De l’importance de ne jamais confier à des pingouins une transportation virtuelle et d’une douce et sainte colère de l’auteur de ces lignes


 

De l’importance de ne jamais confier à des pingouins une transportation virtuelle et d’une douce et sainte colère de l’auteur de ces lignes

Je vais probablement regretter ce que je vais écrire, ce n’est pas politiquement correct, c’est parfaitement inapproprié, et vous direz ensuite que ce qui était arrivé était en fait inopiné, totalement, et vous m’en voudrez, je le sais bien, et je vous prie humblement et par avance de bien vouloir excuser mon emportement singulier et probablement surprenant, c’est un fait, mais disons-le nettement, haut et fort, ne laissez jamais un crétin de pingouin diriger une opération de transportation virtuelle, ceci ne pourra que mal se terminer.

Voilà c’est dit et pour la première fois depuis le début de cette chronique avec des termes légers et inadéquats. Pardon, mille pardon, dix mille pardon mais, je dois vous l’avouer, je suis vraiment excédé.

Que l’on me comprenne bien, je n’ai rien en particulier contre la gente pingouine, je la trouve pour le moins sympathique, évoluée, cultivée, charmante et attachante, tout cela est une évidence, donc rien dans mes propos ne doit être considéré comme une attaque de naturelle globale contre l’espèce pingouine qui au demeurant se trouvera bientôt dans une situation délicate compte tenu du réchauffement climatique et de la présence contiguë desdits pingouins ainsi que des ours sur les mêmes lopins de glaces et pierre, ce qui ne sera bon ni pour la croissance des glaces ni pour celles des bipèdes dont il s’agit, donc je le répète il n’y a de ma part aucune volonté de dénigrer une espèce animale dans son ensemble.

Le fait que les pingouins soient originaires du nord de l’hémisphère occidental n’entre nullement en compte dans le constat que j’ai fait, ce serait proprement déplacé voire raciste, je n’éprouve aucun sentiment particulier à l’égard ou l’encontre des populations de ces contrées septentrionales, pas le moins du monde, rien à dire, rien à voir, je suis sourd à ce type de propos.

Je n’ai rien non plus contre la couleur blanche et naturellement rien contre la couleur noire, ni d’ailleurs rien contre quelque couleur que ce soit, je m’en fiche éperdument, cela m’indiffère ou plutôt me laisse pantois et coi, je suis silencieux, j’aime toutes les couleurs, rien à dire là-dessus, comprenez-le bien.

Quant au fait que mes pingouins à moi portent des lunettes roses, je vous prie de n’en tirer aucune conclusion, les questions de genre ou autre ne sont pas du ressort de cette tribune ou chronique, pas de cela ici.

La propension naturelle desdits bipèdes palmés et volants de se promener en groupe de trois ne doit pas être retenu contre moi, je n’y peux rien et je n’ai aucune idée si cela se produit ainsi dans la nature, mais dans une chronique intemporelle, virtuelle et absurde, ceci n’entre pas en ligne de compte. Non, pas de problème de cette nature-là.

Enfin, si vous pensez noter dans mes propos des considérations déplacées contre ce cher Piero della Francesca, je vous prie d’effacer ceci de vos mémoires, carnets de note ou cartons de rangement sur lesquels vous êtes peut-être en train de préparer mon acte d’accusation.

Tout cela n’a rien à voir.

Par contre, permettez-moi de vous rappeler quelle était la situation de notre entreprise hier soir à 23 heures et 59 minutes.

Nous étions, je vous le rappelle, sous l’impulsion de Maria au regard si profond et délicat que je m’y perdais tout le temps, là je vous prie de noter le temps que j’utilise, pas le présent, ô grands ou petits dieux non, le passé, l’imparfait, c’est-à-dire que ceci est dans mon passé et que j’ai perdu cette espérance de perfection qu’elle représentait, et bien nous étions en train de réaliser notre rêve commun depuis des mois, quitter ces lieux de misère, chaos et convulsion et rejoindre Arezzo la douce, en Toscane, au milieu de laquelle une chapelle s’élève contenant les fresques du bien nommé Piero.

Maria avait négocié avec l’individu louche qui est le créateur de ces lignes la possibilité de prendre pied dans cette réalité virtuelle là et de nous y rendre ensemble et rapidement, sans autre forme de procès, en tout bien et tout honneur, sans baignoire qui fuit, bateau qui chavire, avion qui s’écrase, non tout simplement par la sainte intercession des lois et principes informatiques.

Maria avait enjoint au créateur de ces lignes de nous accorder la possibilité de nous ressourcer à Arezzo pendant quelques temps, juste ce qu’il faut pour nous reposer un peu, déclarer en passant l’indépendance de la cité et peut-être, admettons-le, soyons franchement fous, créer quelques trépidations, tumultes et turpitudes légères et digestibles en passant, rien de moins mais rien de plus non plus.

Tout était au point.

Nous étions en cercle, Maria, cette chère autruche volante, flottante et trébuchante qui pour l’heure se contentait de hoqueter « eh viva la révolucion, que Saint-Pétersbourg soit, et vivement qui verra que viennent les vieux », les trois pingouins innommables, et la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne et dorénavant dépressive.

Bien sûr manquaient le Yéti anarchiste et l’extincteur fort sage mais cela vous le savez déjà.

Quant au pauvre grille-pain existentialiste, je suis encore trop ému pour vous en parler mais tient dans ma poche arrière droite le fil gainé de plastique noir qui lui permettait de se ressourcer en jus de fruit électrique.

Donc tout était approximativement au point, les présents en cercle et les absents en carré d’absence.

Chacun tenait son ipad en main sur lequel nous avions écrit le mot sacré, Arezzo, et par l’intercession de googlemap et le bénéfice du doute nous étions censés entre 24 heures et zéro heure zéro minute et zéro seconde, nous propulser vers ladite cité toscane, tous ensemble, en cercle vertueux, la main dans la main. La jeune fille au foulard rouge nous regardait avec un brin de mélancolie douce dans l’œil droit et de nostalgie dans le gauche.

Tout était au point mais ces braves et bons pingouins n’ont pas réussi à se tenir calme et coi comme l’accord en sept exemplaires signés avec l’auteur le stipulait.

Ils se sont émus de la possibilité que nous ayons épelé la ville d’Arezzo de manière inappropriée et sont précipités sur nos écrans luisants et polis pour policer la police de nos ipad à l’ultime moment ce qui a créé confusion et chaos nous propulsant quelques secondes plus tard chacun dans un endroit différent.

Me voici donc, chers amis lecteurs sur l’île d’Arezo dans la province azerbaidjanaise orientale sis en Iran, grâce m’en soit rendu, avec pour compagnon remarquable un des trois pingouins tandis que mes amis sont, je l’imagine, près du lac d’Arreso au Danemark ou dans la ville d’Areso au pays basque espagnol.

Quant à imaginer que l’une ou l’autre soit arrivée à Arezzo en Toscane j’ose à peine l’imaginer et, si tel devait être le cas, je pense que ce pourrait être la jeune fille au foulard rouge qui n’en avait pas demandé autant.

J’ai toujours affirmé que la vie était une succession de hasards, en voici une nouvelle démonstration et si vous le voulez bien permettez-moi de célébrer mon cher compagnon pingouin en lui volant les plumes pour vous envoyer cette missive ma plaquette étant tombé en panne de batterie, ce qui finalement ne m’étonne pas, plus rien ne m’étonne, l’étonnement ne saurait être autre chose qu’un cousin germain de ma solitude. Je vous souhaite une bonne nuit où que vous puissiez être, ne jouez pas trop avec votre ipad, on ne sait jamais…

sol571

Des nombreuses couleurs des âmes


Des nombreuses couleurs des âmes

Le désert est derrière nous mais qui peut réellement dire que le vrai désert n’est pas quelque part dans nos âmes ?

Nous sommes des âmes non point grises ou tristes mais vides.

Trop de millénaires à nous écharper et nous estropier sans comprendre pourquoi je présume. La lassitude finit par s’installer et nous sombrons dans une bulle de néant sans intérêt où l’apparence est réalité et le reste oublié, vaincu, tétanisé et trahi.

Notre errance est en quelque sorte une fuite face à ce triste constat.

Mais les choses sont différentes dorénavant. Note traversée du désert s’achève, au sens propre et figuré du terme.

Nous avons réintégré la pension de famille dans laquelle nous avions passé un certain temps durant la période révolutionnaire. Les choses ont bien changé. Si l’on parlait d’âme de la révolution comme je l’ai fait auparavant au sujet de nous autres, vivants ou humains ou les deux, on dirait que celle-ci a changé de couleur. Elle était de couleur primaire, rouge, bleue ou jaune. Maintenant elle est rose, orange ou verte. Toute en nuance. Plutôt grisâtre sur les bords.

Les amis de la jeune fille au mouchoir rouge, la fille de la propriétaire de ladite pension, sont moroses et amers. Ils prétendent que la révolution leur a été confisquée, que leurs cris n’ont permis que de décolorer l’épiderme des choses mais que tout le reste est demeuré. Ils pensaient que tout serait bouleversé en quelques jours et qu’une ère nouvelle s’ouvrirait devant eux au lendemain d’une soirée de délire mais tel n’est pas le cas. Il n’y a que la nature qui se permette de temps en temps de bousculer tout sur son passage, et lorsqu’elle le fait cela ne se termine jamais très bien pour nous futiles papillons de nuit. Ils sont donc ternes et tristes et leur âme collective est amère et teintée de pourpre.

Ils sont avachis sur les canapés de la pension et proprement atterrés. C’est à peine s’ils regardent encore les nouvelles à la télévision. « Finalement » a dit une jeune femme aux cheveux frisés et aux jolis yeux en amandes « il vaudrait peut-être mieux que nous fassions comme tous les autres, un peu de Prada, de Boss, de Sony, de talons à aiguilles, de boites de nuit, de design urbain, de weeds, d’alcool et de sexe et basta la révolution. De toutes les manières, elle n’est plus à nous. Nous l’avons gagnée mais nous ne l’avons pas conservé. On nous l’a confisquée ».

Maria dont le regard est si puissant que les lions les plus farouches ne se risqueraient pas à s’y confronter les a quelque peur rassérénés en leur rappelant que l’histoire balbutie, « l’histoire fonctionne sur des cycles très longs, démesurés mais parfois s’accélère, ces temps-ci c’est tous les vingt ans, une génération, à chacune d’entre elle sa guerre ou sa révolution, beaucoup d’espérance, beaucoup de frustrations, mais au total, mis bout à bout les cycles finissent par montrer leur signification réelle, dégager les courants qui les portent… vous œuvrez pour vous mais surtout pour ceux qui vous suivront, des convulsions que vous avez provoqués les demains seront faits. Soyez consistants, persistants et tenaces, ne lâchez rien, ne cédez rien, ne désespérez jamais. Soyez forts et fiers. Personne ne pourra vous enlevez ce que vous avez fait mais vous devez garder la tête haute et ne jamais sombrer dans la facilité ».

Je crois que ce langage leur a fait du bien. Ces jeunes gens sont si isolés et perplexes, si intelligents et conscients des rapaces qui tournoient autour de leurs silhouettes chétives et malingres que quelques paroles de Maria ne peuvent que leur faire du bien.

Au dehors de la pension, dans ces avenues où il y a peu la vie grouillait et la révolution enflammait les esprits, les âmes sont redevenues à peu près ce qu’elles étaient. Les uns et les autres ont repris leurs occupations. Le gentil policier qui s’était si bien occupé de moi lorsque j’étais en prison, après avoir été tenté par la révolution est redevenu policier mais préposé à la circulation et un peu discret et distant. J’éprouve parfois le besoin ou l’envie de le frapper à coup de barres de fer mais finalement mon âme à moi essaie de ne pas s’égarer et conserver le peu de dignité qu’elle doit avoir.

Partout les rumeurs courent, enflent, gonflent puis explosent et les gens y sont très sensibles. C’est ainsi j’imagine que l’on peut dompter une révolution, en laissant les vers dans les fruits, en propageant des propos mensongers ou ignobles ou infondés, des rumeurs qui à force de dérouter et apeurer finissent par lasser et permettre aux âmes agitées de rentrer dans leur giron, de réintégrer leur place, joliment et naturellement.

Ne me méprenez pas, je ne veux pas dire que dans ce pays de misère et de poussière les choses sont pareilles qu’avant, pas le moins du monde, les révolutions ne s’achèvent pas ainsi, on est loin du compte, il reste de nombreux soubresauts à venir, des montagnes russes à arpenter, des gouffres à éviter et des pics à gravir.

Tout a changé mais tout demeure.

Notre ami la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne a réintégré elle aussi la pension, son ministère aura été de courte durée, elle n’était pas du lot, elle ne sortait pas du bon moule, elle a lassé, elle a chuté là où d’autres auraient duré car elle ne bénéficiait pas du bon réseau de soutien, convenance et connivence, elle s’est laissé berné par les sourires des courtisans et a buté sur une sombre affaire de tuyauterie mal débouchée, en fait des mauvais tuyaux donnés au mauvais moments et aux mauvaises personnes.

L’ancien secrétaire d’état au tourisme et à la richesse culturelle a repris son ministère en la remerciant chaudement, ce qui était parfaitement indiqué pour une machine à gaz.

L’autruche volante, flottante et trébuchante qui souvent ne dit jamais rien d’autre que des incongruités absolues s’est pour une fois montrée à la hauteur et lui a dit « finalement, pour une machine perdue dans un pays dont on ignore le nom, la langue et les traditions, tu t’es plutôt bien débrouillée. La prochaine fois, ce serait bien d’essayer de les comprendre avant de leur dire. Ecouter n’est pas mal non plus, tu sais ce truc étrange qu’on fait généralement avant de parler, c’est bizarre mais ça fonctionne plutôt bien, moi d’habitude je n’écoute pas mais ce n’est pas grave car personne ne m’écoute. Qui a compris ce que je voulais dire lorsque je m’esquinte à susurrer « Il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg » qui ? personne ! … Alors, tu vois, bravo, et maintenant on se barre. Direction Arezzo. »

Les pingouins aux lunettes roses à l’évocation de ce nom béni se sont mis à s’agiter et à tourner nerveusement autour de la machine à gaz qui n’a pas totalement saisi le sens de cette danse inuit mais l’a approuvé du revers d’un tuyau caoutchouté noir et blanc, un peu zébré.

Il ne reste qu’un petit détail à régler, un tout petit, comment y aller… Pour celles et ceux qui auront suivi cette chronique depuis son début vous aurez probablement en mémoire les qualités exceptionnelles qui sont les nôtres s’agissant d’aller d’un point A à un point B.

Néanmoins nos âmes étant dorénavant enthousiastes et sereines, il y a lieu de croire qu’elles s’empresseront de nous guider avec toute la dextérité que les âmes ont.

sol552

De ma huitième et dernière leçon dans le désert


De ma huitième et dernière leçon dans le désert

 

Notre traversée du désert s’achève. Nous avons parcouru des kilomètres dans des conditions extrêmement hostiles mais ce périple est en train de trouver sa juste fin. Depuis hier les conditions ont changé du tout au tout. Les paysages n’ont plus cette rugosité ou sauvagerie qu’ils avaient auparavant.

 

Nous avons buté, vous vous en rappellerez peut-être, sur un mur lisse et blanc coupant une étendue pierreuse en deux. De chaque côté de ce mur, la même chose, les mêmes étendues infinies, la même désolation, la même chaleur, les mêmes pierres et ossements. Tout était semblable, mais il y avait un avant et un arrière, quelqu’un avait éprouvé le besoin de couper ceci en deux parties bien distinctes.

 

Les trois pingouins aux lunettes roses, doux amateurs de Piero della Francesca pour des raisons qu’ils sont seuls à connaître, étaient les bâtisseurs de cette construction absurde, inutile, aberrante et, se retranchaient derrière des explications fumeuses et abscondes pour justifier leur action. Ils ont a priori déclaré que les motifs étaient clairs et revenaient à construire dans le désert de solitude et misère qui constitue la part quasiment intégrale de ce pays une chapelle reproduisant les fresques du bien nommé Piero mais en explorant plus systématiquement cette question, Maria, dont le regard est si émouvant qu’il conduit à mon anéantissement plusieurs fois par jour, a conclu que « sans vouloir préjuger quoi que ce soit il me semble que ces explications n’ont pas forcément la valeur scientifique et objective que l’on pourrait attendre. Je me demande s’il n’y a pas autre chose derrière. Je ne suis pas forcément fermée à l’idée que vous songiez vous réserver les produits éventuels du sous-sol de ces lieux. »

 

Ce à quoi l’autruche volante, flottante et trébuchante a souhaité ajouter son grain de sel en plongeant la tête dans le sol et, après quelques minutes, la retirant en disant : « rien à dire, rien à voir, pas de sous-sol, pas d’amour à Saint-Pétersbourg, rien que des pierres, gris et sombres, pourquoi un mur et pas une tour, jouer avec le soleil est plus drôle, vert de gris est triste ».

 

La jeune fille au collier rouge a fait remarquer que son pays avait souvent été soumis à la dure exploitation de sociétés philanthropiques diverses et nombreuses ayant trouvé sur ce sol amer des raisons nombreuses pour se quereller en prenant les gens qui s’y trouvaient en otages des intérêts immenses derrières lesquels elles se cachaient et, ajouta-t-elle, « la révolution actuelle est naturellement génératrice de convulsions que beaucoup attendaient. Le chaos attire les vautours de toutes sortes, pas forcément ailés, qui s’agitent, provoquent des diversions, s’affublent de nouveaux habits, sèment la confusion, agitent la propagande, utilisent de nouveaux langages pour cacher leurs intérêts anciens, le tout pour retirer le maximum et laisser le minimum, contrairement à la maxime apprise au collège selon laquelle rien ne se perd rien ne se crée, pour nous les choses sont différentes, nous perdons tout mais eux gagnent plus qu’ils ne trouvent. Ce mur ne me parait pas étranger à tout cela. Nous sommes habitués aux murs de toutes sortes. Par contre que des pingouins aux lunettes roses le construisent, c’est nouveau. »

 

Les pingouins attaqués ainsi de toutes parts ont baissé les épaules qu’ils n’ont pas, on soupiré et se sont blottis tous les trois autour de Maria en cachant leurs visages attristés. Ils ont bougonné quelque chose qui pouvait dire ceci : « on a fait ceci pour obtenir des fonds nous permettant de retrouver la chapelle d’Arezzo. Nul ne sait où elle est. Nous avons demandé partout. Nous avons suivi un prédicateur dans le désert pour trouver la direction de l’étoile qui nous y guiderait mais cela n’a servi à rien. Nous avons rencontré d’autres animaux de cette espèce et l’un d’entre eux nous a promis en échange de ce mur de nous donner les clefs du paradis et surtout de la chapelle d’Arezzo… Nous l’avons cru car nous sommes à bout… Nous avons perdu patience et espoir. Nous n’avons plus de rêve, plus d’espoir. Tout le monde nous vole, tout le monde nous éblouit, tout le monde abuse de notre crédulité. Qu’est-ce qu’il faut faire Maria ? »

 

Avant que Maria ne prononce un mot je me suis permis d’intervenir – car après tout j’étais le seul à être demeuré silencieux et il n’est pas bon pour cette chronique que le chroniqueur principal se taise tout le temps. J’ai donc indiqué avec une certaine assurance à peine abimée par un enrouement naissant « il ne faut jamais perdre l’espoir ou cesser de rêver. Le vivant n’est tel que parce qu’il est basé sur cela, la poursuite d’un rêve quel qu’il soit. Ce n’est pas forcément une leçon du désert mais cela y ressemble. La seule différence entre nous et les pierres par terre c’est cette ténacité et persévérance à poursuivre un rêve. Lorsque ceci s’achève vous pouvez tout aussi bien mourir car vous n’êtes plus rien. Dont acte. Alors cessez de pleurer sur votre sort et avancez. Oubliez ce mur qui ne sert à rien et retournons ensemble à la recherche d’Arezzo. Après tout, cette ville doit bien exister quelque part. »

 

Les pingouins m’ont regardé avec perplexité et, se tournant vers Maria, lui ont dit : « Qui c’est lui ? Il veut quoi ? Il dit quoi ? Il veut nous dérober Arezzo ? Tu peux lui dire de se taire avant qu’on s’occupe de lui avec nos becs ?»

 

Mais Maria dont le regard était plus profond et envahissant que d’habitude s’est contenté de leur dire que j’avais raison et que celui ou celle qui perdait le sens de ses rêves, qui cessait d’espérer, n’était plus réellement en phase avec la vie et qu’ainsi elle considérait qu’il leur fallait continuer à chercher Arezzo.

 

C’est donc décidé, nous irons à Arezzo. L’autruche flottante a ponctué ceci de cris vitupérant signifiant je crois « l’an prochain à Arezzo ! » les répétant plusieurs dizaines de fois par minute ce qui est une performance en soi.

 

Notre errance dans le désert s’achève. Je ne sais pas si j’y ai appris ou trouvé quoi que ce soit mais peut-être en aurais-je tiré quelques leçons, enfin me semble-t-il…

 

 

wall336

De ma deuxième leçon dans le désert


De ma deuxième leçon dans le désert

 

Le désert est une chose bien étrange.

 

Il révèle les caractères et excite les fantasmes, surtout de celles et ceux qui découvrent ses images multiples sur des écrans plats bien polis et lustrés ou des livres reliés au format impressionnant servant à la fois de support visuel et plateau repas pour diner en amoureux.

 

Pour les autres qui le découvrent en arpentant ses errances infinies à la recherche d’une rédemption nécessaire ou d’une thérapie bienvenue, les choses sont bien différentes.

 

D’abord, il y a cailloux et sable, c’est une évidence, mais assez pénible, un peu comme une plage de sable fin, galets, terre ou autre, de couleur appropriée mais invariablement nuancée, délicate, fine, chaude, torride, nacrée, blanche, rousse, noire ou perlée, avec deux différences notables : (i) pas de touriste à l’horizon, ce qui n’est pas un mal, et (ii) pas d’eau à proximité, ce qui est problématique.

 

Ensuite, il y a cet autre problème non négligeable, il y fait très chaud, superbement chaud, effroyablement chaud, détestablement chaud, une chaleur qui s’insinue en vous en commençant par le haut de votre crâne, dont vous sentez toutes les aspérités, votre visage qui s’enflamme, vos yeux qui d’abord pleurent puis se dessèchent, puis ne font plus rien du tout car les images qu’ils transmettent à votre cerveau lui-même proche de votre crâne très échaudé deviennent au fur et à mesure que la journée avance brouillées, troublées, floues et sujettes à interprétation, vos joues qui s’échauffent et rougissent puis blanchissent avant de devenir plus grises que le ciment sauf si vous avez pris la précaution de ne pas les protéger, ce qui est mon cas, auquel cas elles deviennent sombres et rousses, comme un morceau de bois à demi-carbonisé, vos lèvres qui brûlent et se creusent de cavités sèches, votre cou qui se raidit, votre buste qui se broie et ne parvient plus à déterminer la quantité exacte d’oxygène nécessaire au fonctionnement du reste de votre corps et, frappé par la rugosité et l’âpre nature de l’air, ne transmet que le minimum absolument vital, ce qui vous empêche d’évoluer à votre vitesse habituelle, et vous fait vous pencher encore plus que d’habitude, la ligne de votre colonne vertébrale décrivant au gré un demi-cercle peu élégant ou un ‘S’ désagréable puisqu’il tend vers le soleil ravageur votre visage déjà meurtri par ailleurs, vos mains qui se perdent quelque part, où ? vous ne savez pas tout simplement parce que le sang de vos artères a décidé de privilégier les parties les plus intimes et essentielles de votre machine et les mains n’en font pas partie, un phénomène qui en d’autres circonstances vous aurait interpellé mais là, pour le coup, vous laisse totalement indifférent, et vos pieds, les souffre-douleurs de l’humain depuis la nuit des temps, depuis qu’une ancêtre a considéré qu’il était plus utile ou seyant de s’y cramponner sans l’aide des fainéantes de mains, se retrouvent meurtris, douloureux, effilochés, désespérés, implacablement déroutés, tiraillés, torturés, l’épicentre de vos douleurs, de vos malheurs.

 

Enfin, il y a cette incompréhension qui a été la vôtre depuis hier, à savoir que dans toute votre douleur il y a cette incongruité supplémentaire : tandis que vous souffrez le martyr Maria au regard si profond qu’avant que ne vous aventuriez dans ce fichu désert vous vous y perdiez constamment, et la jeune fille au foulard rouge marchent comme si de rien n’était, trottinant comme aux premiers jours, plaisantant et oscillant leur silhouettes de la manière la plus gracieuse qui soit. Et derrière vous, maintenant à vos côtés, il y a cette plaisante autruche volante, flottante et trébuchante qui sautille sur place en vous avouant que depuis qu’elle s’imagine être un chameau les choses vont mieux, beaucoup mieux, et de sauter et virevolter en criant « chameau, chalumeau, chaume, chaud, châle, qu’importe qui quoi ou comment chameau c’est sympa je suis chameau, et oups la galerie photo chameau un jour chameau toujours ».

 

Et vous-même de ne rien comprendre, mais cela n’est pas surprenant car cela fait bien longtemps que vous avez cessé d’essayer de comprendre ce que disait l’autruche, mais en voyant votre environnement profiter de cette balade dans le désert comme s’il s’agissait d’une promenade romantique sous des pins parasols vous vous dites : le désert est une entité remarquable et visuellement fort attractive, les couleurs sont marquantes, les impressions fortes, des images surgissent de ma mémoire et des souvenirs émergent, je profite pleinement de cette marche saine, attrayante au milieu de paysages bouleversant d’authenticité et de sérénité, respirant la vie dans l’aridité de leur représentation mais cela ne marche pas et vous ressentez immédiatement une lourdeur éreintante et une paralysie progressive de vos sens et de votre esprit.

 

C’est à peu près à ce moment-là que vous chutez et perdez conscience pendant un temps incertain.

 

La deuxième leçon de votre passage dans le désert est qu’assurément l’image est une chose et la réalité une autre, la virtualité de notre condition d’humain contemporain nous le fait trop souvent oublier. Les révolutions que nous traversons sont de même nature, de jolies images sur des écrans vierges et bien léchés mais sur place, le sang est sale, les blessures vives et purulentes, l’odeur de la mort insoutenable, les cris atroces, et votre vie ne vaut rien.

wall544

De l’addiction aux phénomènes révolutionnaires, des orchestres de chambre Viennois, et de la traversée du désert qui s’en suit forcément


De l’addiction aux phénomènes révolutionnaires, des orchestres de chambre Viennois, et de la traversée du désert qui s’en suit forcément

 

Nous marchons dans le désert.

 

Maria dont le regard est si profond que je m’y perds tout le temps, l’autruche volante, flottante et trébuchante, la jeune fille au chemisier rouge et moi-même. Dans les poches de ma veste de type journaliste, Kerouac, aventurier de l’arche perdue, et autre, se trouve le fil électrique qui autrefois agrémentait les paroles et soubresauts de notre ami disparu le grille-pain existentialiste élève de Kierkegaard.

 

Nous y sommes pour permettre à l’autruche de récupérer un peu son équilibre mental et psychologique. Les évènements survenus depuis quelques semaines dans ce pays de misère et de poussière ont eu un impact certain sur ce dernier. Depuis le moment où nous avons traversé des villages désertés de leurs habitants et emplis de traces éparses de violences extrêmes, elle n’a cessé de se confronter à ce qu’elle haït le plus, la violence gratuite et l’incohérence.

 

Si vous n’avez jamais rencontré d’autruche volante, flottante et trébuchante, je me permets de vous signaler que ces animaux fort rares sont également fort craintifs et ne craignent rien de plus qu’une rupture de leur équilibre et de leur rituel quotidien. Rien n’est plus nécessaire pour elles que maintenir un calendrier d’activités quotidiennes parfaitement régentées et organisées. Il n’y a pas de place à l’improvisation. Tout est réglé comme un orchestre de chambre Viennois, pas de place à un souffle de poésie, d’impromptu ou d’inattendu. Même les envolées lyriques doivent être conformes à ce qui est écrit là, sur le papier, le rythme doit être serein et régulier, parfaite incarnation de ce qui a été décidé, rien de plus rien de moins.

 

Alors, imaginez dans un tel contexte ce que notre pauvre amie a enduré, un mort dans les bras de Maria, une arrestation sauvage, un séjour en prison accompagné de tortures et mauvais traitement multiples, une libération explosive, des manifestations nombreuses, la recherche vaine d’un ami disparu, puis sa mort, la dissolution de notre groupe d’amis concomitante à leur implication de plus en plus grande dans la révolution quotidienne, et enfin le départ des uns et des autres aux différents horizons de ce pays dont, par ailleurs, et entre parenthèses, nous ne connaissons toujours pas le nom et ignorons la langue, ce qui serait pour le moins paradoxal avouez-le si la chronique que je tiens n’était en elle-même parfaitement marginale et atypique.

 

Bref, les chocs ont été nombreux, consécutifs, si fréquents que notre autruche s’est habituée à ceux-ci, qu’elle a considéré que le changement devait être quotidien, que tout devait être bouleversé chaque jour, tel un maelstrom journalier au risque, s’il ne se produisait pas, de signifier une angoisse naissante, de provoquer une anxiété cruelle et envahissante.

 

De fait, l’autruche habituée qu’elle était à son petit rythme bien calme et solennel par un étrange retournement de son histoire et de la nôtre en est venue à considérer le chaos et les convulsions comme part entière de son environnement. Une journée sans chamboulement, perturbation ou branle-bas de combat, est devenue synonyme de stress profond, d’appréhension insupportable, de pressentiment douloureux.

 

Nous n’avons pas compris ceci immédiatement car, vous les savez bien, le langage autruchien de base n’est pas tel qu’on puisse le considérer comme aisément déchiffrable. Même les écritures étrusques ou mayas sont plus facilement compréhensibles que les sonnets de notre amie. C’est à vraie dire la jeune fille au pull rouge qui l’a noté en première constatant un matin que l’autruche volante, flottante et trébuchante était en train de manger une sandwich fait de pain complet, de culots d’ampoules en partie usagées, de beurre à 35% de matière grasse, de confiture de citrons doux et des vis de ma montre démontée pour l’occasion.

 

Le sandwich n’était pas surprenant en soi, nous en avions vu d’autre, mais le fait qu’elle changeait de chaînes de télévision à grande vitesse tout en regardant par la fenêtre, secouant la radio portable, et tapant sa tête contre la porte séparant le salon de la grand-rue avait amené notre jeune amie à conclure que l’absence de désordre ou fait révolutionnaire particulier depuis 33 heures – en fait 35 heures, 12 minutes, 5 secondes l’avait alors interrompue notre amie autruche volante, flottante et trébuchante – avait provoqué un phénomène de manque tout à fait symptomatique et avéré.

 

Maria et moi-même avons observé notre amie et sommes parvenus à la même conclusion.

 

Un séjour chez le médecin puis le pharmacien et le jardinier du quartier nous ont conduit à la constatation qu’il n’était pas évident de se désintoxiquer du phénomène révolutionnaire, de l’adrénaline des bouleversements convulsifs, de l’enthousiasme et l’apparence de bonheur apportée par le sentiment d’appartenir à un groupe, de vivre l’action, le moment, le présent, de participer à des flux historiques profonds, d’être moteur plutôt que sujets, tout cela ne pouvait être écarté par un revers d’un cou fort long.

 

Non, il fallait agir!

 

Pas de sédatif envisageable si ce n’était la tisane de feuilles de fraisiers et mûriers cueillies comme chacun le sait par nuit de pleine lune sur le lac de Hvolosur en Islande mais cela aurait été particulièrement onéreux, et nous ne sommes pas de généreux philanthropes comme vous l’aurez déjà amplement remarqué.

 

Ne restaient alors que deux options disponibles d’après la jeune fille au chemisier rouge, « soit entretenir un phénomène révolutionnaire de durée au moins équivalente à deux heures, cinq minutes et 7 secondes chaque après-midi, soit s’égarer dans le désert pendant quarante jours ». Le facteur révolutionnaire étant écarté pour le moment par essoufflement momentané restait la petite promenade de désert avec tente et chameau en prime, un délire de touriste moyen si nous n’avions oublié notre tente au départ et perdu le chameau après une demi-journée de marche.

 

Voici où nous en sommes… dans le désert, l’équivalent d’une cure de désintoxication pour autruche volante, flottante et trébuchante souffrant d’addiction au phénomène révolutionnaire.

 

Il fait chaud le jour, frais la nuit, et je me demande toujours ce que je fais ici, mais ceci vous l’aurez compris est une rengaine qui répond de la même problématique que celle rencontrée par notre autruche favorite.

 

Alors, cette thérapie du désert pourrait aussi bien avoir sur moi le même effet bénéfique que sur mon amie autruche. Pour l’heure je suis en période de transe mais heureusement le regard de Maria et ses caresses sur mon front fort las me font le plus grand bien.

 

Je vous laisse envisager les étoiles et galaxies qui pour l’heure se reflètent dans mes yeux.
sol526

Des différents temps qui s’écoulent, de celui de brel et de tant d’autres, de la pension de famille dans laquelle nous séjournons, des différentes langues que nous parlons, des discours que nous entendons et des personnes que nous voyons


Des différents temps qui s’écoulent, de celui de brel et de tant d’autres, de la pension de famille dans laquelle nous séjournons, des différentes langues que nous parlons, des discours que nous entendons et des personnes que nous voyons 

 

La pension de famille dans laquelle nous séjournons est modeste, assez petite, peut-être dix chambres, probablement moins, un salon avec des cavités inégales s’ouvrant sur une cour intérieur, dans laquelle il pourrait aisément pleuvoir si ce pays aride connaissait ce phénomène, le tout agrémenté de tapis, canapés, matelas, fauteuils rembourrés rouges, chaises d’écolier, bancs, coussins et poufs, tables basses, moyennes et hautes, lumières à pied et vieilles appliques sortant des murs mais retournées, ampoules suspendues et même trois néons, dont un qui marche parfaitement et les deux autres pas forcément, pas en même temps en tout cas, et par intermittence sûrement.

 

A l’arrivée de Maria dans cet endroit personne n’y passait beaucoup de temps car l’histoire se faisait ailleurs, les manifestations étaient quotidiennes, la vie était dehors, les gens hurlaient, criaient, dansaient, il y avait à la fois une peur invraisemblable, l’exaltation des lendemains qui chantent, le sentiment de pouvoir tout bousculer, l’horreur du présent et le dégoût du passé, l’impression que ce qui avait été supporté durant tant de décennies devait maintenant disparaître et ne pourrait en tout état de cause être vécu à nouveau, et naturellement la perception pleine et entière que la messe était dite, que tout était fait, qu’il n’y avait plus de retour en arrière possible, pour le meilleur ou le pire, la vie ou la mort, et que de ce combat entre deux adversaires inégaux l’un ou l’autre voire les deux tomberaient, mais qu’aucun ne resterait pareil après qu’avant.

 

Puis, le temps des convulsions est arrivé, chaque jour a amené sa part de nouveautés, de changements, jusqu’au matin sacré, le jour béni où tout a basculé en faveur des uns et contre les autres. C’est à ce moment-là que Maria aux yeux si profonds que toujours je m’y perds est parvenue à bousculer une foule toute acquise à sa cause et à obtenir qu’elle vienne démolir les murs de la prison dans laquelle nous croupissions avec tant d’autres. Ces jours-là ont duré des tonnes d’heures, ont pesé comme du plomb ou de l’or liquide, ont nivelé ce qui pouvait l’être, ont tout bouleversé, ont changé le cours des fleuves et la taille des montagnes, tout était possible, tout a été modifié, même le cours du destin, c’est ainsi.

 

Mais a suivi le temps des malentendus, celui de Brel et d’autres, celui des choses dites et non comprises et des non-dits trop bien compris, celui des voies de travers et des croisements mal empruntés, celui des trahisons et des virements, des retournements et des dénonciations, des sourires crispés et coincés, et progressivement les bruits se sont tus et les danses ont ralenti leur rythme endiablé, et les chants d’amour ou de haine sont devenus des cris et des menaces, des demandes et des revendications.

 

Nous sommes dans ce temps-là. Je ne sais pas ce qui viendra après.

 

Nous passons beaucoup de temps à l’intérieur de la pension de famille vautrée sur nos canapés et fauteuils, et nombreux sont celles et ceux qui viennent nous voir, ou plutôt viennent voir Maria ou la jeune femme au pull rouge, la fille de la propriétaire des lieux, car franchement qui voudriez-vous qui viennent voir ou entendre une autruche volante, flottante et trébuchante, équipée depuis peu d’un trombinoscope à coulisse exprimant par volutes de fumées et d’ombres des sonnets ridicules ou encore votre serviteur, pauvre âme en peine, amoureux éperdu de ladite Maria, et puis c’est tout, triste et déconfit, nostalgique de temps n’ayant jamais existé, déprimé comme avait pu l’être le grille-pain existentialiste avant sa disparition dramatique, et perplexe en permanence ?

 

Non, il n’y a pas photo, les visiteurs viennent voir Maria et la jeune femme aux habits rouges, parfois l’une, parfois l’autre, souvent les deux, ce sont la plupart du temps des jeunes gens, surtout des femmes, qui se réunissent et comptent leurs histoires des temps anciens, c’est-à-dire d’il y a quelques semaines, leurs pertes, leurs joies, et content leurs espérances et cherchent une boussole pour les mettre sur la voie de la rédemption, celle de tout un peuple perdu et contemplatif, demandant sans savoir s’exprimer vraiment, essayant de prendre la mesure de leur formidable épopée et de faire en sorte qu’elle ne s’arrête pas là, pas à mi-chemin, pas au milieu du gué, pas… enfin vous m’avez compris.

 

Il est arrivé que la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne ou le Yéti anarchiste voire l’extincteur fort sage, se trouvent là, ensemble ou séparément, et assistent à ces entretiens, ces écoutes car il s’agit surtout de cela, en observateurs libres et intéressés. Aux attentes mal exprimées, mal expliquées, imparfaitement conçues et présentées, mais passionnées, pleines de naïveté et de fraîcheur, ils ont, chacun à leur façon répondu évasivement, lourdement, effrontément au gré des circonstances « je vous ai bien compris, mais il faut savoir être patient, les attentes c’est une chose la capacité de réagir promptement et efficacement c’en est une autre, il faut s’appuyer sur des fondations solides pour construire un édifice de grande ampleur, Rome ne sait pas fait en un jour, il faut donner du temps au temps, les élites d’hier ne peuvent être toutes écartées, il faut écarter les fruits les plus gâtés mais pour l’instant conserver les autres, soyez à l’écoute et vigilant mais ne demandez pas le paradis ceci dit à la manière du porte-parole du Comité du salut, de la santé, du bien, de l’ordre, des droits et des libertés publics, »

 

ou encore, mais cette fois-ci selon les préceptes des Yétis anarchistes, opportunistes et contemplatifs « tout, voici ce qu’il vous faut, tout, ici, maintenant, et celles et ceux qui vous disent le contraire sont des mous avachis sur leurs privilèges qui ne comptent que sur eux-mêmes, veulent conserver leurs rôle, statut et puissance, sur votre dos, des vampires des temps modernes, vous devez demandez le soleil car on vous le donnera, tout est à vous, vous le méritez et l’aurez ».

 

L’extincteur fort sage a, par moments, eu un peu plus de succès, guère, mais un soupçon, en parlant des précédents historiques, en évoquant les grandes et petites révolutions, les révoltes et réformes et indiquant que tout s’inscrivait dans une longue et douloureuse marche des vivants vers la liberté.

 

Les jeunes gens ont écouté mais n’ont pas compris, ou plus exactement ils ont perçu que ce langage n’était plus le leur, qu’il sentait la naphtaline et le sirop de fleurs, la madeleine de Proust et la quatrième république, les torchons brodés et les discours pieux, et ils se sont détournés, poliment et gentiment, se concentrant sur les petits fours et des raisins secs, et se concentrant sur que Maria et à la jeune fille au chemisier rouge leur disait en réponse à leurs longues confessions exprimées durant des heures, des jours et des nuits. Les deux femmes les ont écouté, inlassablement, patiemment, répondant à peine, leur souriant de leurs lèvres ou paupières, avec ces étoiles dans les yeux que si peu reconnaissent.

 

C’est ainsi que les choses se sont passées et qu’elles se passent encore.

 

Lorsque enfin ces jeunes s’en vont et que je me retrouve avec Maria dans notre chambre au parfum de roses et que je lui demande pourquoi elle ne fait que les écouter elle me réponds qu’elle ne souhaitent pas que ces jeunes se perdent et que la vérité est en eux pas en elle, car chacun a sa vérité, qui ne demande qu’à s’exprimer et que des millénaires ont étouffée, mais cela je ne peux pas le comprendre car vous savez bien que Maria a un regard dans lequel je me perds en permanence, même et surtout lorsqu’elle me parle.

 

Je ne saurais vous dire ce qu’elle me dit, je ne saurais vous décrire ce que je vois dans ses yeux, peut-être simplement une part de bonheur qui jamais ailleurs ne s’est exprimée.

wall365

Des chemins divergents, de l’ermite dans le désert, de la révolution dans les montagnes, de la villa dans la campagne, et de notre anxiété naissante


Des chemins divergents, de l’ermite dans le désert, de la révolution dans les montagnes, de la villa dans la campagne, et de notre anxiété naissante

Nous étions unis et amis.

Nous étions un groupe compact d’amis, de divers genres, espèces ou natures, inséparables par la force des choses et des circonstances.

Nous avons traversé différents cycles, certains exaltants, d’autres dramatiques, enthousiasmants ou déprimants, la vie est ainsi faite, nous partions d’alpha et nous rendions vers oméga et entre les deux nous glissions le long d’une sinusoïdale biscornue.

Notre groupe était solide mais peut-être moins qu’il ne le paraissait.

L’unité provenait d’un lien qui nous soudait, très fort, l’incompréhension du monde et inversement.

Maintenant, tout a changé. Ce liant était soluble dans l’eau de la révolution.

Les amitiés d’hier disparaissent. Celles de demain ne sont pas encore formées. Tout est sujet à caution et aléa. Plus tard nous dirons peut-être c’était prévisible, inscrit dans notre destin, il ne pouvait pas en être autrement mais pour l’heure ceci n’est pas clairement lisible. Il y a des croisements ou giratoires que nous empruntons les uns après les autres, comme si nous nous rapprochions d’une grande ville, et nous essayons d’aller à droite, gauche ou tout droit en fonction des choix que nous faisons sur le moment, sans avoir la possibilité de réfléchir, sans avoir le luxe de l’approximation, ou de la marche arrière, et ces choix qui s’accumulent, ces lignes de l’ombre que nous traversons les unes après les autres, nous rapprochent ou nous éloignent d’une certaine forme d’évolution, de nos vies je veux dire. Cette direction générale semble être celle de la séparation, je crois pouvoir le dire sans me tromper. Nous étions toujours ensembles mais tel n’est plus le cas.

Je me préoccupe de mon ami grille-pain existentialiste mort au combat, torturé et suspendu à un arbre avant d’être dépecé et brûlé. C’est atroce. Je l’ai ramené avec nous, nous c’était l’autruche volante, flottante et trébuchante et moi-même, errant dans la périphérie d’une agglomération géante sans nom dans un pays de misère et de disette, triste auparavant, gai maintenant, et demain je ne sais pas.

Nous avons retrouvé Maria et celle-ci a sombré dans une forme de tristesse teintée de nostalgie et remords. Elle est toujours aussi belle, son regard est bien entendu aussi profond qu’auparavant et je vous assure que je m’y noie tout aussi souvent, mais il y manque un zeste d’espièglerie et en lieu et place s’y trouve une once de mélancolie qui la transforme en profondeu.

L’autruche ne sait pas, ne comprend pas, ne réalise pas, mais son cerveau en perplexité permanente renvoie des ondes de sourde tristesse. Elle a recommencé à chanter ses chants ineptes et ridicules, prononcer des sonnets ou poèmes indigestes au possible mais il y manque cette folie douce qui parfois leur conférait un cachet surréaliste. Ce matin, au petit-déjeuner, dans la pension où nous logeons au milieu de rescapés des derniers évènements, protégés par une charmante dame et sa fille, une jeune femme enthousiaste et délicieusement cynique portant toujours un vêtement rouge, notre amie autruchienne volante a ainsi dit à peu près ceci « la rivière longe et se prolonge, le chemin se ratatine, les gens se perdent se retrouvent et se perdent, forcément, la forêt se referme, la pluie se forme et s’abat, le soleil est rouge, pas jaune, pas orange, rouge, le pont traverse mais personne ne l’emprunte, tout le monde marche mais personne ne s’arrête pourtant il faudrait mais cela nul ne le sait, et tous se perdent car il y a trop de monde, trop de circonstances, trop de tout, et moi je ne comprends rien, mais je marche aussi, je crois que je ne saurais même plus voler, tant pis ». Maria et moi nous sommes regardés mais n’avons pas commenté, cela n’était pas nécessaire, nous nous comprenons sans avoir besoin de parler.

L’extincteur fort sage n’a pas entendu car il a dorénavant la charge d’un site internet qu’il a établi et qui compile tous les faits révolutionnaires de ces temps-ci et les met en rapport avec ceux des temps précédents. Il y a beaucoup de va et vient dans son bureau car certains ont considéré qu’il y avait là une forme d’anticipation des évènements qui était utile, ou remarquable, ou intéressante. Je ne sais pas. Lui-même ne le sait pas et a avoué que plus il lisait ces phénomènes et plus il était évident que la volatilité de telles situations les rendait très difficilement lisibles et que ceci était inversement proportionnelle au nombre de penseurs et sages de toutes sortes qui prétendent avoir tout compris. « Ce qui est évident » a-t-il dit en dévorant un plateau en inox « c’est que tout peut basculer à tout moment dans un sens comme dans un autre, que nous vivrons des extrêmes de bonheur et malheur mais plus beaucoup de situations neutres, que nous serons souvent très heureux et souvent très malheureux et qu’entre-temps nos oreilles résonneront de façon insupportable en entendant les cris d’une part des gens qui souffrent et d’autre part des gens qui savent. Méfiez-vous de ces derniers, car, par définition, ils ne savent rien ». Puis, très affairé, il est reparti dans son bureau avec ses proches élèves et nous ne l’avons plus vu depuis. Nous le reverrons peut-être ce soir, peut-être demain, peut-être pas.

Les trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca sont partis hier suivant un bonimenteur portant cape rose lui aussi disant qu’il désirait s’exiler dans le désert pendant quarante jours et quarante nuits, comme le Christ, et que ses adeptes et apôtres étaient la bienvenue. Nous avons essayé de les dissuader mais ils n’ont pas écouté, ledit homme saint les ayant prévenus par avance que leurs plus proches amis les trahiraient et tenteraient de les écarter de la voie sainte et la voix sacrée. Comme en plus il a eu l’intelligence de leur parler de Piero, du songe de Constantin et de la possibilité de trouver Arezzo dans le désert, notre degré de conviction a diminué fortement. Avant de partir j’ai juste eu le temps de dire au prophète à la cape rose : « s’il arrive quoi que ce soit à ces pingouins timbrés je t’arracherai les yeux et les ferai bouffer par l’autruche, compris ? » Je ne sais pas s’il a compris mais il s’est touché les paupières avec ses doigts noircis ce qui m’a fait déduire que peut-être tel avait été le cas.

Le Yéti anarchiste est plus impliqué que jamais dans son groupe d’anarchistes opportunistes, contemplatifs et opportunistes et aux dernières nouvelles il aurait l’intention de rejoindre une autre révolution de l’autre côté des montagnes. Il aime les montagnes vous le savez bien. Quant à savoir où ces montagnes sont, je n’en sais rien. Je lui ai d’ailleurs demandé où elles étaient et il m’a simplement affirmé : « l’important n’est pas là. Il faut que la révolution enflamme toutes les villes et pays. Peu importe lesquels. Bientôt elle embrasera le monde du désert puis celui des villes, nul ne sera épargné, pas plus le sud que le nord, l’ouest que l’est, car tous souffrent sous une chape de béton corrompue, d’information contrôlée, d’argent usurpé, et nous ferons exploser tout cela ».

Puis il est parti, avec un groupe d’amis à lui nous disant qu’il reviendrait bientôt, qu’il serait avec nous en pensées, qu’il n’oublierait jamais le regard de Maria.

La machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne s’est assagie et domine de mieux en mieux son sujet. Elle apparaît sur les écrans des chaînes de télévision populaires et démocratiques instaurées pour le bien de la révolution, son suivi et épanouissement pour le bonheur des peuples pour les siècles des siècles. Tout à l’heure, par exemple, nous l’avons entendu s’adresser à des syndicalistes et leur dire : « nous vous avons compris, la corruption des classes dirigeantes précédentes avait conduit à une expropriation de fait des richesses de notre pays. Aujourd’hui nous sommes tous remis au travail pour le bien du peuple, avec le peuple, et pour lui, il n’y a plus d’autre alternative. Sur un terrain desséché nous œuvrons à son irrigation et l’émergence de nouvelles cultures et de futures récoltes pour les générations à venir. Que chacun et chacune ait compris que dans de telles circonstances les revendications devaient prendre en compte un réalisme certain et s’inscrire dans la durée nous paraît d’une exceptionnelle sagesse et marque avec le sceau du sacré le choix de nos concitoyens… » Il s’est installé dans la villa de l’ancien secrétaire d’état au sport et à la jeunesse transformé en comité de salut populaire et public pour le bien-être des générations à venir. Il y réside seul puisque nous avons préféré rester dans notre pension de famille. Pour l’aider à remettre en état cette petite bâtisse d’à peine 500 mètre carrés entouré d’un parc d’essences tropicales, il a proposé à des étudiants au chômage d’y travailler chaque matin avant de se rendre à leurs manifestations quotidiennes.

Ne restent donc autour de cette table de laquelle je vous écris ces quelques lignes que nous trois, ainsi que la jeune fille au pull rouge, et nous devisons de chose et autre, conjecturons sur ce qui a été et anticipons ce qui viendra. Il y a beaucoup à dire et peu à commenter. Le temps s’est accéléré et les évènements aussi mais leur lecture et interprétation aussi.

Chacun et chacune choisit son chemin, c’est ce que l’on dit, mais c’est totalement faux, c’est la pression de nombreux facteurs intérieurs et extérieurs qui nous influence et le choix que nous opérons n’est jamais libre.

Nous sommes prisonniers de notre passé, de notre présent, du passé de tous nos contemporains et de leur présent, et tous ensemble nous essayons tant bien que mal de faire un futur qui lui ne nous attend jamais.

Je sirote une tasse de thé. Je n’aimais pas le thé auparavant. Je ne l’aime pas maintenant. Mais, c’est ainsi. Peut-être n’est-ce même plus du thé, allez savoir… peut-être cela n’a-t-il jamais été du thé, après tout qu’elle importance cela peut-il avoir.

Du dehors viennent des cris de joie. Ceci me ravit mais une sourde appréhension enfle dans ma poitrine.

Je crois qu’il en est de même pour Maria.

Je ne sais et ne comprends rien, mais cette anxiété me trouble.

wall20