De la pondération du vrai et du faux et de l’intense lassitude qui s’en suit forcément


De la pondération du vrai et du faux et de l’intense lassitude qui s’en suit forcément

 

Le soleil s’est levé sur un paysage artificiel haut en couleurs. La mer est d’azur, les fleurs alternent des teintes chatoyantes et vives, la route bitumée sur laquelle nous marchons est noire bornée de bandes blanches étincelantes, le ciel est bleu roi avec quelques nuages rondelets aux contours finement sculptés dans la masse humide et blanche, l’herbe est plus verte que nature, les vagues qui échouent sur le sable naturellement blond sont régulières et ornées d’écume lisse et sans faux pli.

 

Nous marchons au sein d’un groupe compact d’enfants dirigé par une autruche volante, flottante et trébuchante qui signifie par quelques gestes sobres la direction à suivre tout en proposant des sonnets improbables à des enfants qui les accueillent en souriant : la mer est sombre, les oiseaux nagent, les eaux flottent, nuit, demain, aussi, le tronc est brun mais sans col, la nature boit tandis que l’émoi de l’émeu génère la mer, l’abondance non, mais là pourquoi pas, sur le ciel il n’y a rien mais en dessous des poissons volent, ce qui est rare mais surprenant, surtout les baleines, elles volent en frappant l’air de leurs grandes ailes vertes, non, pourquoi ? C’est sûr, mais dessous, il n’y a plus rien car si les poissons volent et les oiseaux nagent, dessous il ne plus rien y avoir, les humains s’empiffrent et les mammifères disparaissent, c’est ainsi, restent les reptiles, et les insectes, rouge, bleu, jaune, les couleurs aussi, non, demain…

 

A chaque refrain incompréhensible les enfants s’ébrouent et rient, grimacent parfois, se chamaillent de temps en temps, mais jouent tout le temps.

 

Nous marchons loin des sentiers battus, ou plutôt de la route bitumée, suivant le chemin tracé par l’autruche, guide suprême d’une cohorte enfantine et de quelques adultes sans boussole fixe.

 

Depuis que nos pas ont quitté ladite route, l’ombre ne trace plus un angle précis de 45 degrés quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, elle se tasse un peu, se retire avec timidité pour laisser le minimum d’ombre envisageable et envisagé, révélant encore davantage le caractère artificiel de l’endroit où nous nous trouvons. D’ailleurs depuis que nous avons noté ces étranges circonvolutions des ombres, d’autres étrangetés se produisent.

 

Les troncs ne sont plus uniformément ronds mais proches de l’oblong, et des tiges en métal fichées dans le sol en diagonale apparaissent, probablement pour soutenir les arbres. Les buissons rondouillards sont également pour la plupart de forme plane et lorsque nous sommes passés derrière l’un ou l’autre d’entre eux nous nous sommes rendus compte qu’ils étaient coupés en deux, une partie visible, lisse et brillante face à la route et, en arrière, des planches de bois et des barres métalliques.

 

Chose amusante, je viens également de noter que la lune qui auparavant apparaissait en croissant bas sur l’horizon est en réalité une structure double accrochée sur un mât dont la forme devient apparente au fur et à mesure que nous nous éloignons de la route. Le soleil est très brillant et vif, ce qui rend sa lecture difficile, mais je ne serais pas surpris outre mesure s’il devait lui aussi être accroché à un poteau ou fixé au mur peint en bleu roi.

 

Ce monde dans lequel nous évoluons en suivant des enfants éternellement heureux, gais et rieurs, est visiblement artificiel, un simple décor dont l’envers nous apparaît dorénavant, en raison des choix surprenants mais juste de l’autruche volante, flottante et trébuchante.

 

Le grille-pain existentialiste solidement accroché, vous vous en souviendrez peut-être, sur mon épaule droite, a noté : je me doutais que ce monde était trop beau pour être vrai, qu’il n’était qu’un décor de carton-pâte, que les vivants, quelle que soit leur nature, évoluait dans un environnement dont le contenant l’emportait sur le contenu, mais là l’image est trop évidente, grossière, un faux beaucoup trop faux pour être totalement faux, donc un faux faux, c’est ce qui me porte à croire que ce monde est aussi trop faux pour être faux. Donc, s’il est trop beau pour être vrai et trop faux pour être faux, qu’est-il donc ?

 

Sur quoi il s’est tu me laissant plongé dans un océan de perplexité et d’incertitude. Je me suis tourné vers Maria au regard si profond que j’aime m’y perdre, espérant entendre quelques mots de sagesse de sa part mais elle m’a souri avec une forme de mansuétude et peut-être de lassitude puis est revenu à sa conversation avec la jeune fille au foulard rouge qui touchait je crois aux peintres hollandais contemporain de Vermeer.

 

L’extincteur fort sage qui est tranquillement installé sur le dos du Yéti anarchiste sur qui mon regard s’est posé par la suite a haussé ce qui lui servait d’épaules et a brièvement commenté : je n’en sais pas plus que toi, peut-être souhaite-t-on nous faire comprendre que les apparences sont souvent trompeuses, ceci nous le savions, mais si le décor est visiblement trompeur, alors c’est lui-même qui doit être considéré comme trompeur, ce qui nous ramène à la question du grille-pain.

 

Puis il s’est retourné très lentement et a regardé le ciel avec une certaine quiétude en disant : Finalement le ciel qu’il soit vrai ou faux, trompeur ou réel, apparent ou fortuit, je m’en fiche un peu du moment qu’il est beau. Qu’est ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux, c’est un peu ce qui fait bouger les humains mais à part eux, tout le monde s’en fiche et …

 

Je ne saurais jamais ce qui devait suivre puisqu’il s’est assoupi dans l’instant. Je dois admettre que face à un tel abattement généralisé, une apathie contagieuse, un laxisme débonnaire hautement contagieux, il est difficile pour le narrateur que je suis de continuer à vouloir chercher ce qui se cache derrière les apparences d’une fausse réalité.

 

Si ceux qui t’entourent te semblent tous avoir tort, disait le sage, alors c’est peut-être toi qui a tort. Je m’en tiendrais à cela pour aujourd’hui et vous prie de me laisser au bâillement qui me saisit.

 

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D’une nouvelle et probable longue dérive et des plaisirs de la banalité


D’une nouvelle et probable longue dérive et des plaisirs de la banalité

 

Nous voici sur la mer, à nouveau.

 

Au loin derrière nous le pays que nous venons de traverser achève de se consumer. Les lueurs bleutées rappellent la virulence de l’incendie. Ce qui l’a provoqué ? nous ne le savons pas vraiment mais après tout qu’importe la cause, il demeure que ce qui a été auparavant un condensé de vie, n’est plus aujourd’hui qu’une chimère.

 

Les errants ont trouvé leur place dans des baignoires roses voguant sur des flots heureusement pas trop démontés. Pour l’heure, ces embarcations dérisoires sont plus ou moins réunies mais il est évident que le jeu combiné du vent et des courants vont nous séparer au fil des heures. Nous n’avons rien à manger et bien entendu rien à boire.

 

Lorsque nous n’avions plus d’espoir, absolument plus aucun, et que l’incendie se rapprochait la perspective de pouvoir nous extirper in extremis des griffes du feu nous est apparue miraculeuse. Une journée plus tard, les interrogations reviennent et demeurent.

 

L’autruche volante, flottante et trébuchante déguisée en marin d’apocalypse ne nous a rien dit qui puisse être interprétable.

 

Par contre, le grille-pain existentialiste a suggéré que ces baignoires neuves et roses devaient faire partir d’une cargaison échouée quelque part dans les environs, un porte-conteneur sans contenu autre que des baignoires roses, une hypothèse confirmée un peu plus tard par Bob le pingouin amateur de Piero della Francesca qui a survolé une épave parmi des dizaines d’autres éventrées et renversées, repliées les unes sur les autres comme des papillons d’acier.

 

Nous dérivons sur une mer sombre, presque noire. Le ciel est éclairé par trois feux, ceux de soleils qui n’ont pas lieu d’être et qui me confirme dans l’idée que ceci pourrait être un cauchemar et que bientôt je me réveillerai dans des draps, tout rose je présume, les draps sont souvent roses dans les rêves n’est-ce pas? que la voix de Maria au regard si profond que je m’y noie avec un intense plaisir me paraîtra un chant délicieux et que les murs de ma chambre seront blanc, perpendiculaires, agrémentés de photos ou peintures, avec des fenêtres et des volets et au-delà des paysages normaux, non-bouleversés, tranquilles, aimables, souriants, toute cette hypocrisie dans laquelle nous nous complaisons habituellement en nous disant que cela durera indéfiniment, douce et tendre hypocrisie qui après tout me manque énormément.

 

La banalité est assommante, détestable, enfoncée dans sa faconde routine, ces heures qui s’empilent et se débitent inlassablement, avec ses rituels que nous avons établi au fil des millénaires pour nous persuader que nous existons, que nous vivons, que nous aimons, que nous représentons quelque chose, une finalité, un ensemble de finalités, une humanité, une espèce spéciale, alors que nous ne sommes qu’un hasard résultant d’une conjonction de hasards.

 

Tout cela je le sais, le hais et le fuis mais aujourd’hui dans ma baignoire rose au milieu d’un océan malheureux, dérivant dans une direction bien entendue inconnue, le ciel barré d’une ligne de feu derrière nous et d’une écume blanche au-devant, les environs débordant des lamentations de celles et ceux qui ont fui la destruction et ne font que s’y retrouver engluée en permanence, les soleils s’explosant sur des ciels tourmentés, les traces de mort s’immisçant dans les volutes de fumées qui nous parviennent encore des mondes empilés, je me demande si ces banalités qui se compressaient n’étaient pas plus enviables que ces bouleversements au milieu desquels je me meus avec des amis dérisoires et fuyants, sans cesse bousculé et rejeté, ignorant les tenants et aboutissants, jonglant avec la réalité comme si elle existait. Je me le demande.

 

Si seulement je pouvais bénéficier de la présence de Maria.

 

Si elle pouvait être à mes côtés et me guider, comme cela avait été le cas voici peu lors de ma traversée du désert, je me sentirais tellement mieux. Je donnerai dix ans de ma vie pour une minute avec elle.

 

Mes autres amis me manquent également. Où sont-ils donc passés ces chers amis, cette machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne, ce Yéti anarchiste, cet extincteur fort sage, les deux autres pingouins, où se sont-ils donc perdus ?

 

J’ai répété quinze fois le nom de Maria à l’oreille de l’autruche mais ceci n’a provoqué aucune réaction tangible, particulière ou interprétable, rien que des miaulements traditionnels, le style habituel des haïkus autruchiens, « lamentable et fier, le pingouin trébuche, la fleur tombe, les oiseaux volent, moi, l’amour de Saint-Pétersbourg n’est pas la même chose que l’amitié des écureuils, les vieux, bleu, un, deux et trois, ne font pas quatre, ce qui est gênant, Maria, Maria, Maria, trois fois Maria, ne font pas non plus trois Maria, une nous suffirait et son sourire, dieu, soleil, lune, son sourire est bleu, rose et rouge et à la fois, orange aussi un peu, et même vert, pas gris et jaune, tout est perdu fort l’honneur et la peur, e viva zapata… »

 

Je ne sais que dire, que penser. J’aimerais retrouver ma banale vie d’autrefois, mes quatre murs mais ma Maria avec, je souhaiterais retrouver ce qui a été ma routine et mes rituels, ma vie de mort-vivant, cet engluement dans la banalité mais également ce confort de la certitude, des acquis, des lendemains qui ne chantent pas mais se ressemblent dans leur délicieuse prévisibilité…

 

Mais en même temps, chaque jour qui passe me fait rencontrer ou percevoir une autre réalité, mettre en perspective les acquis de la veille, mieux pondérer ce que nous sommes, ou plutôt ne sommes pas, m’inflige des tableaux et images de l’humanité terribles ou merveilleux, surtout terribles, et ceci est inestimable, je commence à comprendre l’humain, non pas ses causes mais ses conséquences, et cela est indéniablement enrichissant.

 

Je suis pris entre deux envies mais je ne vis qu’une vie et celle-ci est complexe et dans un monde qui se meurt. J’espère qu’il n’en est pas de même pour vous.

 

Faites les choix qui s’imposent ou ceux qui vous semblent les meilleurs. De toutes les manières, nous sommes esclave de notre destin et nos choix passés. Profitez de votre cocon, votre ritournelle bienaimée ou vivez une vie chaotique et ubuesque.

 

A votre bon gré mes ami(e)s, faites ce que bon vous semblera, … mais agissez je vous prie…

 

§531

Dans un instant ça ne va pas commencer … Acte I Scène 3


Scene 3

 L’auteur et le metteur en scène restent sur les chaises à gauche de la scène. Les autres s’installent dans le décor prévu pour la pièce initiale, soit un intérieur contemporain et bourgeois. Ils discutent et tergiversent.

 LE SPECTATEUR – Bien, magnifique, c’est profondément stimulant. Alors, comment comptez-vous procéder ?

 L’AVOCAT – Honnêtement ? Je n’en ai pas la moindre idée. Cette situation est pour le moins inédite.

 L’ELECTRICIEN – Les données sont assez claires, néanmoins. Nous disposons d’environ la moitié du temps disponible – (à l’adresse du Temps) rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de vous coupez en deux. Il reste à envisager quelque intrigue ou sujet à décortiquer ce soir. C’est une opportunité unique… demain, les choses redeviendront ce qu’elles ont toujours été. La difficulté réside dans le choix d’un sujet et surtout son montage. Il faudra improviser j’imagine, ce qui est en soi un problème. L’un d’entre vous aurait-il une idée, même vague, de ce que nous pourrions présenter ?

 LE PREMIER ENFANT – Moi, j’ai une idée… pourquoi ne pas faire une fable sur Noël ?

 LE DEUXIEME ENFANT – Oui, sur le Père Noël.

 L’EPOUSE – Procédons avec méthode. L’auteur souhaitait parler de la violence qui est en chacun d’entre nous et des circonstances qui permettent en un moment particulier de nous laisser dominer par nos impulsions les plus profondes…

 LE TEMPS – … et devenir des monstres sanguinaires. Non ! Cela n’ira pas ! Nous avons parlé pendant suffisamment de temps de cette histoire pour ne pas essayé de recréer quelque chose de vaguement similaire et naturellement moins intéressant ou innovant que ce qu’il a écrit.

 Le metteur en scène murmure quelque chose à l’oreille de l’auteur tout en opinant du chef.

 L’EPOUSE – Naturellement. Mais, nous pourrions reprendre la trame principale et oublier l’accessoire.

 LE SPECTATEUR – Non. Je ne suis pas d’accord. Nous avons entendu tout ce qu’il y avait à entendre, le principal et l’accessoire. De surcroit, je n’ai pas envie de participer à du ressassé, du réchauffé. Si l’on va au principal, faudra-t-il reproduire dans ce décor la scène du viol ? Comment ferez-vous pour le fameux regard ? La main qui se porte sur la joue ? Et le reste ? Non ! Innovons. C’est le moment comme l’a dit l’avocat, le vrai.

 LE PREMIER ENFANT – Le Père Noël. Pourquoi pas le Père Noël ? Ou alors quelque chose avec des animaux, comme au cinéma.

 LE TROISIEME ENFANT – Un ours et des pingouins, surtout des pingouins.

 LE DEUXIEME ENFANT – Comme la marche de l’empereur. Ils marchaient comme cela.

 LE PREMIER ENFANT – Ils étaient trop mignons.

 LE DEUXIEME ENFANT – J’ai adoré comme ils se passaient les œufs de l’un à l’autre.

 LE TROISIEME ENFANT – Trop chou.

 LE PREMIER ENFANT – Par contre, pas de phoques. J’ai détesté les phoques. Ils mangeaient ces pauvres pingouins.

 LE DEUXIEME ENFANT – C’étaient pas des pingouins mais des manchots.

 LE TROISIEME ENFANT – C’est la même chose.

 LA VICTIME – J’essaie… une femme attend dans son appartement. On ne sait pas vraiment quoi. Elle est seule. Trop seule. Elle attend. Mais nul ne vient. Puis elle se lamente. Tous l’ont désertée. Elle parle de sa vie, des abandons dont elle a été la victime depuis sa naissance. Des trahisons. Finalement, elle écrit, sur une vieille machine à écrire. Elle écrit sans rémission. Pour ses enfants qui l’ont quittée avec leur père. Elle veut leur laisser un témoignage, une explication. Ce n’est pas une autobiographie mais un monologue. Un moyen terme entre un roman et un testament philosophique. Finalement, lorsqu’elle a achevé l’ouvrage, elle est satisfaite. Elle le laisse sur une table avec un mot pour ses enfants. Elle ouvre la fenêtre et se jette dans le vide. Puis, le courant d’air disperse quelques feuilles dans le public. Il n’y a rien écrit dessus. Ses enfants arrivent, découvrent l’intérieur, s’étonnent de ce qu’elle vivait dans un tel capharnaüm, laissent tout tel quel en disant qu’ils vont appeler Emmaüs pour vider tout le bazar, et s’en vont en disant quelque chose du style ‘même pas foutue de nous laisser quelque chose, pas un rond, pas un souvenir, rien. Complètement ringarde !’ … Alors ?

 L’EPOUSE – Football et conséquences c’était plutôt dur et triste mais à coté de ça cela semblerait plutôt réjouissant.

 LE SPECTATEUR – Effectivement. Nous avons parlé de quelque chose d’un peu plus gai. Dommage.

 LE TEMPS (qui porte son bras sur l’épaule de la victime) – C’était très beau. Mais vraiment très triste. En plus, cela reproduit les vieux clichés. C’est toujours nous les femmes qui portons le malheur du monde. Pourtant c’était très courageux.

 L’ELECTRICIEN – Pourquoi pas quelque chose porté sur l’actualité. Nous pourrions juger Bush ? Nous formerions un jury et l’un d’entre nous, (à l’adresse de l’avocat) toi par exemple, tiendrai son rôle. Chacun d’entre nous parlerait de qui lui parait le plus insoutenable – le fanatisme religieux, la guerre, la torture, l’irresponsabilité, l’argent du pétrole, etcetera – et lui se défendrait comme il pourrait. A la fin, le public jugerait. Pas mal non ?

 L’AVOCAT – Pas mal, oui, si ce n’est que je ne pourrais pas jouer Bush ! Je ne saurais pas quoi dire pour sa défense.

 L’EPOUSE (à l’adresse de l’électricien) – Tu es avocat à la ville, n’est-ce pas ? Alors, ce serait à toi de le défendre. Logique, non ?

 L’ELECTRICIEN – Non, non, non !

 LE SPECTATEUR – Là encore, et je vous prie de m’excuser, je ne suis pas sur que ce soit une très bonne idée. On parle de cela dans tous les journaux en permanence. Tout le monde est anti-Bush tout en continuant de s’empiffre d’hamburgers et consommer des séries américaines. Mais, plus encore, s’il y a un sujet qui poserait problème c’est bien la politique.

 LE TEMPS – Pas d’accord ! Je rejoins votre conclusion mais pas votre raisonnement. La politique tout le monde s’en fout. On se battrait pour la religion mais pas pour la politique. Tout le monde se fiche éperdument de la politique et nul n’irait au théâtre pour suivre une pièce sur Bush ou qui que ce soit d’autre, n’en déplaise à Moore et compagnie. Il n’y a que les journalistes qui pensent que c’est un bon sujet. C’est tellement ressassé que parler de Bush aujourd’hui c’est comme parler de Chirac ou Mitterrand hier. C’est l’antiquité et tout le monde s’en fiche. Non. Autre chose !

 L’EPOUSE – A mon tour. La pièce originale parlait de ce point de non-retour, ce moment où toute une vie ou des vies basculent. Cet instant particulier où l’avocat pose sa main sur la joue de sa future victime. L’échange de regard et le scénario qui bascule … pour toujours. Alors, pourquoi pas, je pense à voix haute, un diner ou quelque chose de similaire. Les uns et les autres discutent de choses banales, drôles ou moins drôles. Puis c’est le moment du dessert. On se lève, on discute, on va sur la terrasse, on s’assied sur le rebord de la fenêtre, et dans un moment d’inattention, une des personnes chute en arrière. (à l’adresse de la victime) Je reprends votre idée. (elle poursuit) La comédie légère devient un drame épouvantable. Tout a basculé – au sens premier et second du terme – en une fraction de seconde. Peu importe que la personne soit morte ou paraplégique. Tout est instantanément, mais pour l’éternité des temps qui restent à vivre, bouleversé. Il y aura un avant et un après.

 LE SPECTATEUR – Un peu la même remarque que tout à l’heure. S’il faut imiter pourquoi ne pas simplement jouer la pièce de notre Auteur ? Il y a là trop de facteurs communs avec la pièce originale et en plus il n’y a qu’un seul élément moteur, le basculement – au sens premier et second du terme. Non. Il faut autre chose.

 LE PREMIER ENFANT – Un conte de Noël avec des animaux !

 LE TROISIEME ENFANT – Plein d’animaux !

 LE DEUXIEME ENFANT – Et que tout se termine bien.

 LE TEMPS – Si on reprenait la pièce originale en l’abrégeant et modifiant un peu les conclusions ? Par exemple, on pourrait garder la scène du viol avec le symbole de la victime, mais on n’irait pas jusqu’à l’assassinat. Les deux hommes se comporteraient de manière plus réaliste, c’est-à-dire qu’ils ne diraient rien ou nieraient tout de bout en bout. Par contre l’épouse se douterait de quelque chose et finalement dénicherait la victime en contactant les commissariats. L’avocat de mari se défendrait tant et plus, plaidant l’incident exceptionnel, l’intérêt familial, le statut à conserver et les enfants à éduquer mais elle ne plierait pas. Elle enverrait les deux au poste de police et récupérerait la victime chez elle pour la soigner.

 L’AVOCAT – Non, non ! C’est tellement stéréotypé ! Presque hollywoodien.

 LE TEMPS – Pardon ? Stéréotypé. N’importe quoi. Cela collerait beaucoup plus avec la réalité, croyez-moi !

 L’EPOUSE – Je crains qu’il n’ait raison. Ce serait un peu téléguidé. De plus, je n’aime pas tellement l’idée de retravailler une pièce déjà écrite. Il faut respecter l’auteur.

 LE TEMPS – Alors quoi ?

 L’AVOCAT – Jouons quelque chose que nous connaissons bien : la vie d’acteurs de théâtre. Une scénette aimable. Quelque chose d’anecdotique.

 L’EPOUSE – Bonne idée. Très bonne idée.

 L’ELECTRICIEN – Par exemple, des acteurs revendiqueraient leur indépendance et prendraient le contrôle de la pièce réduisant le metteur en scène au silence et kidnappant les spectateurs. Les révoltés du Bounty, le retour !

 LE TEMPS – C’est cela… A part cela tu n’as pas l’impression que cela ressemblerait à ce que nous faisons en ce moment ? Si ce n’est que je n’ai pas forcément l’impression que le public trouve fascinant l’idée d’être kidnappé. Déjà que les places sont chères si en plus on les mène en bourrique. Il faut trouver autre chose, quelque chose de tout à fait original.

 LE PREMIER ENFANT – Mais on trouvé quelque chose. Le Père Noël et les animaux ! Vous ne nous écoutez même pas.

 LE DEUXIEME ENFANT – Comme toujours !

 LE TROISIEME ENFANT – Toujours la même chose !

 LE SPECTATEUR – Et pourquoi pas !!! Inventons quelque chose sur le père Noël et les animaux. Facile. Il suffirait de distiller quelques histoires sympathiques, ironiques ou incisives et le tour serait joué.

 LE TEMPS – Ringard ! Complètement ringard ! Pourquoi le Père Noël ? Machiste au possible.

 L’EPOUSE – Parlons de la Mère Noël alors ! Nous avions effectivement parlé de quelque chose de plus gai. Mère Noël, ce serait amusant. Une comédie sur la femme du Père Noël. Ce serait intéressant, non ?

 LE TEMPS – Pire ! Encore plus machiste que quelque chose sur le gros à la barbe blanche. On n’est quand même plus des bambins, non ?

 LE SPECTATEUR – Cousin Noël ? Tonton Noël ?

 L’AVOCAT – Noël tout cours. Cela se décline au féminin comme au masculin. C’est comme Camille, Daniel, ou Dominique.

 LE TEMPS – Noël cela n’ira pas du tout. C’est un poncif totalement désuet. Pas de Noël, pas du tout.

 LE METTEUR EN SCENE (se levant et s’approchant de la scène) – Si vous me permettez, n’utilisez pas le terme Noël. De nos jours, il est très difficile de parler de symboles religieux. Immédiatement et quoi que vous fassiez on hurlerait au parjure.  Croyez en mon expérience. (Il se rassied).

 L’EPOUSE – Je crains qu’il n’ait raison. Quoi que nous disions ce serait mal interprété. Les chrétiens crieraient au blasphème et invoqueraient la Vierge Marie en se battant le front sur le sol. Les juifs feraient de même en nous accusant de perpétuer les accusations selon lesquels ils ont assassinés Jésus. Quant aux musulmans ils se plaindraient de discrimination et comportement dédaigneux puisqu’ils ne figureraient pas dans la pièce.

 LE TEMPS – Et les bouddhistes ? Ils diraient quoi les bouddhistes ?

 LE SPECTATEUR – Non, définitivement non ! On ne peut pas jouer sur ce symbole. Nous ne vivons plus dans une époque de tolérance. On ne peut plus se moquer ou simplement parler de qui ou quoi que ce soit de sérieux. Appelons notre homme ou notre femme autrement.

 L’AVOCAT – Rosemary !

 L’EPOUSE – Pardon ?

 L’ELECTRICIEN – Il a dit Rosemary.

 L’EPOUSE – Et pourquoi ?

 L’ELECTRICIEN – Je n’en sais rien.

 L’AVOCAT – Simple réflexe. Mes parents étaient diplomates et nous nous déplacions tous les trois ou quatre ans. Lorsque j’avais sept ou huit ans nous vivions au Chili et j’ai rencontré une petite fille qui s’appelait Rosemary. J’en suis tombé profondément amoureux. Nous étions assis cote à cote à l’école internationale. Mais, nous sommes partis à la fin de l’année scolaire. Pour le Ghana. Je ne l’ai plus jamais revu. Je ne me rappelle même plus son nom de famille. Mais, ce dont je me souviens c’est que le dernier jour d’école, elle m’a pris à part et sous le grand arbre de la cour de récréation elle m’a embrassé sur la joie puis est partie en pleurant. Je n’ai jamais oublié.

 LA VICTIME – C’est très touchant !

 L’EPOUSE – Adorable.

 LE TEMPS – Va pour Rosemary.

 L’ELECTRICIEN – Et que va-t-il arriver à Rosemary ?

 L’AVOCAT – Je te l’ai dit. Je ne l’ai plus jamais revue.

 L’ELECTRICIEN – Je parlais de notre pièce ce soir. Que va-t-il arriver à Rosemary ?

 LE TEMPS – On se débrouillera. Les enfants veulent des animaux. Après tout, les animaux sont souvent meilleurs que les hommes. Au moins, ils ne passent pas leur temps à s’assassiner… on improvisera. Chacun jouera un animal et puis voilà.

LE SPECTATEUR – Est-ce que je pourrais jouer Rosemary ? J’ai été un excellent Père Noël pour mes propres enfants. Je camouflais bien ma voix et aimais me déguiser…

 L’EPOUSE – Je ne pense pas que ce soit un bon choix. Il faut une femme pour jouer un rôle de femme. Nous ne sommes pas au théâtre japonais. (à l’adresse de la victime) Je pense que ce rôle te revient. Tu étais silencieuse dans la pièce originale. Tu seras le rôle principal dans la notre.

 L’AVOCAT – D’accord. C’est le meilleur choix imaginable. Elle était victime et jouet des hommes, elle sera parfaitement en charge de notre petite saynète et se jouera des uns comme des autres.

 LE SPECTATEUR – Et les costumes ? Quid des costumes ?

 LE TEMPS – Parce qu’il vous faut des costumes à vous ?

 LE SPECTATEUR – Et bien oui ! Comment reconnaitre un pingouin s’il n’y a pas de costumes.

 LE PREMIER ENFANT – Des costumes, oui, des costumes !

 LE DEUXIEME ENFANT – Ce serait trop cool !

 L’ELECTRICIEN – J’imagine qu’il serait très difficile de trouver des costumes à cette heure tardive. Je propose que l’on utilise le même principe que notre auteur : La symbolique. Rosemary qui représentera, quelque part, le Père Noël pourrait porter un serre-tête rouge. Quant aux animaux, quelque chose sur les cheveux ou sur les manches suffirait.

 LE TEMPS – Et moi ? Dois-je continuer à me pavaner au milieu de la scène ou me joindre à vous ?

 LE SPECTATEUR – Vous pourriez faire les deux. Votre rôle n’était pas conçu comme extrêmement prenant en réalité. N’est-ce pas ?

 LE TEMPS – Dont acte. (elle se rapproche de l’avant-scène et se met au milieu). Mesdames et messieurs, nous sommes prêts. Tout commencera après l’entracte. Petits-fours, champagne, cotillons et tutti quanti – y compris les toilettes – au fond de la salle, nous devant pour préparer ce qui suivra.

 L’ELECTRICIEN – (anxieux – regardant les autres) Juste une petite chose … je ne suis pas tout à fait sur de la manière dont les choses vont se dérouler. Par exemple, une toute petite, vraiment toute petite chose, quel rôle vais-je jouer ? que vais-je dire ? à quel moment ?

 LE TEMPS – Tu as posé la question tout à l’heure et je t’ai répondu. Bonjour l’improvisation. Nous allons choisir notre personnage et pour le reste, au choix. A chacun de sortir un texte. On verra bien.

Dans un instant ça ne va pas commencer … Acte I Scène 2


SCENE 2

 

 

Le temps avance d’un bon pas. Le spectateur monte sur scène et s’approprie la chaise précédemment occupée par cette dernière. L’auteur se lève, énervé, et fait les cent pas derrière les acteurs et le metteur en scène. Il interviendra de temps à autre, las, dépité ou exaspéré. Le metteur en scène jubile, trop heureux de s’en sortir à bon compte.

 

LE METTEUR EN SCENE – Bien, si tout le monde est à peu près d’accord on peut commencer sur les bases que je viens de mentionner. Ce n’est pas exactement ce qui était prévu mais à tout prendre mieux cela qu’autre chose. A tout le moins on ne pourra pas nous accuser de manquer de sincérité… (A l’auteur) J’imagine que la parole vous revient de droit ?

L’AUTEUR – Oh que non ! Il ne manquerait plus que cela ! Je trouve ces procédés parfaitement regrettables. Demandez à celui qui se trouve à son corps défendant dans le box des accusés de faire son autocritique, ce n’est pas tout à fait du Stalinisme mais presque du Bushisme… Je reste ici en simple témoin et pour ne pas avoir à découvrir demain dans les journaux ce que l’on dira au sujet de ma pièce.

LE SPECTATEUR – Je vous comprends… Nous vous comprenons… Mais avouez que vous disposez d’une sacrée opportunité pour vous expliquer et présenter ce que vous avez voulu dire ou faire. Et ensuite, si dieu le veut, nous verrons et écouterons votre pièce avec grand intérêt.

LE METTEUR EN SCENE – Si vous préférez, je peux présenter la pièce moi-même. Après tout, je la trouve intéressante… sinon, je n’aurais pas souhaité la monter.

L’AUTEUR – Pas le moins du monde. Je préfère que ce soit un acteur qui le fasse, un vrai acteur s’entend …

LE METTEUR EN SCENE – Je ne comprends pas vraiment cette suspicion, ce rejet… Après tout, je vous ai plutôt soutenu jusqu’à présent et, sans metteur en scène, il n’y aurait pas de pièce et sans pièce il n’y aurait pas d’auteur. Nous sommes liés à la vie à la mort et ceci me va fort bien.

L’AUTEUR – Bien sur, vous y trouvez votre compte mais de nos jours l’auteur disparait de plus en plus derrière l’artificiel, le montage, la mise en scène. On parle de l’un mais plus de l’autre. Le créateur disparait tandis que le reste – vous et d’autres, s’entend, je généralise –le créateur disparait tandis que metteurs en scène et acteurs se retrouvent partout.

LE METTEUR EN SCENE –Allons, vous exagérez ! Vous ne pouvez tout de même pas me ou plutôt nous reprocher quelque chose qui n’est pas de notre fait. Notez bien que les metteurs en scène aussi disparaissent. Regardez le cinéma, c’est pareil. Il n’y en a plus que pour les acteurs comme s’ils s’étaient transformés en entités autonomes, indépendantes. Nous sommes cher ami dans le même camp, celui des créateurs.

L’AVOCAT – Pourriez-vous nous laisser en dehors de tout cela ?

Le spectateur rit à gorge déployée.

 

L’AUTEUR – (A l’adresse du spectateur) Pourriez-vous, je vous prie, rester en dehors de tout cela. Nous essayons de laver notre linge sale en famille. C’est suffisamment éprouvant comme cela. Si en plus vous vous en mêlez, on n’est pas sorti de l’auberge !

LE SPECTATEUR – Excusez-moi, mais les choses prennent un tour tout à fait passionnant. Comprenez bien que si imbécile il y a, c’est généralement nous et pas vous. Tout à l’heure, à la sortie de ce théâtre, si nous nous plaisons à dire que la pièce était géniale ou ridicule, nullissime ou drôle, triste ou minable, nous serons de toutes les manières traités de bourgeois avinés et incultes, de niaiseux pré-pubères ou d’excités superlatifs. Il s’agit d’une ‘lose-lose situation’ comme disent les anglo-saxons. En l’occurrence, et c’est pour cela que je riais, le cocasse de la chose est que fort exceptionnellement on va nous plaindre. On dira en effet que cette soirée aura été fort éprouvante pour les spectateurs que nous sommes et quoi que nous disions pour une fois, et une fois seulement, on dira que nous aurons raison… C’est parfaitement jouissif. Alors, s’il vous plait, faites comme si nous n’étions pas là et poursuivez – non pas que cela change beaucoup vos habitudes.

L’AVOCAT – Cet homme a raison… Je vais crever l’abcès et c’est moi, l’un des acteurs de cette pièce, qui vais la présenter alors …

L’AUTEUR – Je pense …

L’AVOCAT – Permettez ! (A l’adresse des autres acteurs) Mes amis ici présents complèteront si nécessaire. Après tout, qui mieux que nous pour présenter la chose ? Nous avons vécu nuits et jours avec votre travail, Monsieur l’Auteur, et nous avons rêvé de nos rôles. Nous avons donc une certaine qualité pour parler de tout ceci. De surcroit, vos commentaires quelque peu niaiseux – ne vous offusquez pas – sur les acteurs s’adressaient probablement plus à ceux qui paraissent sur les écrans de cinéma, ou de plus sur celui de la télévision, que nous même. Nous sommes, comme vous d’ailleurs, une espèce en voie de disparition. Ce spectateur là est bien brave pour venir assister à cette pièce. Il est lui aussi une espèce en voie de disparition. Bien, la pièce est donc un huis clos entre trois personnages, moi-même, un avocat bien de sa personne a qui tout a réussi jusqu’à présent, mon épouse qui l’attend dans son appartement après une soirée passée à lire Dante et mon ami d’enfance ci-devant électricien avec qui je passe mes soirées du weekend au match. C’est juste jusqu’ici ?

L’EPOUSE – Tout à fait. L’introduction se fait d’ailleurs sur l’Enfer et naturellement il y a un extraordinaire contraste entre l’intérieur très cossu et contemporain et le sujet de ce livre. Tout à fait prémonitoire.

L’AVOCAT – Au début de la pièce, nous entrons, mon ami et moi-même, encore sous l’effet de ce qui vient d’arriver. Mais, nous ne savons que dire. Nous parlons de la soirée comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Nous sentons l’alcool et sommes moins gais que d’habitude mais l’épouse n’y voit que du feu puisqu’elle a entendu à la télévision que l’Olympique Parisien avait été battu à domicile par Marseille Sainte Agathe…

L’ELECTRICIEN – (A l’adresse de l’acteur) Honnêtement, je n’ai rien à dire sur la pièce en elle-même mais il y a certains poncifs assez poussifs si vous me permettez l’expression. Olympique Parisien et Marseille Sainte Agathe… C’est d’un grotesque… Au fait, pourquoi Sainte-Agathe ? J’ai cherché sur Internet mais n’est rien trouvé de spécial, pas de liens particuliers entre Marseille et Sainte Agathe, juste une référence à une bourgade québéquoise.

LE METTEUR EN SCENE – Oui, c’est vrai, moi aussi j’ai cherché mais je n’ai pas trouvé grand-chose. Y a-t-il un secret caché ?

L’AUTEUR – (Exaspéré) Il n’y en a absolument aucun. Tout cela doit se lire au second degré. Vous trouvez cela grotesque mais vous avez raison. C’est là où je veux vous mener dès le début. Cette tragédie sur fond de football est dérisoire et burlesque au possible. La référence à Sainte-Agathe est gratuite mais ridicule. Voilà Le lien…

LE METTEUR EN SCENE – Il n’y a vraiment rien d’autre ?

L’AUTEUR – Je vous assure que non ! J’avais une vague et lointaine tante boutonneuse qui s’appelait ainsi mais c’est tout !

L’ELECTRICIEN – Voici le lien, la tante boutonneuse. Vous avez raison, c’est du second degré !

L’AVOCAT – Voyez-vous, s’il devait y avoir un reproche que je serais tenté d’adresser à cette pièce c’est ce mélange d’aspects profonds, tragiques à bien des égards, souvent corrosifs avec des éléments particulièrement caricaturaux ou de la plus grande bouffonnerie. On parle de viol collectif, de barbarie, de meurtre et soudain on se retrouve à Clochemerle, à Sainte Agathe ou autre similitude du même type. Je comprends la nécessité d’agir sur deux ou trois plans différents et je perçois l’utilité de mélanger les genres, de frapper ou surprendre mais en l’occurrence je crains que le spectateur ne s’y perde.

LE SPECTATEUR – Quant à parler du loup, le voici. Mais avant toute chose et quand bien même cela ne me regarderait-il pas ne pensez-vous pas qu’il soit temps de coucher les enfants ? Si l’on doit parler de viols et autres choses équivalentes peut-être seraient-ils mieux ailleurs…

LE METTEUR EN SCENE – Cette pièce est un peu crue mais il …

L’AUTEUR – S’il vous plait, s’il vous plait ! Je suis ouvert à toute forme de critique, croyez-le bien. Néanmoins, il en est certaines qui m’exacerbent… La caricature, le mélange des genres, la juxtaposition des modèles sont autant de choses que je revendique pleinement. Je saisis votre critique mais la réfute car il s’agit d’un parti-pris essentiel de mon travail. J’ai toujours considéré que c’était une nécessité. Dans la vie courante, le grossier côtoie le magnifique, le drame est dans la comédie et inversement, le sublime nait du banal. C’est la loi du genre. Avant que les œuvres de Vinci, Matisse, Kandinsky, Goya, ou autre ne terminent sous les dorures, elles ont été plongées dans des ateliers quasiment sordides et puant l’alcool et le vernis, empilées les unes à coté des autres ou les unes sur les autres, et personne ne trouvait rien à y redire. Les partitions de Mozart étaient jetées dans un coin poussiéreux et laissées quasiment à l’abandon. La vie c’est précisément cela. Plus trivialement, le foie gras ou le caviar n’ont pas toujours été des mets de choix et d’autres plats maintenant bradés 1 euro la tonne étaient au pinacle voici deux siècles de temps. La vie est ainsi faite de contradictions et de caricatures. C’est cela que je souhaite démontrer… Alors, non seulement j’admets cette contradiction, mais je la souligne et la promeut.

L’ELECTRICIEN – Pour ma part, je rejoins notre ami, avocat dans la pièce mais acteur dans la vie, pour trouver le résultat de votre parti-pris un peu cavalier ou étrange. Vous cherchez à provoquer un choc mais je ne suis pas sur que ce soit ce que vous obteniez en dernier ressort. J’ai l’impression qu’il demeure un certain goût trivial, léger, un peu comme si un auteur mettait dans la bouche de piliers de bars des propos que Sartre ou Heidegger auraient enviés.

L’EPOUSE – A bien y réfléchir, peut-être y a-t-il quelque chose de juste dans tout cela ? Si l’on se met dans la peau de notre auteur on pourrait imaginer que ce qu’il recherche ressemble à ce sketch de Jean Yanne dans lequel il interprète un chauffeur de poids-lourd dissertant sur la musique classique. Le choc des contradictions engendre un comique décalé qui est intéressant. Dont acte. (se retournant vers l’auteur) Mais, la question que nous nous posons, Monsieur l’Auteur, est celle-ci : souhaitiez vous provoquer un effet comique, légèrement décalé, certes, mais comique quand même ou aviez-vous d’autres intentions ou préoccupations ?

L’AUTEUR – L’effet comique est à mon avis facilement gommé par la mise en scène. J’ai suivi quelques répétitions et j’ai adhéré aux propos de votre metteur en scène. S’il y avait un quelconque risque de trivialisme dans tout cela notre ami a parfaitement surmonté cela. L’irruption de la victime dans cette pièce, quelque chose que je n’avais pas prévue ou imaginé a un effet indéniable à cet égard.

LE METTEUR EN SCENE – Enfin ! Merci.

L’AUTEUR – Je vous en prie. On peut avoir des différences mais tel un vieux couple on adhère sur l’essentiel. Beaucoup plus de choses nous lient que nous séparent. Mais, et je crois que je m’en tiendrai à cela, la vie est remplie de contradictions et juxtapositions. Peu de temps avant qu’une bombe n’explose, ou plus exactement au moment précis où celle-ci explose, ceux qui vont en être victimes font face à leur quotidien, se mouchent, s’engueulent, s’embrassent, hurlent, dorment ou urinent. Au moment où le souffle de la vie disparait, nous sommes tous au milieu d’un quotidien d’une banalité étrange. Une seconde avant que la voiture ne s’écrase contre une glissière et tue ses deux occupants ainsi que ceux de la voiture les suivants, les passagers parlaient de Jimmy Hendricks, disaient qu’ils se détestaient, envisageaient de divorcer, se préparaient à faire l’amour ou des valises pour des vacances idylliques… C’est ainsi. C’est pourquoi, je revendique mes Sainte-Agathe et autres réflexions du même acabit. Lorsque, dans la pièce, l’avocat va avouer ses crimes à son épouse parce que la sonnerie de la porte d’entrée se fait entendre et qu’il est persuadé qu’il s’agit de la police, l’épouse était en train de songer à ses vacances prochaines sur l’île de Pâques. Plus tard, lorsque l’électricien revient et que l’épouse est choquée et vient d’ingurgiter un verre de scotch pour ne pas sombrer dans la frayeur absolue, que les trois personnages sont au bord de l’abime, que l’ami va avouer qu’il ne s’agit pas simplement d’une beuverie qui s’est mal achevée mais d’un viol collectif puis d’une mise à mort par strangulation, et bien à ce moment précis le téléphone portable de l’électricien sonne et ce dernier doit répondre à une vieille femme qui l’appelle pour le faire venir d’urgence réparer un four électrique tombé en panne au beau milieu de la nuit.

L’EPOUSE – Naturellement, ce sont des procédés d’auteur et votre parabole – s’en est une n’est-ce pas ? – est adéquate. Mais, l’impression que nous avons tous les trois est que cela est un peu trop forcé, trop appuyé. A un autre moment peu avant le lever du jour l’épouse a pris la décision de couvrir son mari. Elle tente de le dissuader d’aller se dénoncer à la police, décision qu’il a prise d’un commun accord avec son ami en dépit des conséquences que cela pourrait avoir pour eux. Elle le fait parce qu’elle a calculé que nul ne pourra remonter jusqu’à eux. Il y a eu des dizaines de milliers spectateurs et les retrouver dans cette foule serait impossible. Les traces ADN existent mais ni son mari ni son ami n’ont jamais fait l’objet d’un quelconque traçage. Le mari ou compagnon de la victime, ce supporter Marseillais arrogant qui hurlait sa joie dans les rues de Paris alors que les autres étaient tristes, il n’a pas pu les reconnaitre. Il était aussi éméché qu’eux. De toutes les manières, qui pourrait-il reconnaître ? Quelques tristes individus hurlant, vomissant, criant, avec écharpes stupides, bonnets stupides, teeshirts stupides, pullovers stupides ? Donc, elle décide de les convaincre de ne pas se dénoncer. Fort bien. Au moment où elle va le faire, le radioréveil se met en marche sur une publicité pour des saucisses de Strasbourg… Franchement, ne vous en déplaise, c’est un peu fort de café…

LE METTEUR EN SCENE – Je crois que nous sommes tous d’accord là-dessus mais nous ne parviendrons pas à convaincre l’auteur. C’est bien trop tard pour cela. D’ailleurs, il nous l’a dit, il revendique ce décalage et nous devons respecter son choix. L’auteur doit demeurer maître de sa création. Pourrions-nous poursuivre ? Nous avons sauté du coq à l’âne et n’avons pas encore décortiqué l’écheveau de cette pièce pour le bénéfice du public.

L’AUTEUR – Je n’ai pas fini ! Je souhaiterai revenir sur ce que le représentant des  spectateurs a dit tout à l’heure et que vous, le metteur en scène, avez implicitement endossé, à savoir le fait que cette pièce, son message, ses fondements ne devraient pas être entendus ou vus par les enfants. Je peux comprendre la critique sur ce dont nous venons de parler, le mélange de genre mais vous avez justement indiqué qu’il s’agissait d’un choix, d’un parti pris et que les conséquences en découlant me revenaient de droit, pour le meilleur ou pour le pire. Par contre, par contre ce qui m’irrite au plus haut point, me met hors de moi c’est ce paternalisme hypocrite et condescendant consistant à cacher ces pauvres enfants pour ne pas qu’ils entendent ou voient ou écoutent des choses qui pourraient les blesser ! C’est stupide, c’est crasseux, c’est biliaire !

LE SPECTATEUR – ça y est, j’en prends plein la tête. C’est ce que je disais tout à l’heure, dès que le spectateur a le malheur de dire quoi que ce soit, on le regarde de haut, on le toise, on le snobe !

L’AUTEUR – Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Le metteur en scène allait dire la même chose.

LE METTEUR EN SCENE – Qu’en savez-vous, vous ne m’avez pas laissé terminer la phrase ? C’est une habitude chez vous.

L’AUTEUR – Vous pouvez parler ! On a vu comment vous agissiez tout à l’heure en interrompant chacun de vos acteurs lorsqu’ils se présentaient. Non, ce que je voulais dire, je m’adresse à vous représentant des spectateurs, ce que je voulais dire c’est que nos chers bambins sont plongés de par la force des choses dans un monde sordide et laid, marqué par la violence, et que vouloir les préserver de celle-ci est inutile et ridicule. Il leur suffit de surfer sur Internet ou regarder les informations sur les grandes chaines de télévision et ils verront la pire violence imaginable. Les carnages, les charniers, les viols collectifs, la barbarie. Rappelez-vous les tours jumelles en direct sur tous les écrans de télévision, Abu Ghraib, l’Iraq, les charniers en Afrique centrale, la folie du Moyen Orient, les meurtriers en série, les viols relayés sur portables, la pornographie à tout l’avenant, les Tsunamis, les corps disloqués en gros plans au 20 heures, l’injustice partout et toujours… Je m’arrêterai là ! Alors, me dire que ces enfants devraient être préservés de ma malheureuse pièce cela m’insupporte au plus haut point… D’ailleurs, on ne les entend pas ces enfants. Vous ne deviez pas nous chanter quelque chose ?

LE DEUXIEME ENFANT – Euh ! Chanter non mais réciter oui. Mais, il est difficile de savoir quoi et quand.

L’AUTEUR – Ce que tu veux et quand tu veux. Mais avant, pourrais-tu me dire ce que tu penses de ce que nous venons de parler, de la violence, des guerres, de l’injustice, d’Internet ?

LE METTEUR EN SCENE – Cela suffit. Vous allez gêner ces jeunes gens. Ils sont bourrés de trac à l’idée d’être sur scène et face à un public et vous les gêner encore d’avantage en leur demandant de s’exprimer sur des sujets très délicats et intimes.

L’AUTEUR – Soit… J’ai aussi des enfants, je peux comprendre cela. Bien, par contre, qu’est-ce qu’ils devaient dire après Baudelaire ?

LE PREMIER ENFANT – (s’avançant vers le devant de la scène suivi par les deux autres) Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai, vois-tu je sais que tu m’attends.

LE DEUXIEME ENFANT – J’irai par la forêt, j’irai par la montagne, je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

….

L’EPOUSE – Bravo les enfants. C’était vraiment très bien. Ce n’était pas facile de s’exprimer devant un public mais vous avez bien maitrisé votre trac.

LE PREMIER ENFANT – Merci Madame.

LE TEMPS – (parlant fort depuis le milieu de la scène) Une question si vous me permettez… Quel est donc le rapport entre ce poème de Victor Hugo que nous avons tous appris à la maternelle et cette pièce ?

L’AUTEUR – J’allais poser la même question.

LE METTEUR EN SCENE – (à voix basse) Outre le fait que j’aime ces vers et qu’ils me rappellent un premier né que je n’ai jamais vu ? …  (à voix normale) Il y a cette peine énorme que ressent le narrateur et que l’on ne comprend que vers la fin du poème lorsqu’il se penche sur la tombe avec son bouquet. C’est un parallèle avec cette pièce où l’on ne commence à comprendre ce qui se passe que durant la dernière partie de la pièce. L’épouse et les spectateurs croient d’abord qu’il s’agit d’un retour de match quasiment normal : ébriété et gueule de bois après une défaite à domicile. Puis, ils soupçonnent quelque chose et sont mis au courant de la bagarre. Après, lorsque le mari s’est défait de ses habits, au sens premier et second du terme, et que l’on discerne le visage on remarque les griffures et lésions au visage et au cou et on comprend qu’il y a autre chose, plus grave, plus malsain, plus compliqué. L’électricien avoue ensuite à son corps défendant le viol et enfin, enfin, on apprend, en bloc, en masse, les détails les plus sordides du viol, le fait que l’avocat l’a violée d’abord, puis son ami, puis un ivrogne qui passait par là, et un autre, puis à nouveau l’avocat, et enfin la victime qui resurgit de l’enfer où elle est tombée, tente de se débattre, un dernier sursaut avant la strangulation et le cri de victoire de l’avocat avant de s’effondrer sur le corps sans vie maculé de sang. Rappelez-vous un dernier détail… le soutien gorge de la victime qu’ils ont arraché avec avidité et dont le mari se sert pour étrangler la victime est en tissus mauve représentant des fleurs… Voilà le rapport…

L’AUTEUR – Intéressant ! Très intéressant. Merci.

LE TEMPS – Merci pour vos explications. Je comprends mieux… Mais là encore, si vous me permettez ce bémol, on est dans le même registre que le décalage de l’auteur. C’est quelque chose que l’on comprend parfaitement lorsque vous l’expliquez mais n’est pas apparent. Après des dizaines d’heures de répétition je n’avais pas le moins du monde perçu cette relation particulière entre le poème archi-connu, la banalité la plus affligeante et la tragédie absolue. Merci pour vos explications mais peut-être un peu plus de clarté aurait été utile…

L’EPOUSE – Ne soyons pas injuste pour nos deux guides. Chaque pièce ou roman ou scénario est truffé de maladresse, pourtant, certains peuvent s’élever au rang de chef-d’œuvre. Alors, sans vouloir le moins du monde considérer que le travail que nous allons ou plutôt allions effectuer ce soir s’approchait de ce statut, ou de son opposé, un fiasco complet, le moins que nous pourrions faire est de souligner les éléments positifs de cette pièce, ce qui nous a marqué lors de notre approche de cette pièce.

LE SPECTATEUR – Ce pourrait être intéressant. Quoique, pour ne rien vous cacher, il est difficile à ce stade de se faire une idée précise d’une œuvre dont on ne connait même pas le titre.

L’AUTEUR – Pardon ?

LE SPECTATEUR – Oui, figurez-vous que nous ne connaissons même pas le titre de votre pièce. Les affiches parlent de ‘dans un instant ça ne va pas commencer’ ce qui n’est pas très encourageant vous l’avouerez. A moins qu’il ne s’agisse de second voire de troisième, quatrième ou cinquième degré de lecture.

LE METTEUR EN SCENE – (à l’adresse de l’auteur) Je n’y suis pour rien. Ce n’est pas moi qui choisi les affiches. Je fais à peu près tout mais pas cela. J’ajouterai que les toasts à l’entracte, l’inconfort des sièges, le peu d’espace entre les uns et les autres, l’atmosphère un peu surannée du théâtre, les néons des toilettes et l’odeur couci-couça aux abords de la cuisine, tout cela ce n’est pas moi !

L’AUTEUR – La pièce s’intitule ‘match de football et conséquences’. Je n’ai naturellement pas la moindre idée pourquoi on l’a renommée ‘dans un instant on ne va pas commencer’ !

LE SPECTATEUR – ‘dans un instant ça ne va pas commencer’ pas on ne va pas commencer.

 

L’AUTEUR – Parce que cela change quelque chose ‘ça ne va pas’ plutôt que ‘on ne va pas’?

LE SPECTATEUR – Je n’en sais rien, ce n’est pas moi l’auteur.

L’AUTEUR – L’auteur c’est moi mais je ne suis pas responsable de ce choix particulier ni d’ailleurs d’un certain nombre d’autres.

L’AVOCAT – Tout cela ne revêt pas une très grande importance. Au cinéma, il y a un monde entre le film tel que monté par le réalisateur et celui finalement retenue par les producteurs. Ne chipotons pas là-dessus. Par contre, j’ai trouvé la proposition de notre amie, mon épouse au théâtre, honnête. Essayons également de cerner cette pièce par d’autres aspects peut-être plus positifs.

LE TEMPS – Très bien… Cette question me revient puisque vous êtes tous trop impliqués dans cette pièce.

L’ELECTRICIEN – Et pas vous ?

LE TEMPS – Non ! Je ne suis qu’une pièce rapportée. Je n’étais pas a priori censée intervenir dans ce dialogue. Je devais me contenter d’errer au devant de la scène d’un air fantomatique et diaphane, marchant enveloppée dans mon habit blanc et suggérer de par le simple mouvement de mes jambes celui inexorable du temps. Voilà. Comme je le disais, étant étrangère à cette pièce, d’une certaine manière, j’ai eu le temps, oui le temps, durant les répétitions de vous écouter et observer les mouvements de la pièce. Donc, j’ai pu apprécier les aspects tant positifs que négatifs de cette pièce et …

L’ELECTRICIEN – Le temps joue un rôle moteur dans cette pièce. Ne l’oubliez pas. Vous symbolisez le fait que le drame se joue en trois actes mais en une nuit seulement. Entre le moment où les deux compères reviennent du match et celui où l’épouse prend la décision cruciale il ne se sera écoulée qu’une nuit, soit environ une huitaine d’heure. La pièce se déroule en temps quasiment réel.

LE TEMPS – Bien… Puis-je terminer ? … Vous oubliez une chose fondamentale qui à mon sens rend cette pièce difficile à apprécier ou aimer.

L’EPOUSE – Attendez. Vous parlerez de cela plus tard. Ayant suggéré une certaine approche le moins que je puisse faire c’est de donner l’exemple.

LE TEMPS – Laissez moi finir !

L’EPOUSE – Un peu plus tard… voulez-vous ? Merci ! Nous avons suffisamment critiqué cette pièce. Après tout, la vie n’est pas limpide et simple. Ne tombons pas dans la facilité et essayons de décrire ce qui nous a marqué. D’accord ? Bien. Ce que moi j’ai beaucoup apprécié dans cette pièce ? Certainement le moment où tout bascule, le point de non-retour, la seconde précise où il y a un avant et un après. Et cela on l’apprend au deuxième acte, lorsque l’avocat décrit la dispute puis la bagarre. Le groupe de supporters éméchés a croisé par pur hasard la route de ce couple Marseillais en balade amoureuse le long de la Seine après une victoire obtenue à l’extérieur. L’erreur fatale c’est naturellement de se promener en territoire ennemi avec costume et comportement inadéquat. Le gars se fait taper dessus. Rien de très spécial. Il est jeté par terre plus ou moins inconscient. Toujours rien de très particulier. Nous sommes habitués à cela dans notre société médiévale. Puis il y a le moment où les rires cessent, ne subsistent que les mots simples et inquiets de la compagne du footballeur, qui est à genoux à ses côtés. Elle est vulnérable, triste et apeurée. Ils l’a regardent et remarquent pour la première fois qu’il y a une bête du sexe opposée à genoux devant eux. Ils ne prennent pas immédiatement conscience de cela puisque, à la base, ce sont des braves types. Mais, il y a un mais, elle se retourne et il y a une larme dans ses yeux. L’avocat sourit et pose sa main sur son épaule, lui caresse sa joue, lui enlève une mèche de cheveux de son front. Ce geste d’appropriation machiste, celui des mâles de tous les temps, venant de conquérir une bourgade, une cité, ou un pays, signale qu’il y a une rétribution qui est exigée. Et cela, la femme ne s’en rend pas compte, ou plutôt elle s’en rend tellement compte qu’elle omet la possibilité qui lui est offerte de fuir, de hurler ou de se défendre. Elle ne fait pas face à des gangsters, des monstres hors catégorie. Non, il s’agit de gens ordinaires, un peu ivres mais c’est tout. Et pourtant, elle reproduit elle également les schémas anciens et son regard est celui d’une femme totalement vulnérable, effrayée, dominée… Au lieu de repousser la main, elle l’accepte et son regard se baisse vers le sol, effrayé.

LE TEMPS – C’est vrai… Il ne s’agit pas des pourritures traditionnelles qui évoluent en bandes pour mieux couvrir leur lâcheté. Non, il s’agit de gens tout à fait normaux, de braves Dupond Lajoie qui se baladent en bandes pour échapper à leur banalité, à leurs femmes, à leurs jobs, à leurs vies de merde… Excusez ce terme, mais il décrit bien ce dont il s’agit, de mouches à merde bien dociles et soumises et qui, sous l’impulsion du moment vont se transformer en monstres sanguinaires… Tout ceci est intéressant mais peu original, excusez-moi Monsieur l’Auteur, mais il y a là beaucoup de poncifs. On l’a lu et relu, vu et revu, sous tous les angles. Le brave allemand débonnaire et gentillet qui se transforme en monstre nazi assassinant tant et plus. La gros, gras et froussard français qui se mue en collabo facho et abject. OK ! Ici, c’est un peu la même trame. Rien de très original à cet égard.

L’AUTEUR – Je crains que certains aspects de cette pièce ne vous ai échappés…

LE TEMPS – J’allais y venir. L’aspect le plus déroutant est sans nul doute possible, la réaction de l’épouse à la fin de la pièce. Lorsque, après avoir enfin compris l’étendue du drame, le caractère odieux, sordide et maladif de ce qui vient de se passer, elle décide contre vents et marées, contre l’avis de son mari et du mari de ce dernier, d’exiger de ces derniers qu’ils se taisent et se terrent. Là, voyez-vous, j’ai trouvé la chose très originale et malheureuse. Autant vous aviez cerné avec justesse le moment clef du drame et vous étiez élevé à un niveau sociologique fort intéressant, autant là, lorsque la femme se complait à couvrir son mari pour que son univers bourgeois continue de se reproduire pour l’éternité, vous restez au ras des pâquerettes.

L’ELECTRICIEN – Pas d’accord du tout ! Vous avez mal interprété ce moment particulier. C’est un degré de plus dans l’horreur. Vous l’avez dit vous-même, le fait qu’un anonyme se transforme par la magie du moment dans un monstre sanguinaire et que nous tous et toutes pourrions à tout moment devenir un nazillon, c’est connu. Pour autant, là, on est encore plus bas dans l’horreur. La femme se complait à rejeter ce qui vient de se passer, de passer à pertes et profits le viol et le meurtre car il est évident qu’on ne pourra jamais retrouver ni le mari ni son copain. C’est évident. C’est encore plus odieux. Elle incarne la raison et la justice et pourtant elle décide de boire la coupe jusqu’à la lie et exige pour le bien de sa famille, notamment les enfants que l’on ne voit pas, que le silence se fasse. C’est monstrueux mais par omission, pas par action. La complicité. La trahison de tous nos idéaux.

L’EPOUSE – Lorsque j’ai lu ce rôle, j’ai trouvé les dernières lignes de mon texte atroces. (elle se lève et marche, elle est dans son rôle) ‘Je vous demande le silence à tous les deux, je l’exige et je n’entends absolument pas être contredite sur ce point. Je ne veux plus rien entendre. Il ne s’agit pas de justice, de droit ou  de remords, c’est bien au-delà. Il s’agit de ce que je représente, de ce que nous représentons pour nos enfants, notre famille, nos proches, et cette image je ne veux pas que de par votre comportement odieux elle soit remis en cause. J’exige que mes enfants évoluent dans un environnement sain et limpide. J’exige que mes parents puissent s’éteindre sans devoir porter cette croix. J’exige pouvoir me promener dans la rue sans devoir affronter les regards de ceux qui savent ou feignent de savoir. Vous, vous porterez cette croix jusqu’à la fin de vos jours, vous crèverez avec, et ce sera tant mieux. Cette pauvre fille est morte, son cœur s’est éteint, son âme s’est envolée, la messe est dite, tout est dit. Vos aveux ne serviraient à rien. Son compagnon sait à qui il avait à faire. Un procès ne l’aiderait pas, bien au contraire. Par contre, ceci pourrait vous aider, vider votre conscience. Et cela j’exige que cela ne soit pas. Je ne le supporterai pour rien au monde. Mon monde doit demeurer tel qu’il est. Le votre doit être jusqu’à votre dernier souffle, amer ! J’exige de pouvoir à chaque instant de la vie qui vous reste à vivre vous regarder et trouver au fond de vous les restes calcinés de votre amour-propre, une déchéance absolue et totale. Vous le méritez ! Je l’exige !. Voilà… Très dur non ?

 

LE TEMPS – Ce que je trouve malsain c’est que la femme aux yeux du spectateur portera le blâme. Ce que eux, ces salauds, ces mouches à merde, auront fait auparavant passera presque pour anodin. C’est cela que je n’apprécie pas.

L’ELECTRICIEN – Pourtant, ne pensez-vous pas que le monde est ainsi fait ? Lorsque, dans le civil pas dans la pièce, je plaide, ne croyez-vous pas qu’il m’est arrivé à de nombreuses reprises de me trouver dans la peau de l’un ou de l’autre, de devoir à défendre des paumés de la pire espèce ayant commis les pires exactions et les regrettant à peine ? J’ai vu des pervers et maffieux, des gens bien sous tout rapport ayant commis l’irréparable, se complaire à nier tout pour que leur quotidien subsiste tel qu’il était. J’ai vu leurs proches agir de la pire des manières, forçant les faits, agissant avec duplicité et fourberie, tout simplement pour que leur quotidien subsiste… Pour que leur quotidien subsiste ! Et tant pis pour les victimes, leurs familles, leur proche, tant pis pour la justice, le droit et les principes. Il ne reste plus rien.

L’AVOCAT – Et pourquoi les défendre ? Je suis avocat dans la pièce mais pourquoi défendre de telles vermines ?

L’ELECTRICIEN – Pour le principe. Parce qu’il faut défendre chacun sinon le droit à la défense n’existe plus et s’il n’existe plus le droit disparait et tout sombre avec. Peut-être notre monde a-t-il sombré et sommes nous les seuls à ne pas nous en être encore rendus compte.

LE METTEUR EN SCENE – Je voudrais vous proposer de nous en tenir là. Plus je vous écoute et plus il me paraît évident que quel que puisse être le sentiment des uns et des autres à l’issue de la pièce, elle mérite d’être jouée. Ce type de réflexion vous prend aux tripes et le fait que cela crée de telles réactions montre s’il était besoin que l’auteur avait un message à faire passer et qu’il y est parvenu. Il ne nous a pas demandé d’épouser ses thèses mais de l’écouter… Nous lui devons justice et je propose que nous commencions. (A l’adresse du spectateur) Qu’en pensez-vous ?

LE SPECTATEUR – D’évidence, il s’agit d’une pièce présentant des tendances lourdes et profondes. J’ai l’impression que ce n’est pas ce soir que nous allons nous amuser et qu’en rentrant chez moi je serai sombre et triste. Ou en colère peut-être. Mais bon, c’est ainsi… Pourquoi les artistes sont-ils des gens si compliqués et tristes ? Ah ! C’est comme cela. Après tout, il faut bien que l’on nous force à réfléchir et l’un des rares moments où on le fait c’est au théâtre, dans un musée ou au cinéma, et encore ! Alors, allez-y, emmenez-nous sur les chemins de l’horreur.

L’AUTEUR – (Las, il s’assied) Non ! Nous n’allons pas commencer…

LE METTEUR EN SCENE – Allons bon ! Qu’y-a-t-il mon ami ? Bien sur les choses sont un peu surprenantes ce soir et ne se déroulent pas exactement comme elles devraient le faire. C’est d’autant plus regrettable que cela se passe le soir où vous nous rendez visite. Il n’en demeure pas moins que cette discussion a ouvert les yeux de certains sur la richesse de cette pièce et que maintenant nous avons tous envie de présenter cette pièce. Ce sont parfois les choses les plus insoutenables qui doivent être dites. Si vous ne le faites pas qui le fera ?

L’AUTEUR – Je suis las, si las… Pourtant, je ne vous en veux pas. Je n’en veux à personne. Je suis très reconnaissant à toutes celles et ceux qui ont participé à cette dissection collective. Cette discussion était fort utile. Evidemment ! J’ai beaucoup appris. Mais, … comment dire … il y a des lieux, des années lumières entre ce que les uns et les autres vous avez compris de ma pièce, de mon travail et ce que j’ai réellement voulu y mettre. Cette lecture à deux ou trois niveaux, l’ironie de la chose, le caractère foncièrement nocif de l’espèce humaine, tout cela n’est pas bien rendu. J’ai échoué ! Vous avez entendu ce que je ne voulais pas dire et ce que je voulais souligner vous ne l’avez pas perçu…

LE TEMPS – Je … Je suis désolé. Ne prenez pas les choses aussi mal. Je ne voulais pas vous déprimer ou vous porter atteinte à ce point là. Je me suis laissée emporter par mes propres sentiments et la colère qui est la mienne lorsque je vois l’injustice ou sens l’inhumanité. Je ne voulais pas vous froisser. Votre travail était, est, important. Il y a juste cet aspect bizarre à la fin, le fait qu’en définitive la femme porte le blâme. Je ne supporte pas cela. Pour autant, je ne peux pas exclure le fait que je n’ai pas saisi tout ce qu’il y avait à saisir. En bref, et cela me coute de le dire, j’ai pu ne pas tout comprendre…

L’EPOUSE – Autant pour moi.

L’ELECTRICIEN – Pour nous…

L’AUTEUR – Et c’est bien là où est le problème…Je ne vous en veux pas. Loin de là ! Mais les choses sont ainsi. De plus, les spectateurs ont plus ou moins tout entendu. Vous n’aurez qu’à présenter la pièce demain mais pour ce soir ce serait particulièrement insupportable, Cela ennuierait tout le monde et indisposerait les meilleures volontés. Il faut savoir admettre sa défaite. Je voulais que toutes et tous ressortent avec un immense sentiment de culpabilité et s’interrogent sur notre monde, sur ce que nous sommes, sur ce que nous aurions pu être mais ne seront jamais. Cela ne peut pas marcher comme cela. Bon. Cessons le carnage. Jouez cela demain mais sans moi. (à l’adresse des spectateurs). Excusez-moi mais je ne peux pas supporter cela. De toutes les manières vous avez compris de quoi il s’agissait. Il ne vous manque que les détails, l’accessoire, l’inutile. (il se lève et veux se retirer) Bonsoir…

LE METTEUR EN SCENE – Attendez ! Attendez ! Je vous comprends parfaitement en plus vous avez raison, jouez cette pièce ce soir serait difficile à ce stade. Il nous reste peu de temps et l’intrigue pour l’essentiel à déjà été révélée. Alors, passons à autre chose… Pourquoi ne pas changer un peu la règle du jeu ? Nos amis ont parlé de tout ce qui concernait votre pièce. Dont acte ! Pourquoi ne pas leur demander de faire le travail à leur tour – le votre et le mien. Ce pourrait être intéressant ! Nous pourrions tous les deux nous asseoir et profiter de leur jeu. Que seraient ces marionnettes sans marionnettistes ? Je vous le demande. Eh bien, laissons-les présenter quelque chose. Nous avons encore un peu de temps… (à l’adresse du Temps) Parlant de temps, avancez donc de quelques pas. L’entracte est proche. Il reste suffisamment de temps pour que ces chères bonnes âmes nous présentent un travail original, profond et, …

LE SPECTATEUR – Pourquoi pas gai ? Cette discussion m’a particulièrement secoué. Serait-il possible d’aborder des thèmes que l’on pourrait qualifier de sérieux mais avec un ton un peu plus léger, moins dramatique ou tragique ?

LE METTEUR EN SCENE – C’est une excellente idée. Et j’en ai une autre. Pourquoi vous, le représentant des spectateurs, ne vous joindriez pas à nos chères bonnes âmes qui vont, maintenant, sur le champ, là, tout de suite, nous remplacer ?

LE SPECTATEUR – Ma foi, pourquoi pas ? J’en ai toujours rêvé. Même si moi je ne suis pour rien dans ce fiasco et que les responsables sont là.

L’EPOUSE – Qu’est-ce que vous voulez dire ? Moi, je ne suis pas responsable de ce qui vient de se passer, c’est elle, pas nous.

LA VICTIME – Moi non plus je n’y suis pour rien, mais il est évident que nous n’allons pas recommencer à nous chamailler. Je trouve l’idée charmante. Tant qu’à faire, ce serait amusant de nous mettre à leur place et monter ensemble un petit quelque chose de léger mais profond. C’est un défi qui nous est lancé, sachons y répondre.

L’AVOCAT – Je ne suis pas contre.

LE TEMPS – Chiche ! Mais, attention les machistes, nous les femmes seront là pour vous guider !

L’ELECTRICIEN – Je suis partant.

LE DEUXIEME ENFANT – Et nous ?

L’AVOCAT – Tiens, ils sont de retour. Venez avec nous. Vous nous aiderez à choisir un sujet gai et original.

Tous, à l’exception du metteur en scène et de l’auteur,  se dirigent vers les coulisses

LE METTEUR EN SCENE – Juste une chose. Avant l’entracte, nous allons rester tous ici. Nous allons vous écouter, très sagement, et apprécierons votre travail. Vous resterez ici. Pas question de se réfugier en coulisses pour imaginer la suite.

L’ELECTRICIEN – Et pourquoi pas ?

LE METTEUR EN SCENE – Parce que nous avons accepté le jeu que vous nous avez imposé. Nous avons toléré les débordements de ce soir même si d’une certaine manière nous en sommes les premiers responsables. A vous de faire de même et de réfléchir devant nous. De surcroit, le processus de création serait pour le moins intéressant à suivre.

LE TEMPS – Bien, assez tergiversé, parlons peu mais parlons bien. Au boulot !