Des soubresauts de l’enquête et de l’inculpation d’une autruche volante, flottante et trébuchante


Des soubresauts de l’enquête et de l’inculpation d’une autruche volante, flottante et trébuchante

 

Pas une journée sans un nouveau coup de théâtre.

 

Dans ce monde étrange dans lequel je déambule, traversé par des courants profonds insondables, se relevant de ses cendres ou de ce qui en tient lieu lorsqu’il s’agit d’un groupe humain, les péripéties judiciaires ayant débuté avec les aveux du grille-pain existentialiste il y a quelques jours, confessions visant à prendre à sa charge la responsabilité pleine et entière d’évènements obscurs mais certainement dramatiques survenus il y a un certain temps, se succèdent avec la régularité d’un métronome.

 

Alors que la fréquence des mouvements de foule et des attroupements de foules bigarrées et jouissives scandant des slogans hostiles à l’encontre de mon ami semblait devoir progressivement diminuer voire se normaliser, le tribunal de bienséance, des libertés et de l’amitié entre les humains a annoncé par communiqué de presse 19789/bc5 que l’autruche volante, flottante et trébuchante venait de se constituer prisonnière en se déclarant responsable unique des errements du passé.

 

Selon les déclarations mentionnées dans le document judiciaire elle s’est présentée au juge chargé des libertés et bonheurs ultimes des peuples honorés et fiers de manière spontanée après avoir rencontré le grille-pain existentialiste. Elle aurait alors déclaré, selon ledit communiqué de presse, de manière claire et irréfutable être responsable de tout ce qui avait pu se passer déchargeant entièrement son ami de tous les chefs d’inculpation. Elle aurait également apporté des éléments importants pour la compréhension du dossier qui dénotaient une connaissance approfondie de celui-ci.

 

Pour l’heure les juges chargés collectivement du dossier avaient décidé de se donner le temps de la réflexion et de pousser l’investigation dans ses retranchements ultimes pour déterminer qui du grille-pain ou de l’autruche était réellement le manipulateur machiavélique dont les sordides agissements avaient produit les effets que l’on connaît.

 

De fait, j’aimerais bien connaître lesdits effets mais ce qui m’a le plus interpellé dans les textes susmentionnés est évidemment la référence à des paroles prononcées par l’autruche. Celles et ceux qui suivent cette chronique depuis quelques temps partageront ma surprise quant à la clarté des propos pouvant être tenus par notre bipède préféré.

 

Je ne parle même pas de sa connaissance du dossier, dans la mesure où nous n’étions pas là lorsque les évènements se sont produits, fait particulièrement utile à garder en mémoire, et que l’autruche volante, flottante et trébuchante a de nombreuses qualités mais peut-être pas la profondeur des déductions et la vivacité de l’analyse.

 

Dans l’après-midi, c’est-à-dire il y a une ou deux heures tout au plus, les services de retransmission de nouvelles radiophoniques impartiales, indépendantes et justes, un service ministériel apparemment de qualité, dixit la bouchère de la rue Maintsenil, ont diffusé un enregistrement considéré comme particulièrement incriminant pour l’autruche.

 

Je retranscris aussi fidèlement que possible ses propos : Il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, la vie, la mort, les feuilles, le pont Mirabeau ne coule plus sur la Seine et la Seine n’est plus ici, nous vivons, vous vivez, ils ou elles vivent, mais pourquoi, ainsi, donc, or, ni et car, tout cela me dépasse, l’herbe est verte ici, les chèvres de l’archiduchesse ne sont pas sèches, mais archi-sèches, car le tabac ne nourrit plus son monde, et les joies d’ici ne sont plus l’au-delà des las de l’eau, mais l’au revoir des ras-le-bol, pour tout dire, pas vraiment, merci, ainsi soit-il, demain est l’heure de l’aube et la prairie siffle sur le bord du lac, de la mer, et des fraises. J’admets tout, mais pas vous, car tout est poux et plus ou moins, plutôt moins que plus, les joies de l’enfance sont contrariées, mais je vous le dis, il a pas compris, mais moi oui, car ainsi, tout, pourquoi pas, c’est ainsi, clair ou pas, mais les nuages filent sur le désert des Carpates et la Volga ne coule pas à Saint-Pétersbourg, ce qui explique l’amour non plus.

 

J’imagine que vous partagez mon sentiment de perplexité, pour autant que la perplexité soit un sentiment, et doutiez quelque peu de la chaîne de causalité ayant amené un collège de juges à souligner la clarté et l’irréfutabilité des propos autruchiens et conclure à la culpabilité probable de l’autruche sur la base de propos aussi hermétiques et incompréhensibles.

 

Je ne sais que dire ou penser.

 

Je serai tenté de parler d’un complot contre le groupe d’amis qui m’entoure, d’abord le grille-pain puis l’autruche mais ceci serait à mon sens excessif dans la mesure où il aurait été beaucoup plus simple ou logique de m’inculper ou d’arrêter Maria au regard si profond que je m’y suis souvent égaré. Pourquoi incriminer un grille-pain, même existentialiste et amateur de Kierkegaard, ou une autruche dont les propos sont par définition totalement irrationnels et incompréhensibles. Je suis circonspect.

 

Il doit y avoir une forme de raison derrière tout cela mais laquelle? Ou alors, tout est limpide et je suis le seul à ne pas comprendre. Il se pourrait que mes propos fassent moins de sens pour vous que ceux de l’autruche pour moi… Il en est ainsi de toutes choses n’est-ce pas ? La relativité n’est pas que générale elle est aussi particulière.

 

 

§481

De manifestations qui dégénèrent et de l’inadéquation de la raison en période d’explosion des passions


De manifestations qui dégénèrent et de l’inadéquation de la raison en période d’explosion des passions

 

Il y a eu deux scènes de rue qui ont dégénéré ce matin. C’était dans les rues hautes conduisant au quartier des ministères, salles de ping-pong et palais de justice et fébrilité.

 

Des manifestants en colère ont forcé des barricades érigées à la va-vite par les agents de l’ordre, de la sécurité et du bien-être cumulatif, et se sont précipités vers le palais de première importance et dernière instance en hurlant justice ! Que justice soit faite ! Qu’attendent les autorités pour lyncher le grille-pain ! Il a avoué, il faut le rouer ! A mort !

 

Ils se sont heurtés à des membres des forces de protection de la justice, du bonheur et de la sérénité qui ont fini par avoir le dernier mot et repousser les assaillants. Le bilan a été fort lourd, à savoir une dizaine de blessés du côté des manifestants et trois parmi les représentants de l’ordre et la décence, vingt-sept arrestations, trois devantures cassées, deux voitures brulées, quatorze parapluies volés – probablement à fin de provocation -, quinze pots de fleurs détruits par choc brutal sur les casques officiels, vingt à trente pavés carrés et cinquante-sept coniques déterrés et brisés contre des façades inoffensives, une voiture de la voirie utilisée comme bélier et trois chiens comme nains de jardin.

 

Les journalistes autorisés à décrire les évènements ont fait état ‘d’une violence extrême’, ‘de propos antisociaux et démagogiques’, ‘de slogans incitant à la haine’, et ‘de comportements inacceptables portant atteinte à la pureté de nos institutions’.

 

L’un des rédacteurs en chef de la plus prestigieuse de publications a commenté ce qui suit dans le Vent des Charentes et des Moulins Obscurs :

 

Les évènements de ces derniers jours qui ont culminé, espérons-le, avec les destructions viles et ordurières de ce matin renforcent la conviction qui est la nôtre qu’un cap a été franchi avec l’arrestation du grille-pain maffieux. Sans l’avouer explicitement nous souhaitions que le basculement des valeurs prévalant dans notre société meurtrie et blessée depuis les évènements bien connus et commentés dans ces chroniques se trouverait interrompu voire annihilé avec la capture des meneurs. Mais, tel n’a pas été le cas, bien au contraire. Il est à craindre que la violence des propos, la gestuelle sécuritaire affirmée par les forces de l’opposition bien-pensante, et la haine colportée et disséminée par les groupuscules non affiliés à des mouvements libres et généreux, ont fini par imprégner notre structure de fonctionnement, la corrompre et la rendre impropre à tout échange politique ou dialogue sociétal posé, ouvert et altruiste. Nous sommes devenus ce que l’on voulait que l’on soit. Nos adversaires sont en passe de gagner la partie. Les propos télégraphiques, les raisonnements binaires, les diktats infondés, toute cette masse grouillante et fusante de comportements manquant aux bases mêmes de l’éthique ont chamboulé nos structures de fonctionnement et nous perdons le contrôle de nous-mêmes. Nous ne sommes plus que l’ombre de ce que nous avons été. Notre indignité actuelle aurait été rejetée sans coup férir par nous-mêmes voici quelques années à peine. Nous ne sommes plus que des humains sans âmes, des intelligences brouillées et troublées, des vivants sans esprits. Il est bien loin le temps des dialogues constructifs et des échanges paisibles d’arguments opposés dans une atmosphère respectueuse et équilibrée. Bienvenue dans le temps des féodalités et des guerres de religion. Tout est perdu, l’honneur également.

 

Je dois admettre ne pas avoir tout compris tant les références implicites à un passé et des évènements que j’ignore étaient nombreuses dans cet article mais le propre de ce texte est assez claire.

 

L’extincteur fort sage qui dans notre petit groupe a l’habitude d’être consulté sur les questions à l’histoire ancienne, récente ou à venir a déclaré pompeusement :

 

Même si les références à un passé radieux sont malheureusement le propre des personnes ayant évolué dans ce dernier sans avoir pu s’adapter aux conditions nouvelles de l’existence, il reste que le basculement des valeurs, le bouleversement des situations, le sentiment de décadence et d’entrée à reculant dans un monde qui implose sont des caractéristiques des temps incertains, les périodes intermédiaires des braves égyptiens, les troisièmes et cinquièmes siècles romains, les phases de décadence des empires de toute sorte.

 

Je n’ai rien dit car je ne sais rien. Je suis perdu dans cette réalité-ci comme dans les autres.

 

De fait, mes pérégrinations de ce jour fortement bouleversées par les manifestations dont j’ai parlé auparavant, ne m’ont absolument pas permis de progresser dans la détermination des évènements horribles dont le grille-pain existentialiste a avoué avoir été à l’origine. Personne n’a daigné m’en dire plus que je ne savais déjà, c’est-à-dire presque rien, et toutes et tous m’ont regardé d’un œil assez sale et soupçonneux. Tout a été renvoyé dans les limbes les plus profondes de l’inconscient collectif. Il ne reste que des poussières ici et là et une haine profonde à l’encontre de ceux ou celles suspectées d’en être à l’origine.

 

Mais, quelles que puissent être lesdits évènements ceux-ci ont dû être d’une gravité telle qu’il me parait sidérant que l’on puisse accuser une personne, et encore moins un minuscule grille-pain, d’en être le responsable unique.

 

Quid des complicités actives et passives ? Quid des bénéficiaires avérés de ces agissements ? Quid des commanditaires ?

 

Ma demande de visite au présupposé coupable a été rejetée par les autorités dignes et magnanimes. Celle de l’autruche volante, flottante et trébuchante a par contre été acceptée ce qui me désole profondément dans la mesure où quoi que puisse dire notre ami enfermé je doute que notre bipède chanteur puisse en faire un résumé compréhensible. Je l’ai mentionné avec dépit à Maria au regard si profond que je m’y délecte mais celle-ci m’a souri en me rappelant d’une caresse de la main sur mon avant-bras gauche que ce qui doit être sera. Nous verrons demain

 

§537

D’évènements fluctuants et inconnus et de l’obstination suicidaire d’un grille-pain existentialiste


D’évènements fluctuants et inconnus et de l’obstination suicidaire d’un grille-pain existentialiste

 

Je me promène dans les rues d’une ville prise dans une immense tourmente joyeuse et pétaradante.

 

Des groupes humains se promènent et rejoignent d’autres groupes formant ainsi une grappe nombreuse et en expansion, fermant rapidement une rue, une avenue ou une autoroute au trafic urbain, les véhicules de toutes sortes s’arrêtant tant bien que mal au milieu des voies, les conducteurs d’abord interloqués, puis radieux, finissant par se joindre à la foule débonnaire convergeant vers les locaux du tribunal du bien public, de la sécurité des âmes et des êtres, et de l’affirmation de leurs droits et devoirs, scandant des slogans appelant à l’exécution sommaire et immédiate du grille-pain existentialiste.

 

Toutes et tous affirment leur bonheur à l’idée de la fin des périodes troubles, le meneur ayant été arrêté et spontanément avoué sa responsabilité pleine et entière dans les évènements des mois précédents. Bien entendu, le fait que le grille-pain avouerait n’importe quoi basé sur le principe de la responsabilité et de la culpabilité de tout vivant dans les déchéances de ce monde depuis ses origines n’est pas quelque chose qu’ils pourraient ou souhaiteraient entendre.

 

Mes investigations de ce jour ont porté sur les évènements visés par la colère de la foule.

 

Quels ont-ils été, quand se sont-ils produits, qui en ont été les victimes ?

 

Autant de questions dont les réponses me permettraient de retourner auprès des préposés de la justice dans le but de les instruire de l’absence totale de lien entre le grille-pain et ces incidents, quels qu’ils puissent être. Après tout, vous le savez bien, nous n’avons fait irruption dans ce monde que depuis peu, cinq ou six jours, tout au plus. Auparavant nous évoluions dans un monde artificiel fait de décors de cinémas.

 

La démonstration serait aisée si je parvenais à répondre à ces fichues questions, mais je suis impuissant, en tout cas au moment où j’écris ces lignes car je n’ai pour l’heure obtenu aucune information digne de ce nom. Il est clair que tout ce qui touche ce passé récent est refoulé aux tréfonds des âmes en peine et maintenant libérées.

 

Lorsque je demande quand ces évènements ont eu lieu on me répond au gré de circonstances : pas besoin de retourner le couteau dans la plaie… il faut laisser les blessures du passé se recoudre d’elles-mêmes, les cicatrices sont récentes, les plaies ne sont plus béantes mais à peine… comment oublier ? C’était hier, il y a deux heures, ou il y a trois ans, qu’importe, tout est si présent en nous, nul n’oubliera, nul ne pardonnera !

 

Evidemment, à la question ‘de quoi s’agit-il exactement ?’ La réponse est encore plus évasive et parfois brutale : Je vous en prie, cessez de me torturez… Si vous ne savez pas de quoi il s’agit c’est que vous êtes complice de cette brute épaisse qui vient d’avouer… Vous savez bien, voyons, comment pourrait-on l’ignorer ? Tous les journaux de cette planète et des voisines ont décrit les détails de ces terribles évènements jusqu’à la nausée… j’en ai la nausée quand je vous parle, vous êtes si cruel de m’en reparlez, vous n’avez pas de cœur, vous êtes monstrueux…

 

Le nombre de victimes ? Ils ne savent pas… tout le monde, bien sûr, pas une âme qui en soit sortie vivant, mon cher Monsieur, nous sommes tous ténébreux depuis ce jour-là, le jour de la transe, le jour de la fin, de son début à la fin, ces heures sombres, nous sommes morts ce jour-là, nul n’a survécu, nous sommes des zombies, et nous risquions de sombrer dans le cauchemar le plus infernal si cet infâme grille-pain n’avait finalement avoué… finalement c’est la seule chose décente qu’il ait faite dans sa misérable existence, le fait d’avouer nous soulage, nous guérit…

 

Je ne dis rien, j’écoute la souffrance, incompréhensible souffrance dont les aveux de mon ami grille-pain amateur de Kierkegaard semblent représenter une forme catharsis, une rédemption inespérée.

 

La question complémentaire que je me suis posé toute cette journée est de savoir si le sacrifice d’un vivant est justifiable s’il est salvateur pour autrui ? Un altruisme jusqu’au-boutiste…

 

Comment répondre à cette question si l’on est proche de celui qui souhaite se sacrifier… Je me demande si le grille-pain n’a pas pressenti ceci avant son arrestation ce qui l’aurait conduit à formuler ses aveux ?

 

Comment pourrais-je le savoir ?

 

Je n’ai pas accès à mon ami, aucun moyen de lui parler, de l’aborder, de le voir, il est en cage d’isolement et probablement sous forte tension électrique le rendant fort vulnérable comme tout grille-pain qui se respecte.

 

Pour ma part, je considère ce type de sacrifice inutile car tout finit par se savoir ce qui conduit à l’émergence d’un sentiment de trahison, car cela revêt des relents religieux que je n’aime pas, car finalement ce n’est pas dénué de tendances narcissiques, populistes, égocentriques. Il y a là derrière une volonté de pouvoir masquée par un rejet du pouvoir… Je me perds. Les limbes sont proches…

 

Je devrais chercher des indices mais n’en trouve aucun. Dans la bibliothèque de ces lieux, toute l’histoire contemporaine s’arrête au 12 Nivôse de l’an 341 mais allez donc savoir quelle est la date d’aujourd’hui, ce qui a pu se passer entre ce 12 Nivôse là et le moment où je vous parle, combien de jours, de mois, d’années ?

 

J’ai dépouillé les journaux, épluché les magazines et livres, feuilleté les pages électroniques de systèmes circulaires ressemblant à notre bon et vieil internet, mais n’ai rien trouvé. On parle à l’occasion des évènements, du drame ou du cauchemar, mais sans jamais expliciter ce qui se cache derrière ses termes.

 

Il y a un tabou universel, une zone d’ombre que l’on ne souhaite aborder et que l’on cache derrière un consensus salvateur, unificateur, l’intégration par le rejet, la peur, le cauchemar.

 

A se demander si il y a bien eu un tel évènement, s’il ne s’agit pas d’un fantasme de groupe, d’un rêve collectif, d’une peur générée dans le cerveau brumeux de quelque manipulateur génial façon 1984, allez savoir.

 

Je suis allé me reposer dans un temple vide érigé à la divinité du coin vénérée en tant que Dieu et ses Sept Saints, une chapelle à l’architecture circulaire supportée par des murs recourbés et protégée par un toit bombé, y suis resté de longues minutes car un athée trouve toujours de tels lieux apaisants même s’il les conçoit comme un mirage, une abstraction ou une menace, ai visité ses couloirs circulaires, ses travées obliques, ses petites pièces rondes collées sur sa circonférence généreuse mais n’y ai rien découvert hormis des incantations au Dieu du lieu pour réparer les blessures du passé, protéger les pieux et pieuses de nouveaux cauchemars, cicatriser les âmes généreuses, permettre les expiations générées par les jours de frayeurs bien connus…

 

J’ai visité des magasins circulaires, des hôtels sphériques, des appartements coniques, tout ce qui pouvait se trouver ici qui n’est pas similaire à ce qui se trouve chez nous songeant que c’était en ces endroits que j’avais le plus de chance de coller à la réalité d’un monde dont j’ignore les tenants et aboutissants.

 

Rien n’y a fait. Rien n’y fait.

 

Je suis plus perdu aujourd’hui que je ne l’étais hier. C’est ainsi. Mais ne baissons pas les bras.

 

Sauvons notre grille-pain existentialiste.

 

Le temps est étirable, extensible, fragmenté, souple et relatif. Nous avons le temps qu’il nous faudra. C’est ce que m’a répété Maria au regard si profond que je m’y perds encore et toujours. Elle a forcément raison…

 

 

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De la théorie de la responsabilité selon un grille-pain existentialiste


De la théorie de la responsabilité selon un grille-pain existentialiste

 

Le grille-pain a avoué !… Le grille-pain a avoué !… Le grille-pain a avoué !…

 

Ces cris stridents se sont répandus dans la ville comme une traînée de poudre. Toute la journée je me suis promené dans l’espoir d’obtenir des informations sur les évènements et circonstances ayant conduit à l’arrestation de nos amis et l’inculpation du grille-pain existentialiste mais à chaque fois que je me suis approché de grappes d’individus ou de promeneurs solitaires, je me suis trouvé confronté au même symptôme, un refus obsessionnel de se remémorer quoi que ce soit sur lesdits incidents dramatiques mêlé à une joie profonde d’avoir trouvé un bouc-émissaire en la personne de notre ami présupposé coupable au titre de la législation applicable en pareilles circonstances dans ce pays meurtri, le tout sous une volée de cris et hurlements. La ville est en transe, la ville est heureuse.

 

Je n’ai rien tiré du boucher, rien des clients de la maison d’hôtes où nous sommes logés qui lézardaient au soleil s’infiltrant sous le plafond blanc de la véranda, rien du buraliste qui vendait des dizaines d’exemplaires à l’heure du ‘Nouvelles d’ici-bas et ailleurs aussi’ et commentait à chaque vent tant mieux, je serai le meilleur des lyncheurs et le premier à cracher sur sa tombe, rien de la petite dame qui promenait son chien au bras d’un petit monsieur qui l’accompagnait et s’est contentée de commenter si vous saviez mon pauvre Monsieur combien nous avons soufferts, Dieu et Ses Sept Saints ont du se retourner dans leurs tombes à chaque nouveau malheur, mais tout cela est du passé, l’affreux morpion vient d’avouer, le cauchemar est terminé, vous devez vous sentir soulagé, l’affreux macaque vous avait exploité lui aussi, maintenant c’est derrière nous, nous pourrons nous reconstruire, rien des trois jeunes gens qui s’amusaient à jeter une balle en l’air et la laisser retomber sur des meubles de jardin en criant Abcès creux, rien des lecteurs perdus dans des contemplations intenses dans la bibliothèque des lieux, rien du bibliothécaire qui pourtant s’est égosiller à crier dans la salle de lecture au-dessus de laquelle était écrit en lettres rouges Silence Impératif et Sereine Lecture, Respect ! que le grille-pain avait avoué et ce quinze fois de suite, j’ai compté, rien de qui que ce soit.

 

Je me suis rendu au siège de l’autorité de jugement impartial et indépendant en charge du traitement des dossiers des présupposés coupables et ai demandé à rencontrer mon ami. On m’a refusé, fort poliment, ce droit au titre d’une disposition des règlements en vigueur mais on m’a dirigé vers des huissiers alternatifs chargés de l’assistance aux juges des différents ordres.

 

A chacun j’ai essayé d’expliquer que le grille-pain existentialiste fonctionnait selon sa propre logique, que contrairement à nombre de nos contemporains il s’estimait responsable et coupable de tous les évènements, incidents, crimes ou malheurs selon ses propres préceptes.

 

A chacun ou chacune j’ai tenu à peu près le même langage : Pour lui les choses sont simples, les chaines de causalité ne sont jamais simples ou uniques. Comme l’effet papillon qui veut qu’un battement d’ailes d’un tel insecte puisse avoir un impact sur la formation ou le déplacement d’un ouragan à des milliers de kilomètres de là, le principe de responsabilité veut que nous sommes toutes et tous impliqués dans tous les déraillements ou malheurs que ce siècle a pu ou pourrait encore connaître. Il n’y a guère qu’une chance sur un million pour que notre action ou inaction puisse avoir un rôle à jouer dans le déroulement des choses, ce qui conduit la plupart d’entre nous à prendre en compte les 999.999 de fois où nous n’avons aucune part ou contribution à apporter, absolument aucune, et aboutir à la conclusion que nous sommes exonérés de ce qui se passe.

 

Nous nous lavons les mains, ponce-pilatons autour de ce qui dégénère et se dégrade en crise majeure emportant une, dix, mille ou trois millions de victimes, accusons les politiques, les riches ou les pauvres, les gueux ou les puissants, les étrangers ou les mendiants, les beaux ou les laids, les autres en fait.

 

Lui voit les choses autrement. Il considère que nous avons une responsabilité en toute chose puisque dans un cas sur un million, mais un cas quand-même, notre comportement, notre action ou inaction, notre omission, peu importe, aurait pu contrarier le cours du destin et l’influences durablement.

 

Peu importe selon lui de quel cas il s’agit. Si nous avons failli une fois, nous faillirons toujours, nous sommes donc systématiquement responsables. Point final. En conséquence de quoi, lorsque vous l’avez interrogé, il vous a répondu ce qu’il répond toujours, à savoir qu’il était responsable.

 

Il n’a probablement aucune idée de ce qui s’est passé, il n’était pas là lorsque les évènements se sont produits, il était avec moi et mes amis à l’autre bout du monde, mais cela ne fait rien, il doit être convaincu, sans l’ombre d’un doute, être responsable en tout ou en partie de ce qui s’est produit dans votre ville ou dans les alentours il y a un certain temps.

 

Alors, je vous en conjure, prenez cet élément en compte et essayez d’aller au-delà de la simple réception d’une confession généreuse mais naïve d’un interlocuteur innocent dans tous les sens du terme. Explorez les faits, confrontez-les à ce que vous savez, et ce que lui ignore, examinez tout cela avec attention, faites l’inventaire des évènements et déterminez s’il était là où non lorsqu’ils se sont produits. Je n’ai aucun doute sur la conclusion qui sera alors la vôtre.

 

A chaque fois ces tirades ont été reçues avec un sourire poli, enregistrées sur un appareil ressemblant à un ordinateur de poche un peu plus mate et rugueux que ceux auxquels j’ai l’habitude, et classées méticuleusement dans une genre de boite noire lisse et brillante confiée à un jeune individu de complexion chétive portant un chapeau noir.

 

A chaque fois l’huissier dont il s’agissait a attendu que l’horloge murale affiche le temps de 4 minutes et 33 secondes pour me raccompagner sans mot dire à la porte de son bureau.

 

A chaque fois je me suis retrouvé devant un mur de silence.

 

On m’a expliqué ensuite que la procédure était ainsi dans ce pays de douleur, attentiste et silencieuse.

 

Mais, rassurez-vous, je ne lâcherai pas prise, je me débattrai dans ce dédale de procédures compliquées car inconnues, pour trouver une solution, car solution il doit y avoir. A demain.

 

 

 

§746 - Copy