De ma cinquième leçon dans le désert


De ma cinquième leçon dans le désert

 

Les dunes sont un peu moins hautes, leur épiderme moins profond, leur sable moins chaud, leur chaleur moins accablante. Il est plus aisé pour moi de suivre le pas de Maria au regard si profond que je m’y suis perdu, de la jeune fille aux cheveux rouges, et de l’autruche volante, flottante et trébuchante.

 

Peut-être s’agit-il d’une simple impression, peut-être me suis-je habitué à la douleur et à l’accablement, on s’habitue à tout, surtout lorsque le choix n’existe pas, pour autant qu’il y ait réellement un choix dans ce que nous vivons et faisons.

 

Les paysages sont peut-être beaux, peut-être laids, cela n’a pas d’importance, lorsque chaque pas est une souffrance le beau et le laid n’existent plus, ne reste que le présent et éventuellement une parcelle du futur très proche.

 

Le passé ne laisse même plus d’ombre, rien, absolument rien, car il n’y a pas vraiment d’ombre dans un désert, comment pourrait-il y en avoir dans ce face à face impitoyable entre l’astre luisant tout là-haut et le reste, une étendue de sable, de cailloux, de branchages morts ou tout juste, des collines planes, des semblants de routes ou  d’anciens oueds perdus dans une mort apparente.

 

Il n’y a pas d’ombre, il n’y a pas de mémoire, il n’y a pas de souvenir, tout n’est que dans l’instant, la survie, la nécessaire survie au-delà de la souffrance, c’est ainsi.

 

Je marche avec peine derrière mes deux amies tenant dans ma main droite le bout des plumes d’autruche de mon amie si fidèle qui prononce quelques mots tous les quart ou demi-heure, pour me remonter le moral, pour m’encourager, c’est ainsi que je le conçois car je ne sais toujours pas ce qu’elle veut dire, mais depuis hier cela n’a plus d’importance, valse, cloche, berger, manger, toucher, avancer, toujours, ainsi, demain, jamais, dès l’aube, cormoran, vole, toujours, marcher, ici, encore, toujours, pas d’abandon, pas de cris, pas de pleur, juste devant, jamais autrement, la danse, le chant, la musique, la peinture, les joies, les choses, la couleur verte, le rose aussi, le rouge peut-être, Saint-Pétersbourg, ici, toujours, devant, maintenant, Virgile.

 

Les deux jeunes femmes avancent et se parlent méthodiquement, patiemment, imperturbablement, se retournant de temps en temps pour surveiller mon train, me souriant avec candeur et ingénuité, me tendant parfois une gourde qui semble ne jamais se tarir, des visages resplendissants en dépit de la chaleur que je suis le seul à vraiment ressentir, des yeux tracés façon égyptienne, celle de l’antiquité, celle de tous les temps, de toutes les femmes, et je ne dis rien car ma bouche est sèche même après avoir bu, peut-être également parce que je n’ai rien à dire, car dans le désert tout se perd, tout s’oublie, tout se tarit, tout disparait dans une gangue de chaleur et d’épuisement, dans une zone de non-droit ,de non-vie, de non-être, il n’y a plus que des souvenirs perdus, des ombres anéanties, des disparitions finales et définitives, tout a été absorbé et rien ne sera retrouvé, tout est englouti, tout est avalé.

 

La mémoire se perd dans le désert et je ne saurais même pas dire s’il s’agit-là d’une cinquième leçon car j’ai oublié quelles étaient les autres, je ne sais plus ce que hier était, ce qu’avant était, qui ou quoi ou comment, rien.

 

Je me pose des questions très simples, mon nom, mon prénom, ma ville de naissance, les prénoms et noms de mes parents, mes adresses passés, les noms de mes amis, les lieux où j’ai vécus, mais tout s’est perdu dans un flou inépuisable, indécelable, une zone vierge difficile à cerner, je ne me rappelle de rien.

 

Maria a parlé ce matin de nos amis égarés mais je ne me suis même plus souvenu qui ils étaient, où ils sont partis, et pourquoi, et quand, et comment.

 

Tout s’est évaporé.

 

La jeune fille aux yeux rouges a mentionné des évènements et des sursauts, des révolutions et des contre-révolutions, des combats gagnés et d’autres perdus, mais je ne me souviens pas de quelle révolution il s’agit, j’ai perdu le sens de ce qui a été, ne reste que l’instant présent dans ce pays de misère, ce désert sans ombre, ce désert de lumière qui ne s’abrite derrière aucun artifice et prolonge le présent à perte de vue et de sensation.

 

Il n’y a rien d’autre.

 

Ne me demandez pas qui je suis car je ne le sais pas.

 

Je ne sais d’ailleurs même pas qui vous êtes, vous, à qui je m’adresse, des lecteurs inconnus, des yeux absents, des paroles qui s’effacent.

 

Le désert absorbe tout et ne rend rien.

 

Le désert est silence et lumière, il n’y a rien à voir, entendre ou dire, il n’y a pas d’ombre, pas de souvenir, pas de passé, pas de futur. Pas d’ombre, vous rendez-vous compte ?

 

Pas d’ombre.

 

Pas de mémoire.

 

Un rien qui résonne plus que le plus grand bruit.

 

Les dunes sont un peu moins hautes, leur épiderme moins profond, leur sable moins chaud, leur chaleur moins accablante. Il est plus aisé pour moi de suivre le pas de Maria au regard si profond que je m’y suis perdu, de la jeune fille aux cheveux rouges, et de l’autruche volante, flottante et trébuchante.

 

Peut-être s’agit-il d’une simple impression, peut-être me suis-je habitué à la douleur et à l’accablement, on s’habitue à tout, surtout lorsque le choix n’existe pas, pour autant qu’il y ait réellement un choix dans ce que nous vivons et faisons.

 

Les paysages sont peut-être beaux, peut-être laids, cela n’a pas d’importance, lorsque chaque pas est une souffrance le beau et le laid n’existent plus, ne reste que le présent et éventuellement une parcelle du futur très proche.

 

Le passé ne laisse même plus d’ombre, rien, absolument rien, car il n’y a pas vraiment d’ombre dans un désert, comment pourrait-il y en avoir dans ce face à face impitoyable entre l’astre luisant tout là-haut et le reste, une étendue de sable, de cailloux, de branchages morts ou tout juste, des collines planes, des semblants de routes ou  d’anciens oueds perdus dans une mort apparente.

 

Il n’y a pas d’ombre, il n’y a pas de mémoire, il n’y a pas de souvenir, tout n’est que dans l’instant, la survie, la nécessaire survie au-delà de la souffrance, c’est ainsi.

 

Je marche avec peine derrière mes deux amies tenant dans ma main droite le bout des plumes d’autruche de mon amie si fidèle qui prononce quelques mots tous les quart ou demi-heure, pour me remonter le moral, pour m’encourager, c’est ainsi que je le conçois car je ne sais toujours pas ce qu’elle veut dire, mais depuis hier cela n’a plus d’importance, valse, cloche, berger, manger, toucher, avancer, toujours, ainsi, demain, jamais, dès l’aube, cormoran, vole, toujours, marcher, ici, encore, toujours, pas d’abandon, pas de cris, pas de pleur, juste devant, jamais autrement, la danse, le chant, la musique, la peinture, les joies, les choses, la couleur verte, le rose aussi, le rouge peut-être, Saint-Pétersbourg, ici, toujours, devant, maintenant, Virgile.

 

Les deux jeunes femmes avancent et se parlent méthodiquement, patiemment, imperturbablement, se retournant de temps en temps pour surveiller mon train, me souriant avec candeur et ingénuité, me tendant parfois une gourde qui semble ne jamais se tarir, des visages resplendissants en dépit de la chaleur que je suis le seul à vraiment ressentir, des yeux tracés façon égyptienne, celle de l’antiquité, celle de tous les temps, de toutes les femmes, et je ne dis rien car ma bouche est sèche même après avoir bu, peut-être également parce que je n’ai rien à dire, car dans le désert tout se perd, tout s’oublie, tout se tarit, tout disparait dans une gangue de chaleur et d’épuisement, dans une zone de non-droit ,de non-vie, de non-être, il n’y a plus que des souvenirs perdus, des ombres anéanties, des disparitions finales et définitives, tout a été absorbé et rien ne sera retrouvé, tout est englouti, tout est avalé.

 

La mémoire se perd dans le désert et je ne saurais même pas dire s’il s’agit-là d’une cinquième leçon car j’ai oublié quelles étaient les autres, je ne sais plus ce que hier était, ce qu’avant était, qui ou quoi ou comment, rien.

 

Je me pose des questions très simples, mon nom, mon prénom, ma ville de naissance, les prénoms et noms de mes parents, mes adresses passés, les noms de mes amis, les lieux où j’ai vécus, mais tout s’est perdu dans un flou inépuisable, indécelable, une zone vierge difficile à cerner, je ne me rappelle de rien.

 

Maria a parlé ce matin de nos amis égarés mais je ne me suis même plus souvenu qui ils étaient, où ils sont partis, et pourquoi, et quand, et comment.

 

Tout s’est évaporé.

 

La jeune fille aux yeux rouges a mentionné des évènements et des sursauts, des révolutions et des contre-révolutions, des combats gagnés et d’autres perdus, mais je ne me souviens pas de quelle révolution il s’agit, j’ai perdu le sens de ce qui a été, ne reste que l’instant présent dans ce pays de misère, ce désert sans ombre, ce désert de lumière qui ne s’abrite derrière aucun artifice et prolonge le présent à perte de vue et de sensation.

 

Il n’y a rien d’autre.

 

Ne me demandez pas qui je suis car je ne le sais pas.

 

Je ne sais d’ailleurs même pas qui vous êtes, vous, à qui je m’adresse, des lecteurs inconnus, des yeux absents, des paroles qui s’effacent.

 

Le désert absorbe tout et ne rend rien.

 

Le désert est silence et lumière, il n’y a rien à voir, entendre ou dire, il n’y a pas d’ombre, pas de souvenir, pas de passé, pas de futur. Pas d’ombre, vous rendez-vous compte ?

 

Pas d’ombre.

 

Pas de mémoire.

 

Un rien qui résonne plus que le plus grand bruit.

 

§511

D’une découverte bouleversante, d’Alice et de Dante, de la mort et de l’espoir


D’une découverte bouleversante, d’Alice et de Dante, de la mort et de l’espoir

 

Je ne sais pas très bien comment vous dire cela… je n’ai pas de mot à ma disposition pour décrire ce que j’ai vu.

 

Pourtant les semaines qui précèdent n’ont pas été avares de situations cruelles, infortunées, maudites et cruelles. J’ai subi tant et plus. Avec mes amis j’ai déambulé dans un pays de misère, de silence et d’ombre.

 

J’ai vu le reflet de la mort dans les objets dérisoires laissés à l’abandon par une population meurtrie et déplacée, j’ai senti cette nauséabonde odeur dans les poussières qui flottaient au-dessus des lieux abandonnés, j’ai ressenti son poids dans les scènes de solitude et de silence qui se sont succédées les unes après les autres dans notre errance détestable, je l’ai frôlée dans les tortures infligées dans cette prison sans nom de ce pays sans nom aux mains de ce gentil policier aimable et souriant qui chaque jour m’a rappelé que la désolation des âmes n’étaient pas chose inconnue sur cette noble et belle terre, j’ai pleuré, crié, regretté pour finalement me taire et me recroqueviller sur moi et cesser d’espérer simplement pour essayer d’oublier l’espoir et survivre comme je pouvais, un jour après l’autre, une heure après l’autre, j’ai revu mes amis mais ne me suis pas senti revivre pour autant car la peur de ce qui était advenu à nos autres amis, dont Maria au regard si profond que je m’y suis souvent perdu, m’a pris sous son aile protectrice et ne m’a plus lâché jusqu’à ce que finalement les portes de la prison s’ouvrent et que le poids d’une révolution invraisemblable dans un pays sans nom, une terre de misère, nous réunisse à nous nouveau et nous permettre de participer à un grand élan d’optimisme et de joie, sauf, sauf que manquait toujours à l’appel notre regretté grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme.

 

Notre groupe si compact auparavant s’est dispersé et tandis que certains sont devenus des protagonistes incontournables des évènements déroutants et enthousiasmants déroulants leurs feux et leur joie devant la pension de famille qui nous abrite, les autres, essentiellement moi et l’obscure et perplexe autruche volante, flottante et trébuchante, se sont mués en observateurs timides et disgracieux, perdus dans un monde et une réalité qui les dépassent, errant comme des fantômes d’un autre âge dans une cité interdite et ignorée.

 

Bien entendu, ceci je ne le partage pas avec mes amis.

 

Je ne veux pas qu’ils sachent que derrière ma façade de tous les jours, mon sourire imbécile, mes propos mesurés et parfois appropriés et adéquats, se cache un individu meurtri et à tout jamais blessé, non pas dans sa chair car ceci se répare, se soude, cicatrise, mais dans son être le plus profond, un être flétri et apeuré, surtout lorsque tombe la nuit, lorsque le noir de la nuit recouvre tout tel un linceul opaque, lorsque la solitude emplit tout ce qui vit, recouvre tout d’une couverture de sang et de solitude et là, même si Maria s’endort dans mes bras, apaisée, soulagée, épuisée, heureuse de sa journée passée à ouvrir les portes des prisons, libérer les âmes maudites, comme la mienne auparavant, fière d’être pleine et entière dans ce courant qui sauve et qui change la destinée d’un monde trop habitué au désespoir, même si son visage respire la beauté, reflète la farouche beauté des femmes de tous les temps et tous les lieux, même si sa présence me renforce et me fait revivre, un peu, je sombre, je tombe dans un puits sans fond mais pas celui d’Alice, non, celui de Dante, celui des prisonniers de leur destinée et de leur frayeur, je sombre dans un tunnel froid et sans lumière, une grotte sans lueur, je perds mes repères et je retrouve le pays de mes cauchemars, ceux de tous les temps et tous les hommes, le regret, le remord, la peur, la solitude et la mort, car c’est bien de cela qu’il s’agit, savoir que l’on a été pour ne rien être et s’en aller sans intérêt aucun, sans aucune sorte de signification sinon d’avoir été le pantin ou le jouet du destin, non pas du sien mais des autres, et ceci me torture plus encore que le gentil policier qui s’occupait de moi en prison, et je ne dors plus, cela fait des nuits et des nuits que je ne dors plus, que mes paupières se refusent de me donner la paix, de me laisser vivre une nuit de sommeil, je n’en parle pas, je ne le dis à personne car tout est déjà si glauque, je ne veux pas que Maria le sache, je ne veux pas que mes amis le ressentent, car tous doivent vivre, et respirer, et retrouver le courage et la fierté, la joie et le bonheur, la vie, le bonheur de la vie, la chance de la vie, qu’ils retrouvent ces sentiments de plénitude et de joie, et que restent en moi le reste et le reste, tout le reste, les souvenirs et les regrets, les remords et les ombres des fossoyeurs, car j’en ai été un, comme tous les autres humains, et je ne souhaite pas que cela ombrage la plénitude retrouvée de Maria au regard si profond que je m’y perds tout le temps, de l’extincteur si sage, du Yéti anarchiste, de la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne qui vient de gagner du galon et d’être promue secrétaire général du nouveau parti de salut public et trésorière de la banque des dépôts, consignations et refuge humanitaire des faucons philanthropes, et des trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca, je ne veux pas qu’ils sachent, qu’ils perçoivent ma peine, qu’ils décèlent ma peur, mes frayeurs, non je ne veux pas.

 

Je ne veux pas qu’ils sachent que ce matin, l’autruche volante, flottante et trébuchante et moi avons retrouvé le grille-pain existentialiste pendu à une branche, le fil électrique accroché à une branche et le restant du corps carbonisée, au-delà de l’imaginable, les parties de plastique noir fondues, le métal noirci et meurtri, tordu, les grilles arrachées, le socle découpé en treize parties distinctes.

 

Comment cela a-t-il pu se produire ?

 

Pourquoi une telle cruauté ?

 

Pourquoi ?

 

L’autruche n’a pas compris tout de suite mais s’est ensuite mise à pleurer tout en jacassant quelque chose de totalement incompréhensible.

 

Je l’ai ramenée à la pension et ai demandé à la jeune fille au manteau rouge de lui servir une tisane au miel, puis suis revenu sur les lieux du crime, ai détaché mon ami meurtri, l’ai déposé sur un drap et l’ai ramené avec moi.

 

Je suis assis au bord de mon lit.

 

Mon cher ami est étendu dans son drap noirci.

 

Maria n’en saura rien, pour le moment.

 

Je ne sais que faire. Tout est perdu, probablement, même l’honneur, l’humain n’est plus rien, le vivant non plus, je ne sais plus que faire. Du dehors viennent des cris de joie et d’autres de désolation. Que l’on m’explique un jour qui l’a emporté. Pour l’heure je m’en fiche, je songe simplement à cet ami disparu dans les pires conditions.

 

La vie suit son cours, implacablement, sur un lit de pierres et galets abandonnés, dans ce pays de misère qui n’a pas de nom.

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D’un vieil homme sous un arbre, de Maria, du silence qui se rompt, de l’espoir et de Saint-Pétersbourg, du reste aussi 


D’un vieil homme sous un arbre, de Maria, du silence qui se rompt, de l’espoir et de Saint-Pétersbourg, du reste aussi

Le vieil homme est assis sous un arbre. Nous le regardons avec surprise et appréhension. Nous n’avons vu personne depuis des jours.

Nous marchons sur une route bitumée, au milieu d’un perdu sans âme, sans bruit, sans ombre. Il ne reste que des souvenirs dérisoires, des pans de mémoire qui nous échappent, des morceaux de vie que nous ne connaissons pas, ne discernons pas, ne percevons pas, des parcelles de temps abandonnées, sans autre forme de procès. Il n’y a rien. Les pas qui sont les nôtres ne se font l’écho d’aucun autre. Nous marchons vers l’avant, le Nord, sans le perdre, mais après avoir perdu tout espoir car ce pays n’en a plus. Il n’a y rien. Plus rien. De la poussière à perte de vue sur des objets du quotidien démantibulés, désarçonnés, perdus, qui nous laissent perplexes et sans voix ni voie.

Il est là. Il est sans âge. Il est maigre. Il est desséché. Une forme de vie dans un univers qui en est privé.

Nous sommes anxieux de l’entendre, de savoir ce qui s’est passé, où sont les enfants qui riaient mais ne sont plus là, où sont leurs parents, pourquoi ces tâches ocres, pourquoi ces lignes de sang, pourquoi ces traces de violence. Cela fait des jours que nous nous interrogeons. A chacun sa parcelle de vérité ou son illusion de réalité, sa part des choses, de mensonge ou de perplexité. Il y a probablement du vrai dans chacun de nos propos et réciproquement du mensonge dans chaque déduction. Il n’y a plus de causalité à Saint-Pétersbourg aurait pu dire l’autruche volante, flottante et trébuchante si elle ne s’était précipitée en première à la rencontre du vieil homme.

Elle est à ses côtés et le regarde dignement sans dire un mot, attendant qu’il ne parle. Elle a été rejointe par les trois pingouins qui eux se sont exprimés avec infiniment de difficulté et ont demandé de manière si dérisoire que j’en aurais pleuré si les larmes pouvaient encore couler sur mes joues si c’était lui Piero mais évidemment il n’a pas répondu.

Il n’a pas parlé. Il ne s’exprime pas en mots intelligibles mais son regard en dit plus qu’un long roman. Ses yeux sont las, frappé par un malheur que nulle phrase ne pourra jamais décrire.

Nous ne sommes pas des voyeurs car il n’y a rien ou presque à voir. Nous sommes curieux car nous sommes des vivants et nous souhaitons comprendre ce qui se trouve dans les coulisses, ce qui se cache derrière ce drame.

Est-ce pourtant si important ? Est-ce que savoir ce qui s’est précisément déroulé ici il y a quelque temps est essentiel ? Nous ne pouvons rien faire.

Mais Maria diffère dans son intelligence de la situation. Elle m’interrompt avant même que je n’aie pu faire le moindre commentaire et nous présente au vieil homme, comme pour le rassurer même si elle sait bien sûr qu’il ne l’écoute pas qu’il vit dans une réalité, un univers qui dépasse notre entendement. Elle le fait avec une délicatesse extrême. Mais lui ne répond pas, n’opine même pas du chef, se contente de regarder le monde intérieur qui est le seul qu’il reconnaisse maintenant avec ses horribles images qui tarauderont son esprit pour le restant de ses jours.

Puis, Maria lui propose de l’eau et un fruit, mais il n’en veut pas. Il secoue vaguement le majeur de sa main gauche et l’index mime le même mouvement, il ne souhaite pas boire, il ne souhaite pas manger.

Depuis combien de temps ne mange-t-il plus ? Depuis combien de temps ne boit-il plus ?

L’extincteur fort sage et salvateur souhaite se porter à son secours, l’allonger sur une vieille banquette de voiture qui gît inanimée un peu plus loin près d’un enchevêtrement indistinct de métal, de plastique rouge et vert et de tissus déchirés et souillés.

Maria l’en empêche et nous demande de reculer de quelques pas, de lui laisser de l’oxygène pour respirer et du temps pour s’exprimer.

Elle me dit avec son regard, car ceci me suffit, qu’elle souhaite savoir car elle doit savoir car si l’on veut influencer l’avenir il faut savoir le passé, car s’il y a une chance, une seule, piteuse et unique, de sauver la vie d’un vivant il faut la connaître, la comprendre, l’explorer et l’utiliser au maximum de ses capacités, car il n’y en aura pas de seconde. Je la comprends.

Je l’aime dans cette invraisemblable faculté de démêler les tenants et aboutissants de tout ce que la vie lui présente comme interrogation, question, problème ou défi, elle est la femme de tous les temps et lieux, de toutes les vies, celle qui porte le monde sur ses épaules mais que le monde ne reconnaît pas.

Elle nous repousse avec douceur y compris la machine à gaz rondouillarde qui ne comprend mais et le radiateur jaune artiste sur les bords qui souhaitait, avant de pénétrer dans ce pays sans vie dépouillé de son âme et des relents de son cœur, dépeindre la beauté des choses, retrouver dans chaque détail de la vie ses extraordinaires et saisissantes lueurs mais ici ne le peut plus car il n’y a ici aucune trace de vie et les choses qui restent sont des fantômes sans passé et peut-être sans futur car il n’y certainement plus de présent en ce lieu éloigné de tout.

Elle s’accroupit et lui parle doucement avec cette voix d’au-delà de l’espérance que nous ne comprenons pas toujours, nous ne saisissons pas ses mots, ne percevons pas la signification de ce qu’elle dit ou pense ou fait comprendre au vieil homme mais doucement, subrepticement, à la vitesse lente du soleil qui se déplace au zénith celui-ci ouvre sa coquille fermée depuis des lustres et penche son visage vers elle.

Elle pose sa main sur son genou et lui tourne la tête vers elle.

Elle continue de marmonner ces mots de toutes les espérances et de toutes les nécessités particulièrement celle de la vérité. Il l’écoute maintenant et la regarde comme on regarde un oiseau qui virevolte dans le ciel ou la rivière qui coule.

Et bientôt avec un son caverneux sans mélodie ni sonorité il la regarde fixement lui saisit son avant-bras gauche, celui du cœur, et dit ‘POURQUOI ?’ puis je jure avoir vu deux choses se produirent en même temps, une lueur humide dans son œil et ses paupières se refermer.

Nous sommes interdits. Lui est fixe et immobile.

Maria regarde le pauvre hère qui s’est refermé. Il n’y a décidément plus d’espoir à Saint-Pétersbourg mais je ne le dirai pas à Maria, en tout cas pas maintenant.

Le temps s’est figé. L’air s’est solidifié. La chaleur s’est plastifiée. Nous sommes purement et simplement figés dans une parenthèse du temps. Ce que cela veut dire, combien de temps cela durera et pourquoi, je n’en sais absolument rien.

Maria le sait peut-être mais ses yeux également se sont clos et ses joues ont pali.

Poourquoi ?
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Du silence assourdissant, des chorégraphies de Béjart, du rève de Constantin et des questions sans réponse


Chronique – 57

Du silence assourdissant, des chorégraphies de Béjart, du rève de Constantin et des questions sans réponse

Le silence, voici ce qui me frappe, la chose la plus étrange qui soit, une hésitation du temps me semble-t-il, le rappel que nous ne sommes pas grand-chose, une parenthèse entre un néant et un autre néant, mais souvent une réalité qui nous échappe, un éclairage sur une partie de nous-mêmes que nous ne connaissons pas ou préférerions ne pas connaître, un éclairage différent sur ce qui nous entoure car, avouons-le, nous sommes habituellement plongés dans un océan sonore implacable qui nous dévore, nous épuise, nous marque au fer rouge, sans que nous ne nous en rendions vraiment compte, une plaie d’autant plus vive que nous ne la notons même plus tant elle est ancrée dans nos veines, notre chair, notre esprit. Et là, mes pauvres amis et moi-même, somnambules, pantins dérisoires déambulant dans un pays qui jour après jour s’avère plus sinistre et éreintant que la veille, nous sommes submergés par cet intense et menaçant silence.

Même le vent se tait, même les objets semblent s’être enrobés d’ouate et lorsqu’ils chutent le font avec un forme délibérée de quiétude probablement inversement proportionnelle au délire qui a du précéder notre venue en ces lieux.

La poussière est partout, je l’ai dit, le sable s’incruste partout et nous isole du monde d’avant, nous progressons mais sans réellement comprendre où nous nous trouvons et sans comprendre ce qui s’est vraiment passé.

Cet endroit, ce pays ou lieu, ordinaire et banal, vidé de ses vivants, sans explication particulière mais sans que la violence rentrée qui se dévoile par-ci par-là ne nous laisse l’illusion d’un départ calme, serein et pacifique, nous emplit d’un terrible sentiment de terreur, d’injustice et, admettons-le, de peur.

Le bruit de la vie n’est plus là. Celui de la mort est partout, et celui-ci est d’évidence exprimée par une absence flagrante de sons. Lorsque nous marchons nous ne parlons pas et lorsque nous nous arrêtons nous murmurons, chuchotons, bredouillons quelques mots ou syllabes mais sans que cela ne forme autre chose que des demi ou quart de phrases sans véritables signification autre que l’onomatopée. Il n’y a que Maria et l’extincteur qui sortent du lot, de par leur force de caractère. C’est ainsi.

Le Yéti anarchiste souvent si débonnaire, drôle et bavard ne dit plus rien et se contente de faire des gestes vagues, des sortes d’auréoles larges finement chorégraphiées, façon Béjart pourrait-on dire si l’on avait le souhait d’ironiser sur ce qui se passe. Il y a quelques minutes il a tendu le bras dans un geste éloquent et ample vers une sorte de balançoire accrochée à un vieil arbre qui s’il était vivant serait d’évidence boiteux et qui était légèrement en mouvement, insidieusement, doucement, tristement, et le plus surprenant était que le cliquetis marqué par le frottement du vieux câble sur l’assise était presque inaudible, à peine perçu par nos oreilles, un chuintement désinvolte et terrorisant par sa signification… Où sont les enfants qui se sont amusés à cet endroit ? Qu’est devenu le rire de la petite fille ou du petit garçon qui s’est balancé à cet endroit il y a un certain temps ? Leurs pas doivent forcément résonner quelque part, non ? Il n’y pas d’enfant silencieux, cela ne peut se concevoir, ses pas sont forcément maladroits et hâtifs, désordonnés et joueurs, alors que sont devenus ses pas ? Il doit bien se cacher une vie dans cet océan abandonné…

Les trois pingouins aux lunettes roses dont Piero della Francesca hante l’esprit en permanence hésitent à commenter quoi que ce soit mais ont dit à Maria en début de journée que peut-être nous étions dans un rêve, semblable à celui de Constantin, et que bientôt tout deviendra plus clair, évident, limpide, que nous comprendrons ce qui s’est passé, que nous rencontrerons des absents, et qu’ils deviendront alors des présents, et ce sera à ce moment-là que nous nous réveillerons à Bangkok, Copenhague ou ailleurs, peut-être même sur la belle et bonne vieille île de Vienne, mais Maria leur a dit qu’il ne fallait jamais s’enfuir de la réalité et que si celle-ci semblait indiscernable, incompréhensible, inaccessible, c’était tout simplement que nous n’en possédions pas toutes les clefs mais qu’à force de réflexion, de concentration et d’analyse les choses finiraient par prendre leur place dans le doux et lent ordonnancement des situations, des lieux, du temps et des vivants.

Par contre, nous a-t-elle dit, il serait prudent de rester bien groupés, car notre petite communauté de par son incongruité pourrait nous protéger, tandis qu’isolés ou parsemés sur une longue ligne nous deviendrions des proies faciles pour qui ou quoi que ce soit qui ait été à l’origine de ce fléau, car il s’agit bien de cela.

Le grille-pain existentialiste n’est plus là, heureusement, sinon il se serait probablement mis à hurler, pleurer et trépigner. L’autruche volante, flottante et trébuchante ne perçoit pas vraiment ce qui se passe et semble la seule âme de notre groupe qui ne soit totalement grise. Parfois elle marmonne une sorte de mélopée dont nous ne percevons que des sons indistincts mais qui par ses tonalités très basses et bien involontairement je vous l’assure prend des aspects totalement tragiques les sons nous ont quitté, les arbres se sont vidés, l’arc-en-ciel n’est plus mais le ciel non plus n’est, même pas en arc, et si arc il y à c’est celui des paupières qui cachent les pleurs.

La machine à gaz rondouillarde a cessé je vous l’ai dit de vouloir persuader les choses et les êtres de voter pour le parti ou groupement anarchiste, utopiste, opportuniste ou dieu sait quoi encore en débutant ses phrases par un tonitruant et passéiste « je vous ai compris » et a au contraire remplacé ceci par un très résigné « je ne comprends » pas qu’il s’adresse à lui-même en hoquetant de manière un brin ridicule, mais qui dans la circonstance est la bienvenue car il rompt le silence qui nous hante.

L’extincteur fort sage a attiré notre attention tout à l’heure sur une toile d’araignée qui pendouillait piteusement entre deux arbres et a docilement et simplement indiqué que ce pays avait été déserté de toutes et tous, même de ses insectes, et que ceci ne pouvait pas vouloir dire grand-chose d’autre que l’approche de la mort ou sa fuite. Soyons objectifs a-t-il dit soit elle nous a précédé et nous ne risquons pas grand-chose car nous ne nous déplaçons pas trop vite et ne représentons aucune sorte de risque ou d’attrait pour qui que ce soit – à part toi Maria et nous devons prendre ceci en compte -, soit nous la précédons et nous allons nous ficher dans la gueule du loup, avec grand fracas, mais ce ne sera pas trop grave car nous ne nous en rendrons même pas compte.

Et moi dans tout cela ? Je marche, je suis le mouvement, je ressens la tristesse d’un monde qui s’est éteint et le poids des absents et me demande pourquoi cette humanité dont nous sommes membres à notre corps défendant peut produire de telles choses, mais sais que jamais aucune réponse ne me parviendra.

Alors, je laisse mon regard se poser sur une chaussure de femme penchée sur le côté au milieu de la route, un porte-clefs qui fut scintillant accrochée à des brins d’herbes roussis, un reste de collier dérisoire noué à une branche d’arbre, une voiture calcinée sans roues et sans porte, une table renversée et un seau en plastique roulant et roulant et roulant encore et encore, sans bruit, en silence, dans un tonitruant, assourdissant et invraisemblable silence.
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