De l’étrange compression de trois mondes et de la longue cohorte des fuyards qui s’en est suivie


De l’étrange compression de trois mondes et de la longue cohorte des fuyards qui s’en est suivie

Il n’y a pas si longtemps que cela je marchais dans un désert infini de solitude et poussière sans autre compagnons que mes chers amis maintenant dispersés aux quatre coins du monde. Pas d’autre humain ou vivant à perte de vue. Un pays sans ombre. Ce séjour pourtant m’a beaucoup apporté. Si souvent durant les mois qui précèdent je me suis retrouvé dans des situations similaires, peu importe l’environnement qui était alors le mien, la solitude était alors le plus souvent ma seule compagne.

Je crois qu’il en est ainsi de nous tous dans notre frénétique vie d’humains contemporains, narcisses flétris de notre importance, heureux de surfer sur internet à la recherche d’amis et d’images et de mots que nous engorgeons, ingurgitons, absorbons avec délices, ainsi rassurés sur le caractère infini de notre éphémérité – je ne sais pas si cela se dit. Mais, soyons francs, nous sommes plus seuls que jamais. Il doit y avoir, j’en suis sûr, une équation qui traîne quelque part dans le cerveau de mathématiciens qui démontre le caractère parfaitement proportionnel de la montée en puissance des réseaux soi-disant sociaux avec l’intensité au carré de notre solitude.

Cependant, je dois le souligner, cette solitude c’était hier, aujourd’hui, les choses sont différentes et d’une certaine mesure totalement renversées.

Vous vous rappellerez peut-être que par l’interférence de ces chers pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca, au moment où nous devions par les saintes voies d’internet nous retrouvés propulsés à Arezzo, un dérèglement infime desdits systèmes a provoqué la compression de plusieurs mondes, trois en fait, en un seul. Les Arreso (Danemark), Arezo (Iran) et Areso (Espagne) sont devenus un, une fusion des éléments et une confusion des mondes, un chaos indescriptible et des ombres qui marchent en rangs serrés venant d’une direction inconnue vers une autre qui l’est autant.

Il y a trois soleils dans le ciel et trois mondes qui se superposent, et surtout une file ininterrompue d’individus silencieux, mornes, aux joues humides mais aux yeux secs et douloureux, qui avancent lentement, le dos vouté, la tête basse, des ballots sur les épaules, les uns derrière les autres, sans cri, sans mot, sans réaction apparente, parfaitement disciplinés et résignés.

Pourquoi marchent-ils ainsi ? je n’en sais rien. Pourquoi n’empruntent-ils pas d’autres voies, sentiers ou routes ? je n’en sais pas plus. Tout est illisible pour moi. J’ai demandé au pingouin qui m’accompagnait ce qu’il en était.

Il m’a répondu :

« D’abord, je m’appelle Bob,
Ensuite, je n’ai pas vu de pingouins dans ce fatras ce qui est positif,
Après, je vois des humains, des chats, des chiens et des rats, donc je m’en fiche éperdument,
Enfin, je suis toujours en train de me demander ce que vous avez fait vous les autres pour que j’atterrisse ici loin de mes frères Jim et Jack et aux antipodes d’Arezzo la douce et sainte ville de Piero della Francesca dont nous devions, si ton cerveau devait s’en souvenir, déclarer l’indépendance.
Elle est belle l’indépendance ! Je ne sais pas qui sont ces gens et pour dire la vérité, je m’en fiche, je suis pingouin et pas pèlerin, volatile et pas bipède, Bob et pas Saint Benoit. »

Ce que j’aimerais savoir par-dessus tout c’est sur quels boutons il faut appuyer pour que le cauchemar cesse mais comme je n’ai plus d’appareil en main cela ne m’avance pas grandement.

Je n’ai pas trouvé ces propos très aimables en encore moins courtois ou constructifs même si j’ai été quelque peu interloqué et amusé d’apprendre six mois après les avoir rencontrés pour la première fois que ces pingouins pas si inoffensifs que cela avaient des prénoms, et que ces prénoms étaient étranges et très peu Inuits.

Ma pauvre autruche volante, flottante et trébuchante me manque. Elle racontait certes à peu près n’importe quoi mais avait une douceur qui me rassurait.

Ce pingouin-là me fait regretter l’idée que nous avions eu de rejoindre Arezzo pour satisfaire ses congénères.

Néanmoins, il reste qu’au milieu d’une compression de mondes, d’une accumulation d’objets, d’humains, de bêtes, de choses aux formes malléables, tourmentées, méconnaissables, une file ininterrompue d’individus au regard absent, silencieux, mornes et affligés, se déroule interminablement.

Je ne sais pas où est le début de cette file et où elle se dirige.

Par instants, elle s’arrête, le phénomène d’accordéon qui prévaut sur les autoroutes en période de vacances est implacable.

Quelque chose là-bas à l’ouest ou au sud provoque un ralentissement et par ricochet c’est toute la file qui progressivement cesse de se mouvoir, une vague qui provoque du sud vers le nord, puis se remet en branle.

Je me suis approché de ces gens de toutes races, conditions, genres et âges et ai essayé de leur parler, leur demander d’où ils venaient, où nous étions, où nous allions, mais je n’ai pas obtenu de réponse, ces gens fuient de manière fort disciplinée un danger lointain là-haut vers le nord ou l’est.

Cette file sinueuse avance vers un horizon fort distant mais je ne sais pas lequel, je me demande d’ailleurs s’ils savent ce qu’il y a là-bas, peut-être cela n’a-t-il pas vraiment d’importance pour eux.

Hier j’avais osé le postulat que tous ces dérangements résultaient du refus qui avait été le nôtre d’accepter le diktat suprême des puissants créateurs des systèmes informatiques, techniques, logistiques, chimiques ou autres, de questionner la justesse de leur déduction, de leur raisonnement, de leurs choix, d’accepter le caractère philanthropique de leur action. Bien entendu, il s’agissait d’assertions ironiques et profondément cyniques, je suis ainsi, on ne se refait pas.

Mais aujourd’hui, en voyant cette misère humaine qui s’avance, laissant derrière elle une misère bien pire et s’avançant vers un avenir incertain mais forcément misérable je ne peux empêcher mon cerveau de développer une forme de colère et d’indignation sans borne ni limite.

Le temps n’est plus à la farce…

Comment a-t-on pu en arriver là ?

Il est certainement trop tard pour refaire ou défaire ce qui a été fait, ces gens-là qui marchent en file indienne interminable paieront les conséquences des actes de ces hyperpuissants, hyperdominants, hyperdistants, durant des générations.

Ils paieront l’arrogance, la superbe, l’ignorance et la morgue d’une minorité d’élus ayant d’une certaine mesure précipité cette compression, ce chaos, ces convulsions.

En fait, si l’on veut bien y réfléchir, mon pingouin et moi-même ne sommes pas si loin du chaos et des convulsions de ce pays de misère, de tristesse et de poussière que nous avons traversé et sillonné durant les semaines précédentes pour enfin le quitter dans l’espoir d’arriver à Arezzo la belle cité toscane.

Les constats que nous y avions faits ne sont pas forcément différent de ce qui se passe ici.

Il y a également ce sentiment inexorable d’être otage de situations qui nous dépassent est déprimant et l’idée de me retrouver dans cette compression de villes, lacs et montagnes et exode d’une population résignée provoquées par une succession de funestes hasards et erreurs me heurte profondément.

Mais, je dois renaître de mes cendres et repartir de l’avant avec pour compagnon d’infortune un pingouin colérique. Ma première priorité est de rejoindre Maria, les autres pingouins, l’autruche, la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne, le yéti anarchiste et l’extincteur fort sage qui pourrait ici être très utile.

Où, quand et comment nous les retrouverons est difficile à anticiper.

Nous aurons malheureusement le temps d’en reparler dans les jours à venir.

 

§510

De ma huitième et dernière leçon dans le désert


De ma huitième et dernière leçon dans le désert

 

Notre traversée du désert s’achève. Nous avons parcouru des kilomètres dans des conditions extrêmement hostiles mais ce périple est en train de trouver sa juste fin. Depuis hier les conditions ont changé du tout au tout. Les paysages n’ont plus cette rugosité ou sauvagerie qu’ils avaient auparavant.

 

Nous avons buté, vous vous en rappellerez peut-être, sur un mur lisse et blanc coupant une étendue pierreuse en deux. De chaque côté de ce mur, la même chose, les mêmes étendues infinies, la même désolation, la même chaleur, les mêmes pierres et ossements. Tout était semblable, mais il y avait un avant et un arrière, quelqu’un avait éprouvé le besoin de couper ceci en deux parties bien distinctes.

 

Les trois pingouins aux lunettes roses, doux amateurs de Piero della Francesca pour des raisons qu’ils sont seuls à connaître, étaient les bâtisseurs de cette construction absurde, inutile, aberrante et, se retranchaient derrière des explications fumeuses et abscondes pour justifier leur action. Ils ont a priori déclaré que les motifs étaient clairs et revenaient à construire dans le désert de solitude et misère qui constitue la part quasiment intégrale de ce pays une chapelle reproduisant les fresques du bien nommé Piero mais en explorant plus systématiquement cette question, Maria, dont le regard est si émouvant qu’il conduit à mon anéantissement plusieurs fois par jour, a conclu que « sans vouloir préjuger quoi que ce soit il me semble que ces explications n’ont pas forcément la valeur scientifique et objective que l’on pourrait attendre. Je me demande s’il n’y a pas autre chose derrière. Je ne suis pas forcément fermée à l’idée que vous songiez vous réserver les produits éventuels du sous-sol de ces lieux. »

 

Ce à quoi l’autruche volante, flottante et trébuchante a souhaité ajouter son grain de sel en plongeant la tête dans le sol et, après quelques minutes, la retirant en disant : « rien à dire, rien à voir, pas de sous-sol, pas d’amour à Saint-Pétersbourg, rien que des pierres, gris et sombres, pourquoi un mur et pas une tour, jouer avec le soleil est plus drôle, vert de gris est triste ».

 

La jeune fille au collier rouge a fait remarquer que son pays avait souvent été soumis à la dure exploitation de sociétés philanthropiques diverses et nombreuses ayant trouvé sur ce sol amer des raisons nombreuses pour se quereller en prenant les gens qui s’y trouvaient en otages des intérêts immenses derrières lesquels elles se cachaient et, ajouta-t-elle, « la révolution actuelle est naturellement génératrice de convulsions que beaucoup attendaient. Le chaos attire les vautours de toutes sortes, pas forcément ailés, qui s’agitent, provoquent des diversions, s’affublent de nouveaux habits, sèment la confusion, agitent la propagande, utilisent de nouveaux langages pour cacher leurs intérêts anciens, le tout pour retirer le maximum et laisser le minimum, contrairement à la maxime apprise au collège selon laquelle rien ne se perd rien ne se crée, pour nous les choses sont différentes, nous perdons tout mais eux gagnent plus qu’ils ne trouvent. Ce mur ne me parait pas étranger à tout cela. Nous sommes habitués aux murs de toutes sortes. Par contre que des pingouins aux lunettes roses le construisent, c’est nouveau. »

 

Les pingouins attaqués ainsi de toutes parts ont baissé les épaules qu’ils n’ont pas, on soupiré et se sont blottis tous les trois autour de Maria en cachant leurs visages attristés. Ils ont bougonné quelque chose qui pouvait dire ceci : « on a fait ceci pour obtenir des fonds nous permettant de retrouver la chapelle d’Arezzo. Nul ne sait où elle est. Nous avons demandé partout. Nous avons suivi un prédicateur dans le désert pour trouver la direction de l’étoile qui nous y guiderait mais cela n’a servi à rien. Nous avons rencontré d’autres animaux de cette espèce et l’un d’entre eux nous a promis en échange de ce mur de nous donner les clefs du paradis et surtout de la chapelle d’Arezzo… Nous l’avons cru car nous sommes à bout… Nous avons perdu patience et espoir. Nous n’avons plus de rêve, plus d’espoir. Tout le monde nous vole, tout le monde nous éblouit, tout le monde abuse de notre crédulité. Qu’est-ce qu’il faut faire Maria ? »

 

Avant que Maria ne prononce un mot je me suis permis d’intervenir – car après tout j’étais le seul à être demeuré silencieux et il n’est pas bon pour cette chronique que le chroniqueur principal se taise tout le temps. J’ai donc indiqué avec une certaine assurance à peine abimée par un enrouement naissant « il ne faut jamais perdre l’espoir ou cesser de rêver. Le vivant n’est tel que parce qu’il est basé sur cela, la poursuite d’un rêve quel qu’il soit. Ce n’est pas forcément une leçon du désert mais cela y ressemble. La seule différence entre nous et les pierres par terre c’est cette ténacité et persévérance à poursuivre un rêve. Lorsque ceci s’achève vous pouvez tout aussi bien mourir car vous n’êtes plus rien. Dont acte. Alors cessez de pleurer sur votre sort et avancez. Oubliez ce mur qui ne sert à rien et retournons ensemble à la recherche d’Arezzo. Après tout, cette ville doit bien exister quelque part. »

 

Les pingouins m’ont regardé avec perplexité et, se tournant vers Maria, lui ont dit : « Qui c’est lui ? Il veut quoi ? Il dit quoi ? Il veut nous dérober Arezzo ? Tu peux lui dire de se taire avant qu’on s’occupe de lui avec nos becs ?»

 

Mais Maria dont le regard était plus profond et envahissant que d’habitude s’est contenté de leur dire que j’avais raison et que celui ou celle qui perdait le sens de ses rêves, qui cessait d’espérer, n’était plus réellement en phase avec la vie et qu’ainsi elle considérait qu’il leur fallait continuer à chercher Arezzo.

 

C’est donc décidé, nous irons à Arezzo. L’autruche flottante a ponctué ceci de cris vitupérant signifiant je crois « l’an prochain à Arezzo ! » les répétant plusieurs dizaines de fois par minute ce qui est une performance en soi.

 

Notre errance dans le désert s’achève. Je ne sais pas si j’y ai appris ou trouvé quoi que ce soit mais peut-être en aurais-je tiré quelques leçons, enfin me semble-t-il…

 

 

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Chronique – 59


Du visage le plus réjouissant de la philanthropie, des entrailles de notre cargo, de la fin de Kierkegaard, du réfrigérateur et du grille-pain

Je vais essayer de relater avec précision les évènements proprement désastreux de cette journée qui pourtant s’était annoncée sous les meilleurs auspices. Ceci est d’importance et me permettra de conserver une forme de dignité alors que tout mon être ne demande qu’à pleurer à l’idée de la perte de deux êtres si chers, des compagnons, des amis.

Le soleil s’est levé sur un océan vaguement vert turquoise, passablement bleu et généralement gris, ceci en raison, j’imagine d’une certaine brume planant sur la crête des vagues peu épaisses mais puissantes. Nous avons bien dormi dans l’ensemble, à l’exception de l’autruche volante, flottante et trébuchante qui s’est révélée être particulièrement vomissante et nauséeuse en pareilles circonstances et avait passé l’essentiel des heures sombres a alimenté les poissons de l’océan du repas de la veille. Ceci d’une certaine manière compensera la farouche pêche des trois pingouins amateurs de Piero della Francesca qui s’étaient livrés à une copieuse et gourmande exploration des fonds marins durant les dernières heures de clarté.

Maria, l’extincteur fort sage et moi-même avons à l’invitation du capitaine Suisse – qui en réalité s’est avéré être Letton de par son père et Paraguayen de par sa mère – exploré les profondeurs du cargo sur lequel nous avons élu domicile et constaté qu’il regorgeait de matériels divers destinés à apporter développement et civilisation à plusieurs régions reculées, des dons et cadeaux de délicieux philanthropes dont je ne cesserai de clamer ici la bonté, la générosité et le mérite.

Suivant docilement les explications du capitaine nous avons noté pêle-mêle des tonnes de lait en poudre et médicaments dont la date d’expiration était à peine dépassée de quelques jours ou semaines et apporteront lorsqu’ils seront reçus par les populations martyrisées par le destin et les conséquences d’injustes guerres leur lot de soulagement et consolation ; des caisses de fusils et munitions à l’attention de chasseurs souhaitant apporter leur contribution au rétablissement d’un équilibre juste et durable et permettre ainsi aux espèces les plus menacées de mieux s’exprimer et se développer ; des milliers de tubes ou matériels similaires qu’initialement j’avais faussement pris pour des mortiers, lance-missiles ou bazookas mais dont le capitaine nous a expliqué qu’il s’agissait de tuyaux sophistiqués destinés à apporter l’eau à des populations qui en étaient privées jusqu’alors ; des moteurs et autres engins lourds ressemblant à des moteurs d’avions mais en réalité de tracteurs et faucheuses d’herbe sûrement fichtrement efficaces ; des réservoirs de produits chimiques, essentiellement des engrais et insecticides, sur lesquels les fournisseurs et bienfaiteurs avaient dessinés des têtes de mort pour éviter que des enfants ne s’en approchent et ne développent des maladies de peau bénignes ; des véhicules que l’on aurait pu prendre pour des véhicules de milices populaires ou de police, voire même pour des tanks mais qui n’étaient que des moissonneuses batteuses ou équivalents et qui dès leur réception par des villages d’agriculteurs serviront à rehausser leur niveau de vie et à participer à l’épanouissement d’une paix civile durable et faste entre des clans, populations, tribus précédemment ennemies ; et des milliers de coques ovoïdes que l’on aurait pu là également confondre avec des munitions, grenades ou mines mais qui étaient destinées à la construction et au développement micro industriel dans des zones reculées.

Nous avons été fortement impressionné par cet étalage de bienfaits et bénédictions et l’avons dit au capitaine qui en a éprouvé une fierté à peine marquée, ce qui est d’évidence une marque de modestie et d’humilité de la part d’un travailleur de la philanthropie universelle animée par le souhait de construire hôpitaux, écoles et hospices pour soulager les populations les plus démunies au détriment de l’aboutissement d’une carrière qui aurait pu être probablement bien plus rémunératrice sous d’autres cieux.

Nous l’avons félicité lui et son équipage et tous ont apprécié dignement ce geste de solidarité même si nos propres ambitions sont bien différentes et apparaissent dérisoires comparées aux leurs. Ainsi est le monde.

Nous aurions continué ainsi longuement si nous n’avions soudain entendu des hurlements venant de nos cabines.

Nous nous y sommes précipités et avons rencontré les trois pingouins totalement désarçonnés qui venaient à notre rencontre en criant et gesticulant.

Nous les avons suivis et avons pénétré dans la cabine que le réfrigérateur colérique et bondissant partageait avec le grille-pain et l’extincteur.

De prime abord nous n’avons rien vu de particulièrement horrible si ce n’était des fils, conduits, grilles, fusibles, plastiques, et portes diverses parsemant le sol ce qui nous a fait songer immédiatement à une cérémonie de striptease semblable à celle menée sur la belle et noble île de Vienne il y a quelques temps.

Mais il ne s’agissait pas de cela. L’autruche volante, flottante et trébuchante nous a, à sa manière, éclairé sur ce qui s’était passé, un évènement dramatique et funeste, une explosion de violence dans un coin d’univers navigant pourtant marqué par l’altruisme, le calme et la sérénité.

Un marin qui avait assuré la veille durant le dernier quart de la nuit s’était réveillé après la sieste et confondant la susdite chambre avec la cuisine avait fouillé dans les viscères du réfrigérateur colérique, y avait déniché un pot de confiture de griottes que celui-ci avait caché là pour dieu sait quelles raisons, puis, apercevant notre ami, le grille-pain existentialiste, s’était mis en tête de griller des toasts.

Il avait alors tenté d’enfiler un morceau de pain dans les sphères intimes de notre ami mais n’y parvenant pas avait tenté d’extirper le livre précieux que le grille-pain cachait en cet endroit.

N’y parvenant pas il avait ensuite essayé de faire sauter le couvercle avec une cuillère en bois ce qui avait fini par réveiller nos deux amis ensommeillés suite à une longue discussion sur l’ironie et les abus du clergé scandinaves.

Faisant face à une telle intrusion ils s’étaient tendus et avaient réagi avec brusquerie provoquant par quelque malicieux tour du destin l’éjection des feuillets kierkegaardien.

Le grille-pain s’était alors mis à hurler faisant s’enfuir le marin effrayé.

Mais, ceci n’avait pas calmé notre ami qui avait tenté de sauver les feuilles chéries, sans succès car le réfrigérateur les avait par méprise, mégarde et maladresse soit écrasées soit déchirées.

Le grille-pain n’avait pas pu soutenir la vision d’une telle scène et avait littéralement explosé en mille morceaux, un spectacle implacable d’une telle dureté que le réfrigérateur avait ressenti ses circuits intérieurs se contracter puis imploser.

D’où les milliers pièces détachées parsemant le sol de la cabine. D’où la disparition de nos amis. D’où notre grand malheur.

Nous avons perdu nos deux amis.

Je ne sais plus que dire, croire ou faire. Le Yéti anarchiste a pleuré lui aussi. L’extincteur également, mais en soutenant que peut-être nous pourrions soigner ou réparer nos amis. L’autruche a chanté un requiem pour contrebasses et trombones à coulisses.

Maria a demandé à chacun de garder son calme et trier les pièces. Je ne sais que faire pris entre le désarroi et la peine intenses d’un côté et le sentiment que peut-être tout n’est pas perdu de l’autre.

Allez donc savoir ce qui adviendra car après tout en tant qu’être organique je ne sais comment la mort s’installe gravement et lentement dans un être mécanique. Nous sommes révoltés, apeurés, malheureux, désolés.

A part Maria qui s’agite avec efficacité, les autres regardent la scène du crime ou du suicide et se désolent. Il n’y aura plus jamais d’amour à Saint-Pétersbourg a conclu l’autruche, des mots dont je lui laisse l’aimable paternité.

Que la nuit nous étouffe, il n’y plus que tristesse et malheur !

§961

Chronique – 23


De l’esprit philanthrope qui est le nôtre depuis que nous sommes arrivés au Danemark 

Nous avons été accueillis au Danemark en véritables héros ou stars de télévision. À peine descendus du camion nous avons été entourés par une armada de journalistes qui nous a photographiés sous tous les anges, surtout le réfrigérateur, nous interpellant par nos prénoms, criant pour attirer l’attention de l’un et de l’autre. Le crépitement aveuglant des flashs, le claquement chaleureux des photos, le brouhaha des paparazzis, les objectifs lourds et gros se heurtant les uns et les autres, tout cela a constitué une étrange et surprenante ambiance.

Maria était un peu gênée et s’est inquiétée de cette intrusion dans sa vie privée. Son regard trahissait un sentiment d’incompréhension et de doute. Un reflet particulier de ses yeux émeraude m’a laissé penser qu’elle ne me considérait pas totalement innocent dans cette histoire. Il est vrai que les photographes s’ingéniaient à la photographier sous toutes les coutures et à l’appeler pour qu’elles se tournent vers eux de manière bien plus régulière que par exemple le grille-pain ou moi-même. Je lui ai murmuré que je n’avais pas la moindre idée des circonstances ayant provoqué cette avalanche médiatique.

Le Yéti qui se pavanait avec une forme d’aisance assez remarquable et un sourire jubilatoire a levé ses mains vers le ciel et crié dans le patois papou, portugais et alémanique qui est le sien des mots que j’ai traduits sans me tromper totalement je pense comme «évolution, révolution, victoire sans condition, pas de quartier, tous à genoux, la société et les autorités, victoire, chapeau melon et pastèque». Il est vrai que sa stature particulière, sa taille impressionnante et son poids considérables tranchaient avec les photographes aux vestes colorées.

Finalement, nous sommes parvenus à franchir la haie de journalistes et pénétrer dans un local qui s’est avéré être le hall d’entrée d’un motel de banlieue où des voyageurs fatigués alternaient avec des employés surpris par l’agitation et deux ou trois journalistes avec microphones un brin plus réservés que ceux de l’extérieur. Ces derniers se sont rapprochés de nous et nous ont assaillis de questions. Spontanément je me suis transformé en porte-parole de notre groupe de fuyards :

Quelle est votre réaction au sujet des paroles du ministre de l’intérieur et du bien-être social ?

 

Où irez-vous maintenant? Comment réagissez-vous à la décision danoise de vous refouler ?

 

Que répondez-vous à Philip Esther-Dent dans le Courrier de Poitou-Charentes et Basse-œuvres qui considère votre fuite comme préfigurant la décadence européenne et la réaction du corps social face à un état de plus en plus intrusif ?

 

Ressentez-vous une forme d’intrusion inacceptable dans votre vie suite à la publication sur Internet de l’ensemble de vos échanges dans le camion ?

Je ne savais pas vraiment comment répondre à toutes ces questions, j’ignorais quelles raisons avaient provoqué ce regroupement particulier et cet intérêt visiblement vif des journalistes à notre égard, je ne cessais de me demander comment les autorités avaient pu nous suivre avec une telle précision et comment ces journalistes avaient fait pour nous suivre à la trace avec une telle justesse. Par-delà les journalistes j’ai discerné trois individus au costume sombre, regard gris et lunettes de soleil assis en cercle près de la réception qui d’évidence n’étaient pas des journalistes.

J’ai répondu au petit bonheur la chance :

Merci pour votre intérêt. Nous n’avons pas de commentaires particuliers. Nous ne fuyons personne mais voyageons autour du monde. La prochaine étape est Bangkok et ensuite nous improviserons. Nous respectons le choix, les décisions, la justesse, le caractère particulièrement adéquat et la finesse des autorités dont il s’agit qui se préoccupent de notre situation avec un paternalisme qui  nous émeut. Su ce, si vous n’y voyez pas d’inconvénient nous souhaitons nous rafraîchir. Merci.

Ceci aurait peut-être pu marcher en d’autres circonstances, notamment si l’extincteur n’avait profité de cette occasion pour demander la parole et la prendre sans souhaiter me la rendre :

Je voudrais faire une déclaration. Nous nions tout ce qui a pu être dit sur nous. L’espionnage qui a été le fait de certains est inacceptable. Par contre, il est vrai de dire que nous allons joindre le groupe des multimilliardaires qui ont décidé de faire don de la moitié de leur fortune à des causes humanitaires. Nous cédons 55% de nos biens sur le champ, ici et maintenant. Nous fournirons des détails à cet égard aussitôt que possible.

Ceci a comme vous pouvez l’imaginer provoqué un tollé général. Tout le monde a été surpris et les questions ont fusé. Je n’étais pas le moins étonné du groupe. Cependant, j’ai réussi à regrouper mon petit monde et à le diriger en ordre plus ou moins compact, plutôt moins que plus d’ailleurs, vers la cuisine où j’ai demandé à chacun et chacune de se tenir coi en attendant plus ample information. J’ai fermé les verrous, fenêtres et trappes et ai exigé de chacun le silence le plus complet.

Procédons par ordre ai-je dit. Savez-vous comment les trois officiels de service ont fait pour nous suivre à la trace ?

Les pingouins aux lunettes roses ont incliné leur tête vers le sol en disant pardonnationez-nous, peut-être éventuellement n’était-il pas souhaitable de jouer avec i-pod pour chercher nouvelles des ventes de jolis tableaux Piero sur toile pas d’araignée…

 

D’accord, d’accord ! C’est compris. Ne pleurez pas mais dorénavant c’est silence radio. Deuxième question, comment les journalistes ont-ils eux aussi pu nous suivre aussi facilement ?

 

A leur tour, le grille-pain et le réfrigérateur ont baissé ce qui leur sert d’appendice supérieur pour dire Après tout quel est le problème, ils ont le droit de savoir non ?

 

Bien, on progresse. En tout cas on ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de discrétion dans notre petit groupe. Et enfin, pourrait-on avoir une idée pourquoi cette idée de donner la moitié d’une fortune que nous n’avons pas à dieu sait quelle cause ?

Et là, l’extincteur m’a regardé droit dans les yeux pour me signifier : Et pourquoi pas, nous faisons comme tout le monde, nous donnons ce qui potentiellement pourrait être à nous mais qui en réalité est à tout le monde. En plus, nous sommes très généreux, nous donnons une fortune dont nous n’avons même pas commencé à profiter puisque nous ne l’avons pas. Si cela n’est pas de la générosité, qu’est-ce que c’est alors ?

Le Yéti a abondé dans son sens en glapissant Justesse et victoire, révolution et barricades, tous pourris, à bas la dictature des hyper puissants, vive nous !

J’ai alors proposé à chacun de se sustenter et les ai quelque peu rassuré en leur disant qu’il serait dorénavant difficile à quiconque de nous arrêter étant donnée notre notoriété naissante. Des riches philanthropes en vadrouille au Danemark et Thaïlande, c’est probablement fréquent mais pas forcément un groupe constitué de telles individualités.

Nous verrons bien ce que l’avenir nous réserve. Le grille-pain a alors demandé ce que nous ferions du 45% restant de la fortune que nous n’avons pas. J’aimerais bien le savoir.

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