monde dont on ne connaît pas les règles n’est pas une chose aisée. Tous les voyageurs vous le diront.

 

Il est habituel en de pareilles circonstances de lire les récits et études que l’on peut se procurer sur le monde que l’on découvre, préférablement avant de s’y aventurer. Les rencontres et découvertes sur le terrain complètent le tableau que l’on a ébauché.

 

Nous ne nous trouvons pas dans cette situation.

 

D’abord, il est difficile de rechercher quoi que ce soit lorsque l’on ignore le nom même du lieu où l’on se trouve projeté. Depuis des mois maintenant nous déambulons dans un ou plutôt des mondes dont nous ignorons tout des contours et aboutissants. Nous avons conjecturé au départ sur ces lieux les appelants au choix Vienne, Copenhague, Mer d’ Autriche puis avons abandonné cet effort voué à l’échec. Les villes ou villages que nous découvrons, les meurtrissures dont nous témoignons, les situations chaotiques et les bouleversements qui taraudent tous ces environnements n’ont pas de noms pourtant ils représentent autant de facettes de ce monde dans lequel nous vivons toutes et tous. Il n’y a pas besoin de nommer ce qui est le commun de l’humanité, il s’agit de l’humanité, point final. Dont acte. Nous ignorons où nous nous trouvons à un moment donné ou pas, nous l’ignorerons longtemps.

 

Ensuite, il resterait en principe la possibilité de parler aux uns et aux autres et découvrir par la richesse des rencontres ce qui se cache sous l’épiderme de ces vies, ces humanités qui serpentent dans ces mondes qui délirent et dérivent dans des peines inimaginables. Nous avons fait de telles rencontres mais elles sont restées la plupart du temps qu’au niveau de l’effleurement des choses, des sujets et objets de ces lieux, nous sommes demeurés étrangers à ces lieux qui se contorsionnaient sous la douleur des faits et évènements. Nous n’avons fait que rapporter ce que nous voyions pour vous, pour nous, mais ceci n’a pas allégé le fardeau de celles et ceux qui subissaient et subissent toujours les vilénies de l’existence.

 

En de rares moments il nous est arrivé de nous insérer un peu plus profondément dans le cours des évènements, tels ces pays de poussière et sécheresse traversés par des révolutions homériques auxquels certains d’entre nous ont contribué, notamment Maria au regard si profond que je m’y suis toujours perdu, l’extincteur fort sage, le Yéti anarchiste ou la machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes. La jeune fille au foulard rouge qui nous accompagne, ou plutôt qui accompagne dorénavant Maria, est la fille de la veuve qui nous hébergeait dans un de ces lieux. Mais, nous n’avons fait que passer, par lassitude ou obéissance au destin qui est le nôtre, nous sommes partis et avons poursuivi notre quête. Nos récits sont restés superficiels, nous n’avons pas pu pénétrer au-delà de la première ou deuxième couche du derme géologique de ces pays en convulsions, nous n’avons pas pu percevoir toutes les nuances des mouvements telluriques qui ont fait ce qu’ils sont, nous n’avons pas pu trouver les dix ou vingt mots qui expliqueraient ce qu’ils sont exactement, les pourquoi, comment, quoi, quand, et où. Non, nous n’y sommes pas parvenus !

 

Et aucune de nos rencontres ne nous a permis d’aller bien plus en avant ou en profondeur car nous sommes des taupes égocentriques perçant leurs tunnels pour leur consommation et intérêt propre. Même s’il nous a été donné de partager la vie de quelques-uns des acteurs de ces situations, nous l’avons fait sur une ligne parallèle, nous n’avons jamais rejoint leur parcours, ce qui est le propre des parallèles, nous sommes restés étrangers pour eux et eux nous sont demeurés étrangers.

 

Il en est ainsi de tous les voyages que l’on entreprend, me semble-t-il.

 

Au-delà des rodomontades de toutes sortes, des déclarations à l’emporte-pièce, des élucubrations quasi-philosophiques, ethnologiques, ou écologiques, nous ne sommes que l’écume des choses, bien égocentriques en surface et égoïstes en profondeur.

 

Pour en revenir à ce monde ci, celui où nous nous trouvons, et pour appliquer aux chroniques que je vous ai fait parvenir, que puis-je dire si ce n’est confirmer les propos précédents. Je n’ai fait qu’effleurer des abimes insoupçonnés, je me suis lamenté, effondré et étonné, et alors ? Ai-je fait le moindre effort pour aller vers ces gens et les comprendre ? Honnêtement ? Non, absolument pas ! C’est triste mais c’est ainsi, il faut l’admettre, le reconnaître et le confesser. Pour une fois je ne mettrai même pas mes amis en avant car pour être francs ils se sont sentis encore moins concernés que moi, ils ont développé un fatalisme bordé de titane et recouvert d’acier, ou inversement, ils se fichent éperdument de toutes les explications que l’on pourrait chercher. Je ne les juge pas, je ne fais que constater.

 

Tout est ainsi et rien n’y changera rien. L’action ne servira plus à rien. La contemplation ne servira plus à rien.

 

Ni eux ni moi ne pourrons prétendre pour une seconde avoir essayé de franchir le seuil de la compréhension de ces lieux et gens et temps. Peut-être aurions-nous pu percevoir que quelque chose n’allait pas et que la bulle éclaterait bientôt, que nous trouverions tôt ou tard dans une situation délicate, compliquée, celle que je vous ai raconté hier, mais non, nous n’avons fait que marcher sans nous encombrer de telles questions.

 

La découverte par la lecture était ainsi impossible mais peut-être aurions-nous du nous approcher davantage de ces gens, essayer de comprendre ce qui les révulsait en nous, ce que nous représentions, ceci nous aurait permis de mieux répondre à la crise d’hier, à l’arrestation du grille-pain existentialiste et de l’extincteur. Mais nous n’avons pas fait cet effort et nos amis sont maintenant sous examen.

 

Le délai requis étant passé, nous avons pu nous entretenir avec celles et ceux qui les entourent. Le traitement qui leur est réservé est adéquat, ils n’ont pas été maltraités.

 

Nous n’avons pas pu leur parler directement mais l’agent de sécurité en charge de l’application des règles et directives en matière de limitation momentanée des libertés de mouvements et pensées au titre du livre IV d’un certain code dont je ne me souviens plus de l’intitulé exact nous a fait un compte-rendu à peu près détaillé de ce qui était arrivé dans la désolation et l’intimité de la cage d’interrogation et de confession, tel est le nom que l’on utilise ici, et a conclu que l’extincteur n’était vraisemblablement pour rien dans le déroulement des choses et évènements répréhensibles et calamiteux dont nous connaissons toutes et tous les manifestations récentes, mais que tel n’était pas le cas du grille-pain existentialiste qui lui avait admis de son propre chef et plus que spontanément sa responsabilité de niveau 2 et 4 au titre des règles inviolables et multigracieuses dont la lecture nous est coutumière et a détaillé spontanément tous les incidents dont il s’est estimé coupables. Au demeurant, a-t-il ajouté, nous avons pu prolonger notre connaissance de ces évènements puisque plusieurs épisodes rapportés par le présupposé coupable étaient totalement inconnus des services d’investigations, recherches et analyses et sont maintenant à l’étude. Il est clair que le contrevenant grille-pain est lié à des actes odieux et que sa défense dans le cadre du procès en devenir sera délicate. Il encourt la peine capitale qui sera dans son cas particulier imposée par réfrigération des grilles et congélation des étiquettes et livres contenus dans sa mémoire artificielle.

 

Nous n’avons pu en savoir plus. Le procès débutera incessamment. Vous comprendrez certainement mon désarroi initial. Que puis-je dire ? Pourquoi n’avons-nous pas fait plus pour comprendre ce qui se tramait ?

 

Bien sûr, le grille-pain s’est accusé de tout, c’est ainsi qu’il agit, il est fataliste, son existentialisme kierkegaardien imprime ses grilles de lecture. Je suis si las, mais je peux vous l’affirmer dans ces lignes et propos, nous nous battrons jusqu’au bout. Pour l’heure je vais extorquer des renseignements sur ce qui se trame dans cet endroit, je vais parler aux gens, ce que j’aurais dû faire avant, mais je ne laisserai aucune pierre immobile, toutes seront retournées, toutes seront analysées.

 

Il nous faut savoir… Nous devons savoir… Le savoir doit nous imprégner… Et ce, même si Maria me regarde avec un brin de condescendance. A demain.

 

 

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Chronique – 53


D’un résumé de l’épisode du lendemain, de la pagaille au tribunal et des frémissements d’une nouvelle errance

Pour rompre la tradition fort désagréable prévalant en matière de séries écrites ou visuelles tendant à introduire au début de chaque chronique, épisode, chapitre ou film un résumé des épisodes précédents suivi de commentaires anodins ou rires en emballage plastique, les auteurs de cette chronique ont décidé de procéder différemment, de batailler contre les principes trop bien établis, s’insurger contre les rires en cartons pates, et proposer dorénavant un compte-rendu détaillé des épisodes du lendemain plutôt que de la veille.

Ceci naturellement risque d’accentuer le caractère un brin confus de la chronique dont vous êtes le digne récipiendaire, mais apportera un supplément d’âme à l’errance des personnages dont nous suivons la trace au jour le jour, pas à pas, et mot à mot.

Donc, pour l’épisode d’aujourd’hui reportez-vous à la chronique d’hier qui malheureusement n’en parle pas mais vous comprendrez bien que Rome ne s’étant pas faite en un jour, ni en un mois d’ailleurs, il n’est pas possible pour les arpenteurs de cette série de s’infiltrer dans les sinuosités du temps et remédier ou pallier aux imperfections du moment. Tant pis, vous n’aurez pas l’épisode d’aujourd’hui qui aurait dû être résumé hier mais n’a pas pu l’être puisque hier était un autre jour et précédait le moment où la décision a été prise de procéder différemment.

Pour autant que vous nous suiviez encore, ce qui pourrait ne pas être le cas, ce serait bien triste, entendez-le bien, mais hautement compréhensible, voici l’épisode de demain :

Chaque procès recèle son lot de drames et de passion, celui de l’autruche volante, flottante et trébuchante, la bien nommée marmotte gracieuse n’a pas manqué à la tradition. Notre amie, chargée pour des crimes qu’elle n’avait pas commis, notamment pour assassinat de poissons, disparition des thons rouges, fuites sur Wikileaks, et j’en passe, en lieu et place des trois pingouins à lunettes roses, s’est trouvée en position fort difficile après le procès expéditif dont le juge de paix, de bonté et de sagesse l’avait accablée.

Au moment de sortir de la salle VIII, nous avons été témoin d’un coup d’éclat, de théâtre et d’arabesque.

Les trois pingouins, déguisés pour des raisons incompréhensibles en ours blanc, se sont livrés aux fines autorités en déclarant ceci : ô grand juge, représentant du peuple, de la démocratie, de la république et de la joie suprême, vous cherchiez des pingouins, les voici ! Nous nous livrons à la clémence des belles et bonnes autorités et nous constituons prisonniers pour ne pas accabler la brave autruche volante, flottante et trébuchante injustement punie pour des crimes dont elle n’avait même pas connaissance au moment des faits, ni après d’ailleurs.

Le juge a immédiatement demandé à l’huissier de service et d’ailleurs de prendre note de la déposition des trois pingouins déguisés en ours et de procéder à une vérification d’identité en allant rechercher les trois pingouins précédents, déguisés en autruche, et de faire comparaître tout ce beau monde dans son beau tribunal instamment, incessamment et sous peu.

Ledit huissier à pattes de velours, a usé de son cor de chasse pour rappeler notre amie qui est revenue en prononçant ces mots fameux : qui dort dine, qui dine pense, qui pense rêve, et qui rêve pleure. Je suis triste mais rassurée. La vie est rose et les lunettes parfois aussi. Que le jour soit.

La confusion étant alors totale dans la salle du tribunal, le juge a fini par hausser les épaules et dire la chose suivante qui n’est pas sans poser un certain nombre d’interrogations sur la justice en général, et la justice en particulier aussi, à savoir : foutez-moi tout ce beau monde dehors, de toutes les façons les poissons je m’en contrefous à un point. Dehors !

Nous nous sommes précipités hors de la salle, hors le tribunal et hors la ville de Vienne bâtie depuis peu sur une île tropicale et lorsque le souffle nous est revenu, assez violemment d’ailleurs me précipitant moi et l’extincteur par terre, nous nous sommes assis au bord d’une rivière et après nous être félicités de la tournure des évènements, nous avons complimenté l’autruche pour son comportement remarquablement digne.

Celle-ci n’a pas eu l’air de tout à fait comprendre les raisons desdites félicitations mais une larme a humidifié sa joue ce qui nous a tous ému, et vous aussi j’espère.

Par suite, nous avons débuté un long conciliabule pour déterminer quelle devait être la marche à suivre et la suite à donner au présent épisode, autant d’éléments dont nous vous réserverons la primeur demain ou plutôt après-demain, c’est-à-dire demain quand même.

Des perles de joie sont revenues en nos cœurs et les ont inondés de bonheur.

Nous sommes satisfaits.

Que la joie demeure.

§660

Chronique – 52


De sinistres retrouvailles, des attendus peu explicites, de la condamnation d’une autruche volante, flottante et trébuchante et de l’attente d’un miracle  

Il y a dans la vie un certain nombre de situations qui sont inextricables et d’autres qui sont inexpliquées. Ces derniers jours notre parcours relève de ces deux catégories à la fois.

Notre amie, l’autruche volante, flottante et trébuchante, autrement nommée marmotte gracieuse, a comme vous le savez été arrêtée en lieu et place des trois pingouins à lunettes roses pour assassinat et torture de poissons et ce dans la bonne île de Vienne. C’est elle-même, dévouée et martyrisée, qui s’est livrée aux autorités pour protéger nos amis les pingouins aux lunettes roses dont le comportement intempestif risquait de les conduire à une exécution immédiate.

Depuis lors, Maria, au regard profond et liseré d’étoiles, l’extincteur, toujours fort sage mais un brin timoré dans cette affaire – probablement tiraillé entre sa vocation de sauveteur d’autrui, un Saint-Bernard mécanique, et son respect inné, génétique et inconditionnel des autorités – le grille-pain, existentialiste et déprimé et moi-même, perdu dans quelque monde parallèle, sommes à la recherche de l’endroit où les braves, courageux, dignes et nobles représentants des autorités et donc du peuple pourraient avoir placé notre amie en détention préventive, non abusive et palliative.

Hier, nous avons trouvé un avocat digne de ce nom, du sien et des autres, nous sommes assis à terre plutôt qu’au plafond et avons sifflé un refrain pour retrouver la disparue, allez donc savoir pourquoi… Cette méthode un brin particulière a pourtant porté ses fruits, voire même ses poireaux et fenouil du marché, et l’autruche a enfin donné signe de vie.

En fait, le sifflement s’échappant de nos gorges et bouches, passablement sèches après plusieurs heures consacrées à une telle activité, a sillonné les couloirs du tribunal où nous nous trouvions, obliquement et par revers droit et pas courbe, pour finalement aboutir dans la chambre VIII dudit tribunal.

Un vrai fait du hasard mais également selon le grille-pain un défi à notre tentative de trouver un caractère rationnel au cours des évènements dont nous sommes tributaires, victimes et contribuables – ce dernier point est avéré et corroboré par le texte 7, 9 et b, du paragraphe 27, de la section trois, du chapitre 8, du livre z de la loi de Shtrouzk-Réaumur et pas Sébastopol. L’autruche était accompagnée par cinq représentants des autorités clairvoyantes et dignes vers ladite salle pour comparution immédiate.

Entendant le sifflement, elle s’est immédiatement lancée dans une reprise enflammée ce qui n’a pas manqué d’énerver le juge en charge du dossier. Nous nous sommes précipités et avons rejoint la salle d’audience où se trouvaient, dans le désordre, le juge, l’autruche notre amie, la cohorte des membres du jury, le public représenté par un canari jaune, et l’avocat de la défense, une chaise vide commise d’office. Nous nous sommes installés au premier rang du public non partisan et avons assisté, muets, à la procédure dont voici le compte-rendu fidèle, approprié et adéquat :

Le juge : Faites asseoir les trois pingouins aux lunettes roses coupables des faits qui leurs sont reprochés.

L’huissier : Faites entrer les trois pingouins.

Cinq agents de sécurité, d’ordre, de bienfait et bonheur incarnés (entourant l’autruche volante): Voici les trois pingouins coupables.

L’autruche volante, flottante et trébuchante dite marmotte gracieuse : Que le vent souffle sur les terres brûlées et l’eau coule sous les ponts et par-delà le bon vieux port d’Honfleur et si vous m’y autorisez que les choses soient.

Le juge : Pingouins, vous êtes coupables des faits qui vous sont reprochez, à savoir la disparition des thons de l’océan et par extrapolation de la mort de milliers d’oiseaux ayant heurtés le sol lors des tirs de feu d’artifice, de la diffusion d’informations erronées par Wikileaks, de la non découverte d’exo planètes ce mois-ci et de la non distribution de mon quotidien préféré ce matin. Comment plaidez-vous, pingouins ? Et répondez l’un après l’autre je vous prie.

L’avocat de la défense, en troisième ligne : Nous demandons le report du repère sacré de la murène.

L’huissier : Pingouins, comment plaidez-vous ? a demandé le juge chargé du dossier. Vous êtes sensés répondre l’un après l’autre l’une des trois formules suivantes (i) coupables, (ii) pas innocents, (iii) entre les deux mon cœur de pingouin balance. Alors ?

L’autruche volante, etcetera : Sur l’étendard du désespoir flotte la bannière étoilée de la misère et nous sommes ainsi dans une drôle de soupe, courge ou poireau je ne sais pas, mais franchement je vais y voler mon latin.

Le juge : Qu’il en soit donc ainsi dit et consommé. Les trois pingouins seront exécutés aujourd’hui, interrogés demain et rencontreront leurs avocats le jour d’après. Ils pourront ensuite quitter la prison pour rejoindre le commissariat du peuple, des gens, de la mesure et des bons et loyaux sujets de sa majesté républicaine. Par suite, si les faits sont commis, ils seront encouragés à vérifier ceux-ci et que le meilleur gagne. Procès suivants. Faites avancer le coupable et en attendant dégager les trois pingouins selon l’ordre qu’ils voudront.

Nous n’avons pas forcément compris l’ensemble des propos qui ont été articulés car l’interprète habillée en smoking vert et palmé de la tête aux pieds avait un étrange accent sino-portugais que seul peut-être le Yéti anarchiste aurait compris s’il avait été présent. Cependant, la teneur de la procédure et les envolées du juge ne nous ont pas laissé totalement insensibles.

Il est clair que notre amie est dans de beaux draps, de la damasserie à tout le moins et que nos pleurs et cris étouffés de sanglots, de larmes et de froissements de mouchoirs en papier sur fond de crécelles ne serviront pas à grand-chose.

Il nous faut un miracle.

C’est cela, un miracle.

Un miracle.

§895

Chronique – 51


D’une nouvelle pérégrination, d’un huissier hostile, d’un avocat plaisant et du destin d’une autruche volante, flottante et trébuchante incarcérée sur l’île de Vienne

Je me demande souvent pour quelles raisons le propre du vivant est d’avancer, inlassablement, se relevant de ses cendres pour y retomber, sans dessein particulier sinon d’avancer, rejoignant ainsi des cohortes d’autres vivants participant à la même insondable, inclassable et implacable marche en avant, vers le gouffre ou le précipice, vers l’horizon fumeux ou l’éphémère plaisir.

Je me le demande encore plus aujourd’hui.

Après avoir quitté le confort douillet de notre appartement pour fuir des représentants implacables de divers ordres qui nous recherchaient sur la base de la diffusion alléguée d’informations extrêmement confidentielles sur la toile, sillonné les rues de Copenhague puis Vienne, puis la Mer d’Autriche à bord de baignoires mal colmatées à la recherche d’Arezzo pour y déclarer l’indépendance des fresques de Piero della Francesca, puis un banc de sable mal répertorié puis à nouveau Vienne mais une nouvelle Vienne tropicale, nous voici en train de rechercher inlassablement notre amie, l’autruche volante et flottante, dite marmotte gracieuse ayant trébuché hors de nos vies hier matin suite à un dévouement et une abnégation hors du commun.

L’extincteur, Maria et moi effectuons cette quête accompagnés du grille-pain existentialiste qui a juré sur la foi de Kierkegaard dont il conserve un exemplaire de sa pensée en son sein qu’on ne lui verrait aucune larme couler sur son bel inox et qu’on n’entendrait aucune plainte, lamentation ou élucubration provenant des grilles d’acier ayant brûlé plus de pains et toasts que les inquisiteurs n’avaient brûlé de cathares au XIIIème siècle. Dont acte.

Nous avons débuté notre course contre la montre à 17 heures 17 minutes et 17 secondes en référence aux propos tenus par James Balach Mlush dans son épopée fameuse dont le seul exemplaire disponible dans les caves du Vatican a disparu récemment.

Après avoir localisé le bureau des personnes disparues dans le cadre de l’application des dispositions 765 à 89 de la lettre z du code de procédure pacifique et atlantique, aussi, situé sur la rive occidentale de l’île de Vienne, nous avons pris rendez-vous avec l’huissier du 5ème district en charge des individus dont la prétention à être pris en compte au titre de ladite loi n’est pas dépourvue d’un faisceau immédiat et conjoncturellement cohérent et passablement concordant.

Il s’agissait d’une jeune femme habillée en vert et accompagnée d’un interprète en smoking lui aussi vert mais portant des palmes bleues qui nous a immédiatement interpellés en nous demandant de préciser en deux mots les motifs de notre saisine ce que nous avons fait de la manière suivante : Nous recherchons une autruche arrêtée hier matin en lieu et place de pingouins aux lunettes roses. Nous souhaiterions contester cette arrestation et en outre connaître les raisons pour lesquelles des pingouins ne sauraient consommer des poissons, une nourriture essentielle pour leur développement durant la phase de transition vers le végétarisme intégral de niveau 3.

L’aimable huissier a rétorqué en tenant une machine à boulier et antennes sombres que nous venions de proférer 54 mots en 315 caractères représentant un excédent de 2700 pour cent et nous qualifiant ainsi pour une amende de désordre de 315 x 2700 euros.

Nous avons essayé de répliquer à cette surprenante admonestation mais la voyant secouer la machine sombre nous avons préféré obtempéré et faire un chèque du montant considéré tout en nous demandant sur quel compte celui-ci serait concrétisé dans la mesure où le grille-pain, le signataire, ne semblait pas posséder de valeurs marchandes ou trébuchantes.

Qu’importe, nous avons quitté ce lieu sans avoir obtenu des précisions utiles ou même inutiles sur les questions qui nous importaient. Dans les couloirs d’un tribunal voisin, il me semble qu’il s’agissait de la troisième chambre de la cour inférieure droite du maxillaire supérieur de l’île de Vienne, face nord, dans lesquels nous marchions sans savoir que faire nous avons rencontré un avocat en tenue verte accompagnée d’une interprète habillée en smoking et palmes, une récurrence étonnante je dois le confesser, et lui avons exposé notre situation.

Il a immédiatement et pour notre plus grand bonheur accepté de prendre fait, droit, gauche et cause pour nous, moyennement contribution à son fond de doléance, martyrologie et sublimation des bonnes et justes causes démagogiques ou non à hauteur de cinq fois la somme perçue par l’injuste huissière, chèque immédiatement signé par le grille-pain qui a admis plus tard aimer par-dessus tout se rendre utile et contribuer à quelque cause que ce soit pour contribution à un dessein ou une fin vraisemblable, juste et bonne.

L’avocat a froissé le chèque, examiné sa transparence sous une lumière prévue à cet effet à l’entrée du tribunal, léché le papier et humé l’encre, puis a dit de manière solennelle – une attitude apparemment requise au titre d’une réglementation en vigueur jusqu’au vendredi suivant le jour de son édiction pour consommation possible jusqu’à trois jours ouvrés plus tard – Bon pour acquis et faire de droit, valoir et aplomb puis nous a serré la main et nous a murmuré : songeons mes amis à votre autruche et de ce songe viendra une étincelle qui telle la lumière au sortir d’un tunnel nous dictera la voie à suivre.

Il s’est assis par terre avec l’interprète à sa gauche et nous à sa droite, ou l’inverse suivant où l’on se place, et s’est mis à siffler un air incongru mais plaisant.

Nous en sommes là. D’après l’interprète qui s’est laissé aller à un commentaire complice, nous devrions dans quelques heures réussir une combinaison d’aliénations et de conjectures favorables et ainsi rentrer en contact auratique avec notre amie et déterminer avec une précision relative l’endroit où elle a été incarcérée en attendant son jugement par une cour haute et neutre, objective et permanente, frisée ou non, pour rupture de confiance, abus de personnalité, pressante abnégation et rejet de la supériorité avérée des tenants et aboutissants sur l’île de Vienne nord au titre de la doctrine de Preznel.

Nous attendons et songeons avec tristesse au sort de notre amie, l’autruche volante, flottante et trébuchante dite marmotte gracieuse.

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