D’une intrusion remarquable et d’une double arrestation remarquée


D’une intrusion remarquable et d’une double arrestation remarquée

 

 

Nous étions enfermés dans une salle de restaurant au milieu d’une ville pavillonnaire, à la merci d’habitants effarouchés par notre présence, mais nous ne savions pas pourquoi il en était ainsi, nous ne parvenions pas à saisir ce qui se cachait derrière cette hostilité très visible.

 

Mes amis ne semblaient guère concernés par cet état de fait persuadés qu’ils étaient qu’une solution tomberait du ciel incessamment, comme cela avait été le cas depuis le début de notre errance. J’étais le seul à manifester un trouble certain et tourner dans cette pièce tel un singe en cage, m’accrochant, visuellement s’entend, aux barreaux visibles ou invisibles de cette prison.

 

Dans un meuble de rangement j’avais trouvé de vieilles coupures de presse mais elles ne m’ont pas appris grand-chose si ce n’est que le propriétaire de ce lieu avait été récompensé il y a cinq ans par la croix du mérite gustatif, la légion culinaire de catégorie 7 bxz du 10 brumaire an 313, et par un coupe de glace à la rhubarbe dans un tournoi de badminton.

 

J’ai ainsi tourné tel un moulin à vent attendant son Don Quichotte lorsque soudain vers 16 heures 48 les portes battantes se sont rouvertes brutalement laissant passer des agents de sécurité, au nombre de sept, étrangement déguisés d’un bas sur la tête et de moufles en laine à la main gauche – comme si nous pouvions reconnaître qui que ce soit dans cet endroit qui nous est totalement étranger, armés de lances à incendie.

 

Le premier d’entre eux, le seul à ne pas être déguisé mais coiffé d’un béret dit basque, s’est adressé à nous de manière très polie et je dois l’admettre respectueuse et nous a dit à peu près ceci : Je vous prie de bien vouloir excuser notre intrusion fort brusque mais les propriétaires de ces lieux nous ont averti de votre présence en leur établissement et nous ont demandé de procéder à votre évacuation au titre du livre 12 b de l’ordonnance sur le respect de l’ordre, des droits humains, des libertés et de la propriété, et de mettre en situation de restriction temporaire de mouvements les individus s’étant placés en situation d’infraction au sous-paragraphe 2 de l’article 5t de la première section de l’Annexe 8 à ladite Ordonnance. Selon mon interprétation, qui devra être confirmée par un édit gracieux du bureau des libertés, les deux individus que voici (il a tendu sa main gauche vers l’extincteur fort sage et le grille-pain existentialiste) tombent sous ces dispositions. Je comprends votre émoi et certainement votre effroi mais ceci résulte des tensions et des désagréments générés par les évènements de 5 Ventôse dernier. Je suppose qu’étant étrangers vous n’êtes pas au courant de ces derniers mais mon rôle est d’assurer un minimum de stabilité à une région autrefois délicieuse mais aujourd’hui sujette à maints bouleversements. Il est donc de ma responsabilité de procéder aux vérifications qui s’imposent. Vous pourrez rendre visite à vos amis dès la trente-cinquième minute de la treizième heure passée ce moment précis. Il est … 16 heures 49, veuillez régler vos montres je vous prie. Je vais mettre un agent de type délicat à votre disposition pour vous raccompagner à votre logement actuel. Il reviendra vous chercher au moment opportun pour vous guider au lieu où vos amis seront retenus. Les désagréments qui sont les vôtres sont regrettables et regrettés. La procédure suivra son cours selon les règles en vigueur qui sachez le sont protectrices non seulement des intérêts bien compris des victimes mais également de ceux des présupposés coupables.

 

Tandis qu’il s’exprimait, l’un des agents a saisi le grille-pain qui était, comme vous l’imaginez, accroché à mon épaule droite et, au moment où j’écris ceci, le soir étant déjà tombé sur ce monde incrédule, tel un œuf sur une poêle bien chaude recouverte d’une huile légèrement crépitante, je ressens encore avec un profond déchirement ses petits pieds tentant avec désespoir de demeurer blotti au creux de mon épaule.

 

Je n’ai pas eu le temps de réagir.

 

Mon regard s’est porté sur mon pauvre ami mais celui-ci était déjà bâillonné et ligoté, avec son propre fil électrique, et engouffré dans un sac portant une double croix rouge et verte.

 

Le livre que le grille-pain retenait en son sein depuis tant de temps est tombé à terre dans cet épisode marqué par une certaine gesticulation. Je l’ai ramassé et l’ai mis dans la poche intérieure droite de ma veste.

 

L’extincteur a été saisi de la même manière et lorsque le Yéti anarchiste a tenté de se porter à son secours l’aimable chef du groupe de sécurité l’en a dissuadé en indiquant qu’il n’était pas recommandé de s’insinuer dans le déroulement lisse, implacable mais juste de la justice en devenir. Les présupposés coupables auront le droit d’arguer en justice des circonstances de cette interpellation et disposeront de tous les moyens de fait et de droit pour prouver qu’ils sont innocents des chefs d’accusation dont ils sont accablés par le collège des habitants de cet endroit.

 

Je suis intervenu pour demander quels étaient lesdits chefs mais il n’a pas apporté d’autres précisions qu’une référence à la confidentialité de la procédure et à la nécessaire impartialité de tous les intervenants dans une procédure de ce type.

 

Maria au regard si profond que je m’y perds matin, midi et soir, surtout le soir, m’a interrompu et a indiqué qu’il serait probablement délicat pour un présupposé coupable de se défendre s’il n’était informé de ce dont on l’accusait et que ceci était d’autant plus valide que nous étions étrangers à ce lieu au demeurant fort sympathique.

 

L’agent responsable a opiné du chef et indiqué qu’il comprenait fort bien cet argument et qu’il l’étudierait avec soin.

 

Il nous a ensuite salué avec toute la superbe appropriée et s’est éclipsé en grandes pompes tandis que ses assistants l’ont suivi avec des cabrioles qui auraient été amusantes si les circonstances avaient été autres.

 

Seul un énergumène affublé d’un collant rougeâtre sur le visage est resté derrière lui et nous a raccompagnés à notre maison d’hôte.

 

Les passants étaient fort nombreux et d’apparence hostile. Les murmures qui sortaient de leur bouche et s’encastraient dans nos têtes étaient difficilement compréhensibles mais formait un tout assez lourd pour contrarier la limpidité de l’atmosphère.

 

Nous nous sommes cloitrés dans l’une des chambres qui nous est allouée et c’est d’ici que nous allons conciliabuler.

 

Je vous en dirai plus un peu plus tard. L’heure est solennelle et peut-être grave.

 

Je tape ces derniers mots en songeant à ce pauvre grille-pain qui, il y a quelques heures à peine était aimablement lové dans le creux de mon épaule…

 

 

IMG_1675

D’un au-delà d’à peine 39 m3 et d’une présence nouvelle, envahissante et angoissante


D’un au-delà d’à peine 39 m3 et d’une présence nouvelle, envahissante et angoissante

 

Je dois avouer partager votre surprise quant à la configuration de l’au-delà. Je m’attendais moi aussi à quelque chose d’un peu différent, plus approprié aux circonstances, peut-être plus ostentatoire, certains ornements, des discours, des figurants aux cœurs légers ou lourds, c’est selon, des postures, des sièges clinquants ou des colonnes, une gestuelle ou des rites, enfin quelque chose de plus seyant. Ou alors rien du tout, juste un petit néant sans conséquence, un oubli total de soi et des autres, une absence d’existence.

 

Mais là, je suis perplexe.

 

En tout cas, je pense être avoir été fidèle à l’essence de notre ultime errance, je vous ai décrit le bout du monde, soit un rétrécissement, et non l’inverse comme on nous l’a si souvent indiqué, des lieux avec une mer gélatineuse et molle en dessous, un ciel tassé au-dessus et l’ensemble faisant jonction en un point singulier correspondant au lever de l’un des trois soleils.

 

C’est évidemment difficile à trouver et nous y serons parvenus par le plus grand des hasards.

 

Quant à l’au-delà … admettons que le fait qu’il ne puisse être atteint que par un soupirail en ce point précis et qu’il se présente sous la forme d’un cube de volume restreint plongé dans une parfaite obscurité avec comme seul bruit de fond une voix métallique nous enjoignant de patienter et nous préparer à quelque collecte administrative de renseignements personnels, tout cela est fort décevant.

 

Mais bon, il faut faire avec ce que l’on a. Je ne peux pas vous faire une description des lieux ressemblant à des toiles de Gustave Moreau lorsque ce que je vois est un mélange de Soulages, Zao Wou Ki et Hartung en plus sombre…

 

Je comprends votre interrogation. Hier, je parlais d’obscurité totale et aujourd’hui je fais référence à des peintres opérant par touches ou plaques de noir sur fond blanc. Il y a contradiction. Je vous prie de bien vouloir m’en excuser, je ne suis pas aussi rigoureux que je voudrais l’être.

 

En fait, l’œil, comme le reste du corps des vivants en général, s’habitue à tout, mais il lui faut un peu de temps.

 

En l’occurrence, après quelques dizaines d’heures d’obscurité complète dans cette antichambre charmante, nous avons commencé à distinguer des formes, pas inconnues bien sur puisqu’il s’agissait de celles des membres de notre groupe. Il y a là, je vous le rappelle, le grille-pain existentialiste, l’autruche volante, flottante et trébuchante qui s’essaie au sifflement ce qui est extrêmement désagréable, croyez-moi, Nelly, la jeune banquière au corps envoûtant et l’esprit cinglant, son ancien ami dont le nom et la personnalité n’ont aucune sorte d’importance, Bob le pingouin râleur et pesteur amateur de Piero della Francesca, et les ours anciennement passagers clandestins de notre embarcation et présentement en hivernation.

 

Progressivement les formes de chacun de mes amis sont apparues de façon somnambulaire, des géométries vagues et floues sur fond d’obscurité, des glissements de l’œil sur des écrans obscurs, des tâches noires sur fond sombre.

 

Mais les corps émettant de la chaleur, il y a forcément me semble-t-il un moment où les imperceptibles sauts de température finissent par entraîner des modifications presque insensibles sur l’échelle des couleurs.

 

J’ai donc fini par apercevoir des ombres correspondant aux silhouettes dont il s’agissait mais avec un bémol particulier, à savoir le fait que le nombre de formes que j’aie comptabilisées ne correspondait pas à celles qui devaient se trouver là. Il y avait une plus-value d’un individu ou objet.

 

Si l’on considère notre groupe actuel comme comprenant 10 entités humaines, animales ou mécaniques, j’ai discerné 1 forme de plus.

 

Comme phénomène boursier à disposition des philanthropes qui songent à nos intérêts plus qu’à toute autre chose au monde, je pense que cela est intéressant, une plus-value de 10% en une journée, c’est passionnant!

 

Même le banquier, qui fut je vous le rappelle anciennement ami proche de Nelly dont les jambes soyeuses même si elles ne sont plus visibles continuent à me faire frémir d’intérêt, a admis que ce nombre l’interpellait et qu’il lui était certes arrivé d’obtenir des pourcentages de cette nature mais pas sur un portefeuille stable dans son intégralité.

 

Nelly a surenchéri en riant et disant que pour elle c’était argent courant et comptant et les deux sont entrés dans une discussion interminable à ce sujet.

 

Pour ma part, mon état d’esprit à légèrement changé et me suis retrouvé plongé dans un état d’anxiété sensiblement plus marqué qu’auparavant. Vous voudrez bien noter à cet égard que ledit état est déjà anormalement élevé puisque le fait de se trouver dans un au-delà obscur, même de taille réduite, est un facteur de stress non négligeable. Ajouter à cela la notion de partage d’une intimité obscure avec un individu non répertorié et potentiellement dangereux et vous comprendrez certainement mon désarroi.

 

J’ai donc entrepris de faire un appel général et de demander à chacun de porter sa main sur la personne, individu, chose se trouvant à sa droite en lui demandant de se présenter succinctement pour vérifier si voix et forme allaient bien ensembles.

 

Nous avons procédé de cette manière et avons pu identifier hâtivement mais relativement précisément les différentes formes assises en cercle le long d’une pièce de forme carrée ce qui était intéressant conceptuellement parlant mais indifférent vues les circonstances. Nous avons noté chaque forme et lié chacune à une voix et un nom, le fait de nommer étant essentiel.

 

Mais il restait cette addition d’une forme que nous n’avons pu résoudre jusqu’au moment où Bob le pingouin s’est exprimé en disant « on va quand même pas faire trois fois le tour de cette pièce. Ça suffit comme cela. Je sais qu’on a l’éternité pour cela mais moi ça me barbe au possible. D’autant qu’on sait qui est la pièce rapportée ».

 

J’ai demandé immédiatement quelle était ladite pièce rapportée et lui de répondre mais enfin c’est évident non ? C’est toi qui nous parle une fois de la gauche une fois de la droite, alors à moins que tu n’aies développé un don d’ubiquité il y a un problème à régler chez toi et cesse de nous embêter avec cela. On a une année à passer là-dedans et c’est assez pénible comme cela.

 

Les autres voix ont acquiescé, même l’autruche volante, flottante et trébuchante qui a tenu a souligner « l’étrange est normal dans cette histoire, la norme est l’illusoire, Saint-Pétersbourg n’a plus d’amour mais l’amour est à Mirabeau ce que la Seine est à Honfleur, la voix est à droite mais la voie est aussi à gauche, mon cou se perd où la tête s’arrête et celle-ci débute où mes plumes se taisent car les voix se muent et de muettes se font la mouette. »

 

J’en ai déduit que le problème était certainement chez moi et je dois admettre au moment où je vous parle être saisi d’un grand doute et d’un effroi comparable : si je vous parle d’une tête, d’une bouche et de deux poumons à la fois, qu’en est-il de cet autre moi-même présent dans cette pièce qui en fait autant mais que je ne connais et ne reconnais pas.

 

Tout cela me dépasse et je brûle de faire la lumière sur ce point inquiétant, ce qui aurait d’ailleurs l’avantage de fournir une forme de clarté dans cette obscurité bien gênante. Ceci signé par moi-même et peut-être un autre moi-même trainant dans une sorte d’antichambre d’un au-delà ridiculement étroit et confiné, 5 mètres au carré ce n’est franchement pas lourd, et dont les voies, voix, et voiles sont impénétrables. Je dis voiles car peut-être puisque nous sommes aux environs d’une mer gélatineuse nous pourrions en avoir besoin.

 

Je vous laisse… Je vous laisse…

 

Je le dis en double puisque je suis deux. Je le dis en double puisque je suis deux…

 

Je m’égare… Je m’égare…

 

Et puis zut… Et puis zut…

 

 

§512

De cet horrible sentiment d’isolement et d’impuissance, du chant des autruches volantes, flottantes et trébuchantes et de l’acharnement des Yétis anarchistes


De cet horrible sentiment d’isolement et d’impuissance, du chant des autruches volantes, flottantes et trébuchantes et de l’acharnement des Yétis anarchistes

 

 

Si les évènements n’étaient aussi dramatiques je serais tenté de dire que nous sommes revenus à la case départ.

 

L’optimisme avait fait irruption dans ma cellule d’isolement avec l’arrivée de mes amis Yéti anarchiste, autruche volante, flottante et trébuchante et machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne. Je m’étais subitement fais à l’idée que peut-être les lendemains ne seraient pas tous sombres avec pour seule lumière celle d’un néon clignotant lors des visites de mon policier de service, j’avais escompté qu’avec leur aide je pourrais franchir les portes de cet établissement perdu au bout du monde entre dunes et steppes, que nous pourrions ensuite rejoindre le restant de notre groupe ayant échappé à la rafle de la milice, et que tous ensemble nous pourrions quitter rapidement ce pays de misère sans trop nous y attarder.

 

C’était sans compter sur le coup du destin et le poids des imprévus. L’irruption de Maria, de l’extincteur fort sage et des trois pingouins à lunettes rose amateurs de Piero della Francesca a certes provoqué un traumatisme certain chez nos gardiens désenchantés amateurs de belles lettres, surtout celles de leurs magazines de culture, art et tradition – j’essaie de rire bien sûr, mais ne le peux pas vraiment, pardon – mais a surtout entrainé une fuite désordonnée de nos amis et la poursuite furieuse de ces abominables matrons accompagnés de leurs enfants soldats ivres, drogués et hyper-violents.

 

Nous sommes de ce fait cloitrés dans notre cellule misérable et angoissés au plus haut point. Au-delà de la souffrance imaginée et ô combien réaliste, il y a cette incertitude qui nous glace le sang, nous ne savons pas et ne saurons peut-être jamais.

 

Les gardiens se succèdent devant notre cellule, les porte-voix résonnent en permanence, les talkiewalkies crépitent dans une langue que nous ne comprenons pas, les lourds pas s’annoncent, passent et nous dépassent, la peur est omniprésente, pas tant pour nous car après tout que peut-il nous arriver de pire que ces derniers temps ?

 

Puis-je être encore plus maltraité par mon gentil policier que je ne l’ai été depuis mon incarcération? Je ne le pense pas, mais ceci n’a guère d’importance.

 

Bien plus grave est la pensée de ce qui pourrait advenir à nos amis en errance fugace. Les trois pingouins ? Et surtout, Maria, la belle et ravissante Maria, cette femme dont le regard m’éblouit tellement que j’en oublie pratiquement le son de la voix mes neurones n’enregistrant que rarement ce qu’elle me dit au premier coup tant ils sont submergés par des vagues d’admiration et l’ivresse de l’amour.

 

Soyons franc, je suis mortellement inquiet. La savoir aux mains de ces individus sans foi ni loi, entièrement maître d’eux-mêmes, ne rendant compte à personne, faisant ce que bon leur semble, n’ayant d’autres limites que celles que leur fatigue ou lassitude peuvent leur fixer, n’ayant aucune loi au-dessus d’eux si ce n’est l’argent, le pouvoir, la violence et la désolation de leur esprit, est une torture bien plus grave que celles que j’aie subies les journées précédentes.

 

La machine à gaz rondouillarde a passé un de ses tuyaux autour de moi mais avant qu’elle n’ait pu dire quoi que ce soit je l’ai prié de surtout ne pas me dire avec son ton gaullien je vous ai compris ce à quoi elle a réagi avec douceur en chuchotant « aujourd’hui je préfère ne rien comprendre ».

 

Ne pas comprendre, se taire, se muer dans le silence des sons, des mots et de l’esprit, se taire, se taire, se taire… contempler les interstices du mur et les compter, parler à voix haute de chose et autre qui n’ont aucun lien avec la réalité, telle est peut-être la seule solution, celle de l’autruche volante, flottante et trébuchante, qui dit depuis ce matin : « un, deux, trois, ça fait sept, puis neuf et deux, moins un, tout est là, demain aussi, je crois, et croire c’est comme croître mais sans le t pourquoi cela, neuf et huit cela fait deux ou peut-être pas, demain à Saint-Pétersbourg il y aura de l’amour aussi… »

 

Ou alors réagir en trépignant, frappant ou hurlant comme le fait ce bon et brave Yéti qui vient d’écraser ses poings pour la énième fois contre la porte, de la même manière qu’il l’avait fait auparavant contre l’assise sur laquelle j’étais assis et qu’il est parvenu à détruire ou le mur qu’il serait parvenu à démolir s’il n’était en béton armé, je le laisse faire, car je n’ai pas d’alternative à proposer.

 

Nous mourrons d’angoisse c’est sûr. Nous ne savons pas. Rien n’est pire que l’attente et la désespérance, ce sentiment d’inéluctabilité incontrôlable. Nous savons qu’au dehors il n’y a rien, que du sable, des cailloux et des arbustes, rien derrière quoi on puisse se cacher, alors, la fuite ne peut-être que vouée à l’échec avec tout ce qui s’en suit.

 

Je meurs d’angoisse. Alors il me reste la possibilité de me murer dans un silence obsédant, frapper contre la porte ou scander les noms des différents Saints, de Saint Anasty du Béarn à Saint Yodel, ou ceux des joueurs de tennis, au choix. Peut-être est-ce cette dernière solution que je choisirai puisque en clamant leurs noms je contribuerai à frapper quelque chose, pas des gens, simplement des balles.

story173

De cette terrible incertitude, de la raison et des sentiments, de la vérité et du soleil qui glisse sur la paroi opaque du ciel


De cette terrible incertitude, de la raison et des sentiments, de la vérité et du soleil qui glisse sur la paroi opaque du ciel

 

 

Je vous ai parlé à profusion dans ces chroniques de nos lentes et longues déambulations, je vous ai décrit mes amis et moi-même perdus dans un monde que nous comprenons avec peine, j’ai esquissé les peurs, passions ou rêves enfouis en chacun d’entre nous, j’ai évoqué les personnalités respectives du Yéti anarchiste, du réfrigérateur colérique devenu machine à gaz à tendance politicienne, du grille-pain existentialiste transformé en radiateur jaune artiste multiforme, des trois pingouins à lunettes roses passionnés par la vie et l’œuvre de Piero della Francesca, de l’autruche volante, flottante et trébuchante, de l’extincteur fort sage et de Maria au regard profond, l’intelligence précise et cartésienne, sensible, fine, perspicace et d’une grande humanité, je vous ai conté nos pérégrinations occidentales à Copenhague, puis Vienne, en Mer d’Autriche et orientales sur la belle et grande île de Vienne, j’ai salué notre décision de faire fi de notre point de départ estimé et celui d’arrivée envisagé pour errer de par le monde, j’ai décrit avec autant de minutie que la pudeur le permettait les contrées désolées et perdues que nous avons récemment traversées, je vous ai fait subir et vivre à cet égard les douloureuses expériences qui ont été les nôtres ainsi que le déchaînement de passion qui nous a traversé l’esprit, le corps et l’âme si celle-ci existe, en découvrant tant de malheurs, de violences, de spectacles épouvantes, j’ai été ou ai essayé autant que faire se pouvait d’être aussi fidèle que possible dans la description de ce que je voyais, entendais, disais, même s’il m’est arrivé, je le confesse, d’avoir divergé vers le surréalisme ou les analogies faciles, tout cela je le confesse avec humilité, mais je fais face à une cruelle incertitude, une défaillance totale de mes sens, sentiments et de mon intellect ou ce qui y ressemble, une panne de ma boussole ou de mon gyroscope interne, ceux qui maintiennent un semblant d’équilibre entre raison et sentiments, pardon Madame Austen, un déficit total de recul, de réflexion, ou d’analyse, l’impossibilité qui est la mienne de disséquer la réalité et la confronter à mes sens, j’en suis effaré, effrayé, épouvanté, que des ‘é’, est-ce un signe ?, qu’importe après tout, je suis ébahi, étonné, estomaqué, écrasé par tant de défauts dans une cuirasse pourtant bien piteuse, et je vous demande humblement pardon car le propre d’un chroniqueur est d’essayer de présenter la réalité sous une lumière crue sans tenter de se l’approprier ou de la déformer.

 

Mais là, je suis atterré, car je ne saurais expliquer l’inexplicable. Nous avons quitté cette terre de mort et avons pénétré une sorte d’oasis de bonheur, paix et sérénité, avons retrouvé des scènes de vie et d’allant, de bonheur et de joie, et, enfin, avons rencontré un couple, un homme, une femme, qui dirigent ce lieu, qui nous ont parlé pendant six heures, et nous sommes dans l’incapacité de nous remémorer ce qu’ils ont pu nous dire.

 

Nous ne savons plus, nous contredisons en permanence, sommes incapables de décrire les détails les plus triviaux ou ordinaires de cette situation banale, ne parvenons à nous mettre d’accord sur leur âge, nom, ou fonction, rien n’est clair, tout est totalement confus, tout se brouille au sein de chacun d’entre nous, tout se perd dans la discussion pourtant simple qui est la nôtre depuis les lueurs de l’aube, nous sommes totalement déconfits.

 

Chacun est persuadé d’avoir appréhendé les propos échangés avec clarté, d’avoir compris ce qui s’était passé là-bas, dans ce pays de mort, d’avoir apprécié les responsabilités des uns et des autres, y compris la nôtre. Nous sommes frustrés.

Parfaitement désillusionnés.

 

Nous ne sommes même pas d’accord sur leur prénom, vous rendez-vous compte de notre stupidité ?

 

Nous souhaitions rendre hommage à cet homme ayant expiré dans les bras de Maria et nous avait interpellé en nous demandant POURQUOI ? et nous nous étions promis de ne jamais baisser les bras, de ne pas nous arrêter avant d’avoir réussi à comprendre ce qui s’était passé et maintenant, quelques jours plus tard, nous avons bel et bien compris mais c’est une compréhension multiforme et donc informe, contradictoire, floue, inappropriée, inadéquate, le pauvre homme doit s’en retourner dans sa tombe, cette fosse dérisoire que nous avons creusé dans ce sol aride et sec.

 

Chacun s’est fait sa propre idée sur les causes de ce drame et sur ses responsables, mais cette idée n’est pas partagée.

 

Nous savons mais ne savons pas. Nous croyons mais ne croyons pas. Nous sommes proprement confondus. Et lorsque Maria a pris son courage à deux mains en disant qu’elle retournait seule voir les deux individus pour leur parler à nouveau et se faire une idée plus claire de la situation on l’a informée que les quidams en question étaient partis et qu’ils ne reviendraient pas avant mercredi prochain, dans une semaine donc, sept jours, 168 heures et je vous passe le calcul des minutes. Une chose semble claire, nulle autre personne ne saurait nous aider car chacun nous renvoie auxdites personnes, ces individus sans nom qu’ils affublent du doux sobriquet de monsieur ou madame.

 

Nous sommes encore moins avancés qu’avant d’avoir pénétré dans cet endroit.

 

Nous avons approché la vérité, avons écouté pendant six heures les récits dont on peut raisonnablement considérer qu’ils étaient destinés à nous faire approcher d’une réalité, celle que ces pauvres gens, là-bas, ont vécu, mais ne l’avons pas saisi, maintenant elle s’est enfuie et nous ne la reverrons peut-être plus jamais.

 

Maria est revenue et nous a demandé de nous reposer et de cesser de nous affliger car, a-t-elle dit, plus nous nous confronterons à ce mur et plus il nous écrasera. Chaque chose reprendra certainement sa place, nous retrouverons ces moments de vérité, ou plutôt ils nous retrouverons. Laissons faire les choses. Ce qui est sûr c’est qu’à partir de ce moment précis, nous ne pourrons plus jamais dire que nous ne savions pas. Nous savons mais nous ne nous rappelons plus, nous ne souhaitons pas savoir, voir, comprendre ou dire, nous sommes volontairement me semble-t-il incapables de comprendre l’inimaginable. Nous refusons l’évidence. Il faut être conscient de ce fait. Nous savons. Il faut retrouver le sens de nos vies et de nos âmes. La vérité est en nous. Nous ne devons pas nous leurrer nous-mêmes. Il sera trop facile de dire dans quelques mois ‘nous ne savions pas, on ne nous avait pas dit, nous ignorions tout, on nous laissait dans l’ignorance, on contrôlait la vérité et j’en passe. Nous avons cette vérité en nous. Il faut la rechercher mais faisons le calmement et posément, soyons digne dans notre indignité.

 

Nous sommes donc silencieux, assis sur un banc, une chaise ou un matelas installés sur la terrasse au-devant de notre logement ou prison et regardons le soleil glisser le long de la paroi opaque de ce ciel qui a tout vu mais nous ne dira rien dans sa totale et démoniaque indifférence.

 

Nous attendons.

sol526

Demain 47


47.

Ceci devait arriver. Nous étions fous de ne pas l’avoir anticipé ou préparé. Nous étions naïfs au-delà des frontières naturelles de cet état. Une plaine immense, des cubes incongrus, blancs et grandioses, des éoliennes à intervalles plus ou moins réguliers, un dôme de taille proprement gigantesque, ceci a attiré notre attention et suscité des espoirs difficilement contenus. Pourquoi ne pas avoir imaginé l’ombre d’un instant que d’autres que nous seraient également attirés, que depuis les collines environnantes, les regards de nombreux humains tout aussi perdus que nous se porteraient sur ce spectacle insolite ainsi que sur la trentaine de congénères apparemment en assez bonne santé et donc porteurs de vivres et objets de toutes natures particulièrement utiles en cette période de disette et pauvreté extrême ?

Ils sont tombés sur nous quelques heures après nos tentatives illusoires de découverte de ce qui pouvait se cacher sous cette cloche immense. Nous étions fatigués, un brin désappointés, déconcertés, et étions dispersés dans l’obscurité quasiment complète d’un ciel sans lune. Certains dormaient, d’autres discutaient, d’autres encore marchaient un peu plus loin pour essayer de déterminer si une lueur quelconque s’échappait du demi-globe ou des cubes blancs. Je faisais partie de ce dernier groupe. Nous avons fini par apercevoir des lueurs, celles de nombreuses torches, mais n’avons pas immédiatement compris leur provenance, nous songions ridiculement que quelque habitant des cités obscures cachées venaient à notre secours. Il s’agissait en réalité d’un groupe de pèlerins fanatiques se ruant sur nos amis restés seuls au pied du dôme, endormis au moment de l’attaque, totalement vulnérables.

Il nous a fallu quelques minutes de course pour rejoindre le lieu de l’affrontement mais il était déjà trop tard, plusieurs étaient morts, les autres brutalisés, ou en fuite, tandis que des êtres vêtus de sortes de camisoles jaunes hurlaient des chants de mort ou de victoire ou peut-être les deux, ponctués d’appels à leurs divinités, singeant des mimiques étranges, levant les bras vers le ciel, s’adressant à un certain Jérémisus, ou équivalent, et lui disant que le monde se lavait, qu’il était en passe d’être débarrassé de ses parasites, teignes et cafards, tout en achevant d’un coup de couteau un enfant, un garçonnet en pleurs.

Etreints par la colère, la tristesse et la simple défense de notre groupe, de nos vies, nous nous sommes rués sur ces monstres mais déjà ils fuyaient, ils ne souhaitaient pas se battre, ils voulaient simplement tuer pour le compte de leurs idoles, nettoyer le monde, et, en passant, s’approprier les biens de celles ou ceux ayant ainsi été purifiés. De colère je crois en avoir abattu un, d’un coup puissant d’un bâton que je traîne avec moi, sur lequel je m’appuie de plus en plus, mais qu’importe, ils sont partis, rapidement, s’essaimant dans toutes les directions, tandis qu’un peu plus loin un être de grande taille et éclairé par une lampe verte les guidait en criant victoire, sagesse, rituel, Jérémisus est grand, sa gloire en floraison, son nom émerge des cendres, son aura s’étend, sa victoire est prochaine, ce monde est Satan, il faut l’expurger, ne doivent subsister que la haine et la mort, et ainsi le monde aura vécu et disparaîtra, nous sommes ses agents, son bras droit, nous quitterons bientôt ce monde de sang et de compromission, cet univers corrompus que nous laisserons à Satan et ses sbires et nous rejoindrons les terres saintes de Jérémisus, en tuant ceux qui subsistent nous les sauvons, en achevant la mère et l’enfant nous leur ouvrons la porte du paradis de Jérémisus, en décapitant le vieillard nous lui offrons l’amour de Jérémisus, nous sommes les humbles soldats de Jérémisus, nous …

Mélanie a été la première à l’atteindre d’une pierre projetée d’une dizaine de mètres. Il a marqué une certaine surprise mais s’est repris, s’est redressé puis s’est mis à courir mais il a été rejoint par McLeod et Marta Singer, son amie, qui l’ont assailli de coups tandis que lui continuait à haranguer des disciples probablement trop éloignés pour l’entendre. Il s’est évanoui peu après. L’avalanche de coups l’a peut-être achevé. Cela n’a que peu d’importance. Les adorateurs de ce Jérémisus se regrouperont plus loin et trouveront un autre damné pour les guider dans leur œuvre de purification. C’est une évidence. Sur les ruines d’un monde qui a disparu sans crier gare ne peuvent prospérer que les exclus de toutes sortes, les parasites, les porteurs de haine, les messagers autoproclamés d’un Armageddon à venir qui, si l’on était un tant soit peu logique a déjà dû se produire il y a sept ou huit millions d’années lorsqu’une Lucy s’est dressée sur ses jambes et a avancé maladroitement sur une savane sans forme particulière si ce n’est celle de la peur.

Nous sommes revenus vers le dôme et avons contemplé aux couleurs d’une aurore meurtrie et ravagée l’étendue du désastre, une quinzaine de morts et blessés, ces derniers en pire état que les premiers dans la mesure où nous ne disposons d’aucun médicament pour les soigner, ils mourront dans les heures ou jours à venir, dans de grandes souffrances, une dizaine de fuyards et le reste, le groupe de départ, plus ou moins, Mélanie, Betty, McLeod et son amie, deux jeunes filles dont je ne me rappelle pas le prénom, un grand adolescent au visage tuméfié, un autre enfant qui me suis tout le temps, et un couple de vieillard aux regards similaires et perdus, quelque part dans leur passé et notre avenir.

Nous redescendons à grande vitesse l’avenue des morts, celle qui conduit à un vide grotesque, nous étions cent, voire plus, il y a quelques jours ou semaines à peine, nous ne sommes plus guère qu’une douzaine d’individus en souffrance, effrayés, affolés, meurtris, sans espoir, au pied d’un dôme éteint, recouvrant un monde probablement éteint lui aussi, un symbole du temps passé, une communauté d’élus, d’heureux et d’heureuses, qui s’étaient réfugiés ici, à l’abri de la peur, dans une grande richesse, les serres devaient produire les fruits et légumes les alimentant eux, plutôt que nous, je m’étais trompé, le parking géant devait accueillir les véhicules de soutien à leur bulle de civilisation, pas aux serres ou usines ou que sais-je d’autre, je m’étais encore trompé, les cubes et éoliennes devaient leur servir de pourvoyeur d’énergie, mais tout cela s’est éteint, lorsque le monde informatique s’est éteint, lors de la grande panne de 4 heures 33, et ils sont morts de manière tout aussi grotesque que les millions d’autres sardines coincées dans leurs conserves, de luxe dans ce cas précis.     

Il ne reste dans ce monde détruit par son arrogance et son manque de discernement, son luxe grossier et envahissant, que quelques êtres en survie, pour quelque temps seulement, errant et combattant stupidement, cherchant quelque chose mais sans savoir quoi, une possibilité de fuite, un reste d’errance, une lueur d’espoir. Je n’ose plus espérer. Je regarde les cadavres, les blessés, les survivants, j’ai encore en tête les mots scandés par un fou tandis que mes amis mourraient, je ne vois que souffrance et désespoir, je me dis qu’il faut partir, il n’y a rien à trouver, pour une raison que j’ignore je pense que le salut se trouve au bout du chemin, face à la mer, dans l’eau de laquelle la vie a surgi il y a des milliards d’années, s’il y a une issue ce ne peut-être que là, et s’il n’y en a pas, que nous en finissions à cet endroit-là.