Du bout du tunnel et de nulle part…


Du bout du tunnel et de nulle part…

 

Nous devons être au bout du chemin, le bout du tunnel, le bout de nulle part.

 

D’un côté la lande sans fin, la boue, les mondes compressés, les vies compilées et empilées, le vent qui assèche tout et tente vainement de bousculer un incendie qui avance, bleuté, et marque d’une ligne sombre l’horizon bouché. De l’autre, la mer, des vagues farouches, un plafond bas, trois soleils regroupés en chapelets ridicules et laiteux, une falaise crayeuse, une plage ridicule, petite, de galets et rochers moussus ou pointus, sur laquelle des milliers d’hères se tassent attendant des milliers d’autres qui arrivent silencieux en file longue et fataliste, résignée à son triste sort.

 

Le grille-pain existentialiste qui gît sur mon épaule ne cesse de répéter qu’il ne comprenait pas pourquoi « être revenu d’un songe sans rêve pour être traîné dans un cauchemar sans fin. Pourrait-on m’expliquer l’utilité d’un don non point d’ubiquité mais de métempsychose s’il s’agit d’irrémédiablement terminé dans une sorte de Dunkerque ridicule. Il ne manque plus que les stukas et on pourrait rejouer une deuxième guerre mondiale entre nous et eux, ces inconnus qui errent d’oméga à alpha et ne parviennent même pas à se rebeller, exprimer leur colère ou leur épuisement. Regarde-les ! Ils sont là, transis de froid, meurtris par la perte de tant de leurs proches, persuadés de leur propre et misérable fin et pourtant ils ne disent rien, ne pipent mot, se taisent et se posent à terre, se retrouvent bousculés mais ne disent rien. Ils contemplent la mer comme si les cavaliers de l’apocalypse devaient soudain se mettre à charger et les décimer. Je ne comprends pas. Nous sommes vraiment futiles et illusoires, inutiles et benêts. Pourquoi tout accepter ainsi et ne jamais nous rebeller ? »

 

Je cherche des yeux si nos amis égarés ne se trouveraient pas dans cette cohue humaine et animale mais je ne vois rien. J’appelle mais nul ne me répond. Le silence est profond mais ne conduit pas les sons que je prononce car le vent, les vagues et les pas de celles et ceux qui froissent les galets dispersent mes mots. Je ne me fais pas entendre. Personne ne m’écoute. Je ne suis pas muet mais toutes et tous sont sourds.

 

Le seul qui dans cet environnement dantesque a trouvé une forme de repos est Bob le pingouin qui se matin s’est enfui après avoir fait des adieux un peu sommaires et, me semble-t-il, peu adaptés aux circonstances « Bon, c’est dit, je me barre, pourquoi je resterais avec un humain paumé et un assemblage de plastique mal goupillé qui ne fait que se lamenter. Après tout, moi je sais voler et il y a des falaises. Cela me rappelle mon enfance. Je vais me trouver un petit creux quelque part là-bas et m’y enfouir le temps que cela se passe et se tasse. Ça va pas être très joli quand tout va se consumer. Désolé de vous lâcher cela ainsi mais franchement c’est mieux de le savoir, mourir brûler ça fait très cathare mais c’est pas drôle. Jeanne d’Arc elle y croyait mais vous ? Moi ? Pas du tout, mais alors pas du tout. Piero della Francesca lui au moins ne s’est pas retrouvé au barbecue. Bon, il faut l’admettre il ne s’est pas mêlé de ce qui ne le regardait pas, il a pas dit à ce crétin de Pape que la terre était ronde, qu’elle était perdue autour d’un soleil modeste même pas au milieu d’une galaxie commune et ordinaire. Non, il s’est tu et a laissé les autres faire le sale boulot. Il s’est contenté de peindre ses fresques et tableaux merveilleux. Il y a mis toute une vie de passion et beauté… Bon, vous me direz que le retrouver cela va pas être coton mais pour l’heure je me barre. Lorsque l’incendie aura fini par se mouiller un coup je reviendrai et si par chance vous êtes toujours là on verra ce qu’on pourra faire ensemble. Je vous souhaite une bonne et belle journée. Au moins il fera pas froid. A plus, les potes. C’était sympa de vous connaître ».

 

Et il est effectivement parti ainsi, sans autre forme de procès. Je n’ai rien dit car peut-être est-ce la meilleure solution. Il survivra et pourra, si d’aventure il retrouve un jour Maria, l’extincteur, la machine à gaz, le Yéti et ses frères ou sœurs, leur raconter ce qui est arrivé ici.

 

Je regarde vers l’orient et vois des nuées humaines qui se déversent sur cette plage de cinquante mètres de large pour quelques kilomètres de long. Des humains se noient par intermittence, au rythme des vagues mais nul ne semble le remarquer.

 

Il y a une malsaine habitude de la mort qui s’est installée sur les univers compressés que nous foulons, une fichue habitude que celle-ci.

 

Il y a quelques minutes, un représentant de je ne sais quelle autorité m’a dit en passant que finalement maintenant ou plus tard on y passerait tous alors mieux valait ne pas trop se soucier, dans quelques heures tout sera fini et on pourra passer à quelque chose d’autre.

 

Je lui ai demandé s’il était croyant et il a ri d’un sourire en diagonale gauche et a conclu : « qu’est-ce- que cela peut faire maintenant ? Croyant ou pas, on va bientôt savoir. A mon avis, il vaut mieux ne pas trop croire cela évitera de désespérer. Pour ma part je vais annoncer aux braves gens qui se compressent que les autorités provisoires et anarchiques de la région est, ou sud, je ne sais plus, vont arrêter l’incendie dans une heure trois quart et trente-deux secondes, il faut être précis, cela fait plus crédible, vieux truc de vieux marin, ceux du Titanic ont dû faire pareil, puis répartir chacune et chacun dans un palais de marbre bleu et granit rose, rose cela fait joli, et je passerai le message, et vous savez quoi l’ami ? je suis sûr que certains vont y croire… je vais leur faire un autre coup que j’aime bien, je vais leur parler de décret ou règlement, de circulaire et de comité de salut public, et cela les soulagera. Le politique c’est fait pour cela, soulager, faire croire qu’il y a quelque chose ou quelqu’un qui contrôle ce qui ne peut plus l’être. Avant c’était le religieux mais ça c’est foutu. Alors il faut bien qu’on leur raconte des conneries pour qu’ils se la ferment. En plus ils avalent tout. Moi j’ai dû rester parce que le dernier hélicoptère est parti avec les trois femmes et deux maris du vieux con qui servait de ministre sacré de l’ordre, de la sérénité et de l’amabilité, dans la justice, l’équité et le bonheur. Un nom tout con mais ça a marché. Ils m’ont éjecté manu militari en me disant qu’ils enverraient un autre hélicoptère pour me retrouver, et le plus drôle mon ami c’est que je les ai cru moi aussi… Comme avant lorsqu’ils me bernaient avec des conneries du style ‘on vous dépouille pas, on pollue pas tout, on détruit rien, c’est du solide, on fait ça pour vos gosses, petits-gosses et arrière petits-gosses, on tue pas pour le plaisir mais par devoir et pour l’humanité, on s’intéresse pas au fric mais à vos cœurs, vos âmes, votre bonheur, et blablabla… Bon, vous m’avez compris, j’ai tout gobé et j’ai même trouvé le moyen de leur faire au revoir de la main tandis qu’un de ces cons fouillait dans son portefeuille de merde pour voir si je n’avais rien volé… Tu t’imagines l’ami ? Fallait être con, non ? Bon, je vais passer le message. Il faut les rassurer, qu’au moins ils meurent en paix en pensant à l’au-delà. Moi je vais penser à l’eau d’ici qui est froide, je me tâte, me noyer ou brûler ? Trop drôle… Non, je ne suis pas drôle… Juste un peu peur, totalement peur, comme toi… »

 

Il est parti et moi je suis resté au milieu d’une foule compacte et oppressante. Il ne reste plus grand-chose à espérer mais je sais que demain les choses iront mieux. Forcément.

 

Tout est relatif dans ce bas monde. Je ne sais pas comment on va se sortir de cette chronique-ci mais on trouvera bien un moyen.

 

Tout cela c’est de l’imaginaire, alors n’y croyez pas trop, il n’y a rien qui ressemble à quoi que ce soit de vrai ou réaliste, toutes les situations sont inventées, que du bidon, pas de similitude avec quoi que ce soit. On verra demain. Pour l’heure, dormez bien je vous prie, les trois soleils d’ici vous saluent bien.

 

§993

Des différents temps qui s’écoulent, de celui de brel et de tant d’autres, de la pension de famille dans laquelle nous séjournons, des différentes langues que nous parlons, des discours que nous entendons et des personnes que nous voyons


Des différents temps qui s’écoulent, de celui de brel et de tant d’autres, de la pension de famille dans laquelle nous séjournons, des différentes langues que nous parlons, des discours que nous entendons et des personnes que nous voyons 

 

La pension de famille dans laquelle nous séjournons est modeste, assez petite, peut-être dix chambres, probablement moins, un salon avec des cavités inégales s’ouvrant sur une cour intérieur, dans laquelle il pourrait aisément pleuvoir si ce pays aride connaissait ce phénomène, le tout agrémenté de tapis, canapés, matelas, fauteuils rembourrés rouges, chaises d’écolier, bancs, coussins et poufs, tables basses, moyennes et hautes, lumières à pied et vieilles appliques sortant des murs mais retournées, ampoules suspendues et même trois néons, dont un qui marche parfaitement et les deux autres pas forcément, pas en même temps en tout cas, et par intermittence sûrement.

 

A l’arrivée de Maria dans cet endroit personne n’y passait beaucoup de temps car l’histoire se faisait ailleurs, les manifestations étaient quotidiennes, la vie était dehors, les gens hurlaient, criaient, dansaient, il y avait à la fois une peur invraisemblable, l’exaltation des lendemains qui chantent, le sentiment de pouvoir tout bousculer, l’horreur du présent et le dégoût du passé, l’impression que ce qui avait été supporté durant tant de décennies devait maintenant disparaître et ne pourrait en tout état de cause être vécu à nouveau, et naturellement la perception pleine et entière que la messe était dite, que tout était fait, qu’il n’y avait plus de retour en arrière possible, pour le meilleur ou le pire, la vie ou la mort, et que de ce combat entre deux adversaires inégaux l’un ou l’autre voire les deux tomberaient, mais qu’aucun ne resterait pareil après qu’avant.

 

Puis, le temps des convulsions est arrivé, chaque jour a amené sa part de nouveautés, de changements, jusqu’au matin sacré, le jour béni où tout a basculé en faveur des uns et contre les autres. C’est à ce moment-là que Maria aux yeux si profonds que toujours je m’y perds est parvenue à bousculer une foule toute acquise à sa cause et à obtenir qu’elle vienne démolir les murs de la prison dans laquelle nous croupissions avec tant d’autres. Ces jours-là ont duré des tonnes d’heures, ont pesé comme du plomb ou de l’or liquide, ont nivelé ce qui pouvait l’être, ont tout bouleversé, ont changé le cours des fleuves et la taille des montagnes, tout était possible, tout a été modifié, même le cours du destin, c’est ainsi.

 

Mais a suivi le temps des malentendus, celui de Brel et d’autres, celui des choses dites et non comprises et des non-dits trop bien compris, celui des voies de travers et des croisements mal empruntés, celui des trahisons et des virements, des retournements et des dénonciations, des sourires crispés et coincés, et progressivement les bruits se sont tus et les danses ont ralenti leur rythme endiablé, et les chants d’amour ou de haine sont devenus des cris et des menaces, des demandes et des revendications.

 

Nous sommes dans ce temps-là. Je ne sais pas ce qui viendra après.

 

Nous passons beaucoup de temps à l’intérieur de la pension de famille vautrée sur nos canapés et fauteuils, et nombreux sont celles et ceux qui viennent nous voir, ou plutôt viennent voir Maria ou la jeune femme au pull rouge, la fille de la propriétaire des lieux, car franchement qui voudriez-vous qui viennent voir ou entendre une autruche volante, flottante et trébuchante, équipée depuis peu d’un trombinoscope à coulisse exprimant par volutes de fumées et d’ombres des sonnets ridicules ou encore votre serviteur, pauvre âme en peine, amoureux éperdu de ladite Maria, et puis c’est tout, triste et déconfit, nostalgique de temps n’ayant jamais existé, déprimé comme avait pu l’être le grille-pain existentialiste avant sa disparition dramatique, et perplexe en permanence ?

 

Non, il n’y a pas photo, les visiteurs viennent voir Maria et la jeune femme aux habits rouges, parfois l’une, parfois l’autre, souvent les deux, ce sont la plupart du temps des jeunes gens, surtout des femmes, qui se réunissent et comptent leurs histoires des temps anciens, c’est-à-dire d’il y a quelques semaines, leurs pertes, leurs joies, et content leurs espérances et cherchent une boussole pour les mettre sur la voie de la rédemption, celle de tout un peuple perdu et contemplatif, demandant sans savoir s’exprimer vraiment, essayant de prendre la mesure de leur formidable épopée et de faire en sorte qu’elle ne s’arrête pas là, pas à mi-chemin, pas au milieu du gué, pas… enfin vous m’avez compris.

 

Il est arrivé que la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne ou le Yéti anarchiste voire l’extincteur fort sage, se trouvent là, ensemble ou séparément, et assistent à ces entretiens, ces écoutes car il s’agit surtout de cela, en observateurs libres et intéressés. Aux attentes mal exprimées, mal expliquées, imparfaitement conçues et présentées, mais passionnées, pleines de naïveté et de fraîcheur, ils ont, chacun à leur façon répondu évasivement, lourdement, effrontément au gré des circonstances « je vous ai bien compris, mais il faut savoir être patient, les attentes c’est une chose la capacité de réagir promptement et efficacement c’en est une autre, il faut s’appuyer sur des fondations solides pour construire un édifice de grande ampleur, Rome ne sait pas fait en un jour, il faut donner du temps au temps, les élites d’hier ne peuvent être toutes écartées, il faut écarter les fruits les plus gâtés mais pour l’instant conserver les autres, soyez à l’écoute et vigilant mais ne demandez pas le paradis ceci dit à la manière du porte-parole du Comité du salut, de la santé, du bien, de l’ordre, des droits et des libertés publics, »

 

ou encore, mais cette fois-ci selon les préceptes des Yétis anarchistes, opportunistes et contemplatifs « tout, voici ce qu’il vous faut, tout, ici, maintenant, et celles et ceux qui vous disent le contraire sont des mous avachis sur leurs privilèges qui ne comptent que sur eux-mêmes, veulent conserver leurs rôle, statut et puissance, sur votre dos, des vampires des temps modernes, vous devez demandez le soleil car on vous le donnera, tout est à vous, vous le méritez et l’aurez ».

 

L’extincteur fort sage a, par moments, eu un peu plus de succès, guère, mais un soupçon, en parlant des précédents historiques, en évoquant les grandes et petites révolutions, les révoltes et réformes et indiquant que tout s’inscrivait dans une longue et douloureuse marche des vivants vers la liberté.

 

Les jeunes gens ont écouté mais n’ont pas compris, ou plus exactement ils ont perçu que ce langage n’était plus le leur, qu’il sentait la naphtaline et le sirop de fleurs, la madeleine de Proust et la quatrième république, les torchons brodés et les discours pieux, et ils se sont détournés, poliment et gentiment, se concentrant sur les petits fours et des raisins secs, et se concentrant sur que Maria et à la jeune fille au chemisier rouge leur disait en réponse à leurs longues confessions exprimées durant des heures, des jours et des nuits. Les deux femmes les ont écouté, inlassablement, patiemment, répondant à peine, leur souriant de leurs lèvres ou paupières, avec ces étoiles dans les yeux que si peu reconnaissent.

 

C’est ainsi que les choses se sont passées et qu’elles se passent encore.

 

Lorsque enfin ces jeunes s’en vont et que je me retrouve avec Maria dans notre chambre au parfum de roses et que je lui demande pourquoi elle ne fait que les écouter elle me réponds qu’elle ne souhaitent pas que ces jeunes se perdent et que la vérité est en eux pas en elle, car chacun a sa vérité, qui ne demande qu’à s’exprimer et que des millénaires ont étouffée, mais cela je ne peux pas le comprendre car vous savez bien que Maria a un regard dans lequel je me perds en permanence, même et surtout lorsqu’elle me parle.

 

Je ne saurais vous dire ce qu’elle me dit, je ne saurais vous décrire ce que je vois dans ses yeux, peut-être simplement une part de bonheur qui jamais ailleurs ne s’est exprimée.

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Des phrases et situations historiques, d’un débat avorté et d’un tango impromptu


Des phrases et situations historiques, d’un débat avorté et d’un tango impromptu

 

L’espèce animale à laquelle nous appartenons, je veux dire l’humain, est tellement persuadée être bénie des dieux, astreinte à une destinée hors du commun, exceptionnelle dans sa durée, capacité, intelligence et j’en passe d’autres et des meilleures, qu’elle confère à chaque évènement un rôle particulier dans le grand schéma de l’existence. Nous sommes au centre de l’univers, au centre de toute chose, et nul ne saurait nous contester cette place. Tout se lit à cette échelle. Tout doit se plier à cette règle, même les situations les plus banales.

 

Nous sommes sensés mourir, par exemple, en prononçant des mots des plus circonstanciés, des rimes à la Racine ou des paroles à la Voltaire, tout cela de manière très spontanée. Les dictionnaires sont pleins de ces paroles fécondes et grandiloquentes alors que naturellement l’essentiel de l’humanité disparaît sans rien dire du tout et le reste se contente de phrases aussi solennelles que « putains de lacets, fallait qu’ils se dénouent ici » ou « fallait être con alors » voire « qu’est-ce qu’il a à me pointer ce truc sur moi celui-là » ou encore « qu’est-ce qu’ils ont tous à me regarder comme cela, j’ai des boutons sur le nez ou quoi ? » et dans certains cas très exceptionnels « eh merde c’est pas trop tôt, qu’est-ce que je me faisais chier ici ». Bref dans bien des cas la réalité est fort loin de la fiction.

 

Il en de même des grands moments des destins individuels ou collectifs. Il y a un monde entre ce que cet exceptionnel homme d’état a dit face à ses troupes qu’il envoyait pour la plupart à la boucherie et ce qu’il a réellement bafouillé.

 

A notre humble niveau, dans ce pays perdu de tous, loin des tumultes du monde et des vicissitudes de l’histoire avec un H majuscule, nous reproduisons ces typologies particulières.

 

Je vous ai indiqué, je crois, que nos deux héros de la révolution en marche dans un pays dont ils ignorent aussi bien le nom que la langue, la machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes et le Yéti anarchiste, devaient se rencontrer dans un débat de grande hauteur, le premier nommé représentant le comité de salut, santé, salubrité, ébriété, ordre, liberté et droit publics et le second la révolution opportuniste et utopiste des anarchistes contemplatifs.

 

Les deux avaient rendez-vous ce jour à la maison de la radio antérieurement appelée douce voix du pays triomphant et dorénavant intitulée demeure du peuple, pour le peuple et par le peuple, sous la tutelle de l’ancien ministre des sports et de la culture nautique dont, soit dit en passant, l’ancien portefeuille est passé à son cousin par alliance du côté de sa belle-sœur qui œuvrait charitablement au secrétariat d’état aux finances et au bien public.

 

Ils ont quitté notre pension de famille en même temps mais dans des véhicules différents, quand même, fallait pas mélanger les genres, chacun accompagné d’un des pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca, le troisième étant resté avec nous pour comptabiliser les points et les paris.

 

Cependant, la brave machine à gaz n’a pas fait cinq cent mètres avant de devoir s’arrêter prise de nausée après avoir mangé des crevettes dont elle aurait dû se méfier et dont la petite fille au manteau rouge qui a fait irruption dans notre vie récemment nous avait assurés qu’elles ne contenaient pas plus de dioxine que d’habitude, les gentils philanthropes propriétaires de mines environnantes s’y étant engagées solennellement lors de la dernières signature du renouvellement partiel des concessions pour 333 années supplémentaires. La machine à gaz a renouvelé ces haltes nauséeuses et basiques tous les cinq cent mètres et d’après des informations conviées par portables pingouinesques interposés il semblerait qu’au moment où j’écris ceci elle ne soit pas encore arrivée à la maison de la radio.

 

Quant au Yéti, ce ne sont nullement ses boyaux qui lui ont fait faux bond mais un stupide accident de tricycle intervenu à l’angle de l’Avenue Gustav Charles André III, renommée récemment Allée des miracles révolutionnaires, et du Boulevard Mustapha Abraham Matzicgh Senior, à présent le Sentier des Jouissances démocratiques et illuminées. Alors que son taxi s’engageait sur la voie dont il s’agissait, peu importe laquelle d’ailleurs, un tricycle d’enfant piloté par une grand-mère de 99 ans, cela ne s’invente pas s’il vous plait, portant une banderole sur laquelle étaient brodés les mots « Foutez le camp, tous, maintenant », s’est jetée littéralement sous les roues de la voiture, accident ou suicide ? l’histoire ne le dira probablement pas, provoquant des fractures assez sérieuses, un accident cardiaque heureusement rapidement jugulé et une hystérie collective plutôt misérable me semble-t-il, suivie par des protestations, des cris, des hurlements, des coups et des dégradations inopinées du véhicule Yétinien, dans cet ordre, et la fuite discrète de notre ami par la porte arrière gauche, tout ceci rapporté là encore par radio pingouinesque.

 

Nous ne savons pas où le Yéti anarchiste se trouve mais il est peu probable qu’il soit à la maison de la radio précédemment nommée n’ayant pas songé apporter avec lui l’adresse du bâtiment et ne parlant pas la langue autochtone.

 

Une très jolie femme aux yeux d’airain, très poétique n’est-ce pas? a annoncé il y a cinq minutes que le débat était remplacé par le troisième mouvement du concerto pour saxophone et casserole cuivrée en ut majeur et mineur interposés de Balthazar Bazille Brutus, dit les trois B.

 

Maria au regard si profond que je m’y perds si souvent m’a regardé et a simplement commenté « cela ne m’étonne pas outre mesure » tandis que l’autruche volante, flottante et trébuchante s’est mise à danser un tango particulièrement bizarre avec l’extincteur pourtant habituellement fort sage en chantant « que la révolution soit, l’autruche plane, les asperges fondent, l’avion flotte, les oies virent et moi je valse ».

 

Je pense qu’il est temps que j’interrompe la chronique de ce jour car je vais profiter de ces moments un peu plus calme pour rechercher notre ami perdu, je veux dire le grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme.

 

Ceci vous permettra de prendre du recul et absorber avec le sérieux qui s’impose les phrases et phases historiques dont ce compte rendu fidèle vous a été réservé.

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Des inconvénients de la réincarnation et des travers d’un radiateur jaune artiste multiforme et d’une machine à gaz rondouillarde et politicienne


Chronique 54

Des inconvénients de la réincarnation et des travers d’un radiateur jaune artiste multiforme et d’une machine à gaz rondouillarde et politicienne  

Notre longue marche a débuté mais sous des auspices qui ne sont pas forcément les meilleures.

Certes, nous avons enfin réussi à surmonter cette déficience tant de l’origine que du but, nous ne nous mettons plus martel en tête quant à savoir si nous étions sur l’île de Vienne, la Mer d’Autriche, celle de Copenhague, ou les hauts-fonds d’Arezzo, nous ne souhaitons plus forcément atteindre les rivages de Bangkok, et ne croyons même plus que des forces inconnues ou malicieuses nous poursuivent pour nous accuser de tous les maux que la terre recèle. Tout cela est du passé. Nous savons que nous irons tout droit le long de cette route bitumée, noire sur le sable blanchâtre, bordée de lignes plus ou moins ininterrompues jaune, avec l’océan sinistre sur la gauche, et le désert affolant sur la droite.

Mais, nous marchons fort lentement et je ne vois pas comment nous pourrions dans un avenir proche accélérer le pas.

Nous n’avons pas forcément gagné au change comme l’a avoué en catimini ce brave et sage extincteur ce matin.

Nous étions quelque peu habitués au diatribes incessantes et déprimées du grille-pain existentialiste qui sortait de ses grilles les feuillets de Kierkegaard qu’il exhibait au tout venant de la même manière qu’ailleurs et en d’autres temps on le faisait du livre rouge, vert ou noir, des livres soi-disant saints. Nous supportions cela avec désinvolture d’autant que ses crises existentialistes terminaient forcément en larmes et soupirs que Maria parvenait en déposant les éclairs de son regard sur le corps démantibulé du grille-pain à confronter puis assouvir sans trop de problème. Il en était plus ou moins de même des coups de colère de ce bon vieux réfrigérateur que le Yéti anarchiste gérait lui aussi avec une certaine dose de réussite.

Les choses ont changé. Les amis d’autrefois sont devenus les amis d’aujourd’hui mais dans un des habits neufs.

En lieu et place d’un grille-pain existentialiste et d’un réfrigérateur colérique nous avons à faire à un radiateur jaune artiste polymorphe et une machine à gaz politicienne autoproclamée présidente d’un groupement politique intitulé COUAC. Ceci ne me dérangerait pas outre mesure – car chacun a le droit de s’exprimer comme il l’entend – si la posture de l’un et l’expression de l’autre ne posait des problèmes de logistique majeurs : nous progressons à vitesse d’escargot si je puis utiliser cette expression parfaitement impropre, mes excuses les plus plates aux escargots et limaces de toute race, nature, sexe et parure, il n’y avait dans mes propos aucune intention péjorative ni discriminatoire.

Le radiateur, artiste aux dimensions multiples, s’arrête très exactement toutes les 4 secondes et 33 dixièmes pour soit prendre en photo un morceau de caillou, une branche, un reflet du soleil, un bouton abandonné, une demi bouteille de plastique, une boite d’allumettes et, à chaque fois, la contemple sous tous ses aspects en dissertant sur sa beauté intrinsèque : « vous rendez-vous compte ce que le monde recèle de beauté en lui, chaque atome qui le compose est en soi une image de la perfection, qu’elle soit divine ou non cela n’a que peu d’importance. L’image que l’on néglige par trop souvent car l’œil n’y prête plus attention est pourtant truffée de beauté, à en déborder, à composer un océan de merveilles et de chef-d’œuvres. Nous devons chercher au fond de notre âme les échos de cette beauté passée et les laisser s’exprimer sans anicroche, sans filtre, sans recomposition. Regardez cette branche, le galbe de sa forme extérieure, la couleur des reflets du soleil sur ce bourgeon brûlé, regardez là-bas ces brins d’herbes qui sont encore dans leur gangue de rosée matinale et brillent de mille feux. Il s’agit de la réflexion de la beauté du monde dans chaque brique ou composant essentiel qui la compose de manière forcément discrète et invisible. »

Le discours m’importe peu, je vous l’avoue, même s’il est nauséeux, niaiseux et un brin sectaire, mais le fait de s’arrêter un nombre incalculable de fois me pèse d’autant que les rares moments de marche possibles sont à leur tour interrompus par la machine à gaz rondouillarde et politicienne qui s’exprime haut et fort à l’adresse de quelques cactus, fennecs, lézards, ou pierres ponces en tenant un langage mièvre et nauséabond : « Je vous ai compris, nous vous avons compris, nous ressentons au plus profond de nos êtres ces sentiments de frustration et souffrance, de peur et incompréhension, de gêne et dégoût, d’abandon et résignation. Nous les comprenons et les endossons. Nous avons créé cette confédération opportuniste et utopiste des anarchises contemplatifs pour vous porter sans autre ambition que celle de vous tendre une épaule fidèle sur laquelle vous pourrez pleurer tout votre soul. Nous ne sommes pas comme tant d’autres qui font les marchés une fois toutes les quatre ans et disent des âneries à droite et des âneries à gauche au gré des sondages juste pour vous hypnotiser, vous flatter, vous cajoler et recueillir vos votes. Nous cherchons autre chose, votre cœur et votre raison et voulons que ceux-ci choisissent sans autre forme de procès, jugement, analyse, ou étude. Nous voulons que de vous-même viennent ces appels à l’aide que plus personne n’entend et nul ne prononce car il y a trop de différences entre vous, la perle des vivants et eux qui ont répondu à l’appel de l’argent. Avec nous tout sera différent. L’avenir sera rose. Nous mettrons des pavés sur cette plage qui vous brûle les pieds, nous créerons des centres d’attraction sur les squelettes de baleine, nous abaisserons la température du soleil le jour et rehausserons celle de la lune la nuit, nous humidifierons ce sable qui vous brûle la peau et adoucirons vos nuits. Nous le ferons sans démagogie aucune… »

Maria nous a conseillé de ne rien dire pour le moment car nul ne sait quelles sont les conséquences d’une réincarnation mal finalisée. Elle nous a rappelés que s’il fallait agir avec subtilité lorsqu’un somnambule se promenait il pouvait en être de même avec nos amis. Nous devons être respectueux.

Ensuite, elle a noué des fils rouges autour des becs des trois pingouins amateurs de Piero Della Francesca et un fil orange sur l’autruche volante, flottante et trébuchante. Quant au Yéti anarchiste elle lui a demandé de porter l’extincteur sur son dos et de lui faire la conversation.

Elle ne m’a rien dit mais j’ai senti son regard se poser sur moi et les galaxies entières y compris la plus ancienne que l’on vient de discerner récemment se sont mises à danser sur l’écran bleu de mes paupières. Je n’en dirai pas plus pour profiter de ce feu d’artifice.

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Des propos entendus sur la réincarnation, de Rees et Hawking, des molécules d’air respirées par Piero della Francesca, et du devenir du grille-pain existentialiste et du réfrigérateur colérique


Des propos entendus sur la réincarnation, de Rees et Hawking, des molécules d’air respirées par Piero della Francesca, et du devenir du grille-pain existentialiste et du réfrigérateur colérique

Les choses ont repris leur cours, sinueux et alambiqué certes mais en mouvement. Rien de pire que la stagnation, l’arrêt ou la pause qui progressivement projette tout être en dehors du train de la vie.

Nous étions, vous vous en souvenez peut-être, ou peut-être pas, mais cela ne fait rien, je n’en prends pas ombrage car moi-même je m’y perds souvent, sur une plage désertique au milieu de nulle part mais avec une route à proximité la longeant et un désert de l’autre côté. Les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca nous ont installé une sorte de nid pas très douillet au milieu d’un squelette de baleine qui traînait par là pour une raison qui m’échappe ce qui a permis à chacun et chacune de se remettre de ses émotions.

Le grand problème de ce jour a été le réveil de nos amis grille-pain existentialiste et réfrigérateur colérique réincarnés suites aux explosions des jours précédents en, respectivement, radiateur jaune et machine à gaz rondouillarde. Nous étions dans l’expectative, ne savions pas si nous allions retrouver leur esprit initial dans des corps nouveaux ou des âmes neuves dans des circuits transformés.

N’étant pas grand spécialiste de la réincarnation, un athée l’étant rarement, je me suis placé en retrait et ai laissé les experts s’exprimer notamment l’extincteur fort sage qui a supposé que nos deux amis conserveraient quelques souvenirs de leur existence ancienne mais à l’état de relique harmonieuse et abstraite tandis que les pingouins ont fait remarquer qu’étant eux-mêmes l’une des facettes de Piero réincarnés en pingouins il leur arrivait de se rappeler des détails pittoresques de la vie de leur maître et ascendant direct.

Le Yéti anarchiste de par son origine himalayenne, ayant vécu sur le toit du monde à proximité des êtres célestes s’il en est les a fait taire et s’est exprimé de la manière suivante : « le propre de la réincarnation est d’être différente au cas par cas. Le Grand Yéti Bleu faisait toujours remarquer que nous charrions en nous les espérances des générations passées et futures mais ne nous souvenions pas forcément les détails de celles-ci ni de leurs supports. D’ailleurs nous sommes en communion avec le monde et étant constitués d’atomes par milliards, nous sommes constitués au sens premier du terme des blocs infimes ayant constitué les objets, sujets, corps ou masses de tout ce qui nous a précédé. Dans nos poumons passent des molécules d’oxygène qui sont passés dans les poumons de Piero della Francesca. En ce sens, nous humons le monde tel qu’il est et tel qu’il a été dans toutes les phases de ses existences passées et à venir et quelles que puissent être le nombre de dimensions que Rees ou Hawkins s’amusent à déchiffrer. »

Les pingouins s’apprêtaient à lancer une vertèbre de baleine sur la face du Yéti lorsque Maria leur a enjoint de se taire nos deux amis endormis donnant des signes de réveil.

Nous nous sommes précipités enthousiastes tels des parents multiples se réjouissant de la naissance d’une nouvelle progéniture et avons regardé les deux êtres projeter dans l’air marin leurs premiers mots.

Le radiateur jaune, issu du charmant grille-pain existentialiste et kierkegaardien s’est exprimé le premier en murmurant : « le monde est beau. Le soleil luit dans le ciel et la moindre parcelle de vie recèle en elle une parcelle de beauté. Le grain de sable, l’os de baleine, la plaque de béton, les vis d’un mécanisme, le cheveu de Maria, le bouton de manchette du pingouin, le sonnet de l’autruche volante, flottante et trébuchante et même le grain de peau du narrateur sans nom sont beaux et représentent un tout. » Il s’est tu en souriant. J’étais sidéré. Comment un existentialiste ténébreux et dépressif pouvait-il prononcer de tels mots ? Le radiateur se reposait et je l’ai admiré, une sorte de plissement des rainures du coté, par rides et ondulation, un mouvement quantique en quelque sorte, se propageant jusqu’à la base électrique et s’exprimant en l’air par un jet de chaleur. Maria a souri et commenté que nous avions gagné parmi nous un photographe de l’infiniment petit et que ceci serait une grande valeur ajoutée à notre groupe multiforme.

Puis, avant qu’elle n’ait pu finir ses propos, la machine à gaz s’est elle aussi exprimée mais avec force et conviction : « C’est exact, chaque élément du groupe doit éprouver une forme de satisfaction pour que la société dans son ensemble puisse avancer vers l’épanouissement. Chacun doit trouver sa place et une parcelle de bonheur. Lorsque je serais élu, et je ne doute pas un instant que vous ne m’accordiez vos suffrages, je ferai en sorte que chacun d’entre vous, quelle que soit sa taille, ses souhaits, ses rêves ou exigences, trouve dans les actes de mon gouvernement un sujet de satisfaction. Ensemble nous serons forts, isolés nous ne serons pas. Les excès et mensonges des gouvernements passés seront combattus et sur le lit de leur infamie nous bâtirons une société meilleure. »

Maria n’a rien dit mais j’ai dit ce que tout le monde pensait probablement tout bas, à savoir que nous avions perdu un être colérique et impulsif et gagné un politicien opportuniste. Le Yéti a souligné que la politique devait être anarchique ou pas et que c’est ce qu’il imposerait lorsqu’il serait nommé Pape, une bonne vieille rengaine qui ne nous fait même plus sourire. La machine à gaz opportuniste a surenchéri en commentant nos propos : « Chers amis, je vous ai compris, je vais de ce pas créer un nouveau mouvement, le COUAC, la confédération Opportuniste et Utopique des Anarchiste Contemplatifs dont je suis honoré et heureux que vous ayez le courage de me confier sa présidence dans ces moments difficiles. Je compte sur vous. Je suis des vôtres et guiderai vos pas vers un futur radieux. »

Radieux ou pas le futur est devant nous, et notant ce fait prodigieusement novateur j’ai suggéré aux uns et aux autres de prendre leurs affaires de commencer notre longue marche sur la route en bitume. Ayant à opter entre la droite ou la gauche, j’ai choisi cette dernière car elle semblait délinéer la voie la plus ombragée. A demain pour un lever de soleil plein d’espoir…
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