Des réalités qui s’entremêlent, d’amis qui s’empaillent, d’auteurs qui s’emmêlent et d’un second dialogue avec moi-même…


Des réalités qui s’entremêlent, d’amis qui s’empaillent, d’auteurs qui s’emmêlent et d’un second dialogue avec moi-même…

 

La pluie tombe du ciel uniformément anthracite, un gris fort triste, et dégouline sur les parapluies des humains qui marchent et mon visage qui n’est pas protégé des intempéries.

 

Ce monde résonne d’une sourde musique de fond, des battements de tambours forcenés et réguliers, ces chocs perpétuels des égos qui se cognent et s’affrontent cherchant à s’évacuer au-dessus des autres, se propulser vers les cieux et gagner l’immortalité des êtres par l’immoralité des âmes.

 

Rien d’autre ne filtre de ces têtes que des gages de grandeur, des ambitions effrénées, des étalages permanents des dits et non-dits. Ici tout se montre, ici tout se dévoile, ici tout se présente. Il n’y a pourtant aucun intérêt pour ce que l’autre ou les autres montrent ou dévoilent, tout le monde s’en fiche, cela n’intéresse pas, pourtant chacun et chacune se montre en un striptease moral permanent.

 

Je suis riche, je suis puissant, je suis forte, je suis beau, j’ai trois amants, j’ai deux maîtresses, j’ai des seins raccommodés, j’ai des enfants dont je me contrefiche, j’ai des fesses rehaussées, j’ai un sac Vuitton et il vaut cinq mille euros, j’ai un père à l’asile et une mère chez les putes, je vaux trois mille euros la nuit et quinze mille la semaine, j’ai une Maserati et un vison, j’ai deux statuettes Ming de contrebande, j’ai couché avec une mineure et je me porte bien, je suis malade et ma vessie est en plastique, j’ai volé trois i-pad pour rire mais ai revendu quinze grammes pour continuer de pleurer, mon psy m’a violée mais m’a suggéré d’acheter des FGZ et vendre mes MNSI pour mieux coller au S&P500 et ainsi de suite.

 

Ce monde pleure le cynisme comme la pluie.

 

Il y a peu j’errais dans un pays à feu et à sang brûlé par trois soleils, aujourd’hui je courbe l’échine dans un monde où il n’y en a aucun. Ne reste qu’un manteau de bruine et une cape de pluie, souillée et acide, qui marque les esprits et inonde les cœurs et fait disparaître l’espoir.

 

J’ai retrouvé Maria au regard si profond que je m’y suis si souvent perdu, et la jeune fille au chapeau rouge, leurs yeux sont ouverts mais vers l’intérieur.

 

L’extincteur existentialiste s’endort sur mon épaule droite tandis que les pingouins amateurs de Piero della Francesca jouent un jeu de cartes mystérieux assis sur le dos de l’auteur, mon alter ego, endormi sous un Vermeer blanc.

 

Pour votre information, sachez que je crois avoir retrouvé l’extincteur fort sage accroché devant la façade d’une boulangerie. Je lui ai parlé mais il ne m’a pas répondu. Je ne sais pas s’il s’agit ou non de mon ami prétendant être ambassadeur de quelques puissances extraterrestres et récemment historien officiel d’une révolution officieuse.

 

J’ai également trouvé un engin grotesque et bubonneux qui pourrait être une version mécanisée de la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne, elle se trouvait près d’une terrasse transformée en marché de produits de luxe et servait de radiateur à air pulsé.

 

Quant à l’autruche volante, flottante et trébuchante j’en ai retrouvé une version simplifiée en vitrine d’un taxidermiste. Ne pouvant y pénétrer pour les raisons expliquées les jours précédents, ce monde n’étant que de façade, j’ai posé mes mains en éventail sur la vitre mouillée par la pluie froide et ai tenté de discerner ce qui pouvait se cacher au-delà de cette pauvre amie empaillée et je crois avoir vu des ours blancs, petits, allongés les uns contre les autres, ceux-là mêmes qui s’étaient érigés en passagers clandestins de notre baignoire des mers.

 

Le monde dans lequel j’évolue est triste à mourir et mon monde à moi est lui-même empli de cadavres empaillés ou d’amis endormis.

 

Je suis revenu au centre de cette morne réalité, le musée des tableaux vierges et imaginaires, et me suis précipité au chevet de mon alter ego, l’auteur endormi.

 

J’ai débattu quelques minutes avec le grille-pain fataliste sur la meilleure manière de réveiller un artiste et il m’a dit que ces individus vivant dans un monde qui n’est pas le nôtre, les réveiller peut provoquer une perte de mémoire de catégorie 7 sur une échelle de Mysner-Maller en comprenant 12. Tu peux prendre le risque mais méfie-toi des conséquences.

 

Je lui ai demandé quelle était cette échelle mais il ne m’a pas répondu, s’est branché sur une prise en évidence et s’est enivré du parfum semble-t-il très particulier de l’électricité d’origine nucléaire.

 

J’ai donc opté pour la prise de risque maximale, me suis dirigé vers mon autre moi-même et me suis installé à califourchon sur son dos, juste devant les trois pingouins, l’ai secoué légèrement, puis, dans l’ordre, vivement, farouchement, et violemment.

 

Il a fini par se redresser et a souhaité des explications sur ma conduite, réaction évidente, banale et logique.

 

J’ai décrit mes anxiétés, mes douleurs d’âme et d’être, des incertitudes et mes regrets puis ai dit :

 

(Moi-même 1 / MM1) : cette réalité que tu construis est invivable, irréelle, inacceptable. J’en ai marre de cette grisaille et ce cynisme. Certains de mes amis sont morts tandis que d’autres sont en état d’hypnose.

 

(Moi-même 2 / MM2) : … et alors ? J’y peux quelque chose ?

 

MM1 : forcément ! Tu es auteur non ?

 

MM2 : oui, et ?

 

MM1 : et bien si tu as l’esprit suffisamment dérangé pour inventer un monde aussi pénible que cela tu devrais aussi pouvoir en concevoir un autre où nos potes ne seront pas empaillés.

 

MM2 : C’est sûr, mais cela ne changerait en rien ta situation.

 

MM1 : au contraire, cela changerait tout !

 

MM2 : Non, cela ne changerait rien pour toi.

 

MM1 : et pourquoi ?

 

MM2 : pour la simple et bonne raison que le monde que je suis en train de créer, ou plus exactement que j’étais en train de créer avant qu’un imbécile ne se mette à me gifler, n’a rien à voir avec celui que tu me décris. Ça c’est ton histoire, pas la mienne. La mienne, c’est un désert très aride dans lequel toi et tes copains tu te promènes. Il n’y a pas de pluie, pas de grisaille et pas d’humains car franchement les humains me font chier. Alors, si cela ne te dérange pas, je souhaiterais me remettre aussi rapidement que possible au travail. Je te saurais gré de bien vouloir te déplacer légèrement et me laisser travailler.

 

MM1 : … Mais, si ce n’est pas toi qui crée ce monde, c’est qui le responsable ?

 

MM2 : Tu peux pas imaginer combien je m’en fiche. Je te suggère de te rendre le plus rapidement possible au bureau des auteurs égarés et demander s’ils n’en ont pas trouvé un qui cuvait une bonne cuite dans un caniveau, ce qui expliquerait ton problème. Bon, je peux retourner à mes occupations ?

 

Je me suis tu car je n’avais rien à ajouter, j’étais accablé par le poids des évènements. Si mon alter ego n’est pas responsable de cela, qui l’est ? Si ce n’est pas son monde lequel est-ce ? Je suis un narrateur perdu dans un monde créé par un autre lui-même…

 

Combien ai-je donc d’alter ego ? Je vais dès demain faire paraître un article dans une feuille de choux électronique et demanderai que l’on m’indique la meilleure manière de retrouver le créateur de cette étrange réalité.

 

Si vous deviez avoir une idée n’hésitez pas à me le faire savoir à l’adresse suivante : réalité-perdue-v3/poste-restante-suisse-genève-1205.

 

Merci d’avance.

 

§542

De l’incongruité de ce monde et l’impossibilité qu’il soit autre chose que le produit de l’imaginaire d’un auteur endormi…


De l’incongruité de ce monde et l’impossibilité qu’il soit autre chose que le produit de l’imaginaire d’un auteur endormi…

 

Qu’arrive-t-il à mes amis ?

 

Ce monde étrange dans lequel mon alter ego, l’auteur, nous a plongés est insupportable de cynisme et d’indifférence. Les qualités et travers de chacun et chacune y sont exacerbés à l’extrême, les sentiments sont confondus, entremêlés, les comportements bouleversés.

 

Je vous ai parlé du Yéti anarchiste que j’ai croisé l’autre jour, qui m’a à peine reconnu et s’est plu à m’expliquer, brièvement, ses activités actuelles, les fonds révolutionnaires qu’il avait créés et introduit en bourse et qui prospéraient pour le bénéfice de la cause, laquelle ?, et dont ils tiraient des avantages certains et une motivation galvanisante, pour lui en tout cas.

 

J’ai retrouvé hier, mais ceci était dans un tout autre registre, Maria, la femme au regard si profond et étrange que je m’y perdais si souvent, accompagnée de cette jeune femme au chemisier rouge, qui nous avait aidés lors de notre séjour dans cette mégalopole traversée de convulsions profondes, marquée au fer rouge par la peur, le chaos et les désordres de toutes sortes, et qui m’avait ensuite guidé dans ma traversée du désert.

 

Toutes les deux sont apparues dans cette réalité incongrue mais leur présence est, si j’ose m’exprimer ainsi, celle d’absentes.

 

Dans un monde qui n’est qu’un contenant sans contenu elles sont assises empreintes d’une profonde léthargie, silencieuses, immobiles, sourdes à mes paroles, apparemment apaisées, mais leur être trahi quelque chose qui n’est ni tranquillité, ni sérénité, ni sagesse. Il y a ces tics quasiment imperceptibles, ces mouvements subis et brusques des paupières, ces doigts qui tremblent légèrement, le froncement des lèvres qui papillonnent, le teint du visage tirant les nuances vers le clair voire le diaphane, les vaisseaux sanguins qui dans les yeux se découvrent en arbres hivernaux minuscules et rouges.

 

Je me suis inquiété mais nul ne m’a aidé.

 

Le grille-pain, assis sur mon épaule droite, tel un perroquet de bonne compagnie, a supposé la chose suivante : nous sommes clairement installés dans un monde superficiel, artificiel, de façades et décors sans fondements, il y a là création d’un auteur endormi, ton autre toi-même qui couve son imaginaire dans un sommeil triste sous des pingouins avachis et un Vermeer blanc. Nous sommes en quelques sortes des acteurs d’un monde qui n’est pas réel, pas véridique, simplement plausible. Celui ou ceux dans lesquels nous avons évolué jusqu’à présent n’étaient guère mieux mais ils étaient plus détaillés, mieux finis, plus crédibles. Celui-ci est brut. Une composition simple. Moins de nuances, moins de subtilité. Donc, Maria et la jeune femme sont là mais sans y être vraiment. De la même manière que les pingouins qui sont pourtant, au-delà de leur passion particulière pour Piero della Francesca, râleurs, pesteurs et piaffeurs, sont installés sur le dos de ton autre toi-même dormant et ne prononcent pas un mot. Ce pauvre Yéti qui s’est toujours fichu comme d’une guigne des honneurs et de l’argent ne cherche plus que cela. Ce n’est pas crédible. C’est donc fantasmatique, imaginaire. Nous évoluons dans une création, peut-être le prélude d’un roman ou d’un film, va savoir. Nous sommes des personnages non point en quête d’auteur, pas de doute sur cela, mais en quête d’histoire. Nous attendons que les choses bougent, avancent, nous souhaitons rejoindre le flot de celles et ceux qui marchent, mais ne savons comment faire. On ne nous a pas donné la clef!

 

J’ai réfléchi un moment et ai acquiescé. Cela doit être vrai. En partie tout au moins.

 

Ce monde n’existe pas!

 

L’indifférence et le cynisme de ces gens ne peut qu’être feinte. Elle ne saurait être réelle.

 

Songez un moment aux conversations que j’aie entendu ces dernières heures:

 

Une jeune femme, marchant d’un pas ferme sous le crachin perpétuel s’adressant à un gestionnaire anonyme à l’autre bout d’une liaison téléphonique virtuelle et probablement inexistante, lui demandant d’étudier en détail les valeurs boursières qui monteraient en cas d’éruption volcanique, tremblements de terre, ou tsunami, de les cataloguer et les suivre avec précision pour créer un fonds d’investissement potentiellement très rentable nommé ‘Espoir’.

 

Ou encore, ce jeune homme au costume taillé dans la marque et le vernis s’adressant au monde virtuel collé à son oreille et lui disant que suite aux famines du Dixland et Mixterres il songeait à demander une mutation qui lui ferait compléter le cycle demandé et lui permettrait d’obtenir une promotion rapide et méritée au sein du secrétariat d’état à l’assistance humanitaire, la perpétuation du bonheur, et la diffusion de la sérénité envers les foules humaines et animales animées du désir de droits et liberté.

 

Sans parler de celui-ci qui se portait volontaire pour des concerts ou spectacles philanthropiques en arguant de sa disponibilité, de son souhait de diffuser gratuitement ses nouvelles créations hors frais généraux et indemnités de traitement pour lui et son orchestre, sa cousine et ses deux maîtresses, ce qui lui permettrait de propulser sa carrière inondée non pas de joie et soleil mais de poncifs certains.

 

Et cet autre individu charmant suggérant d’investir en masse dans une société condamnée et en faillite pour avoir diffuser des molécules dangereuses, voire mortelles, l’acheter pour le dollar symbolique, revendre tous les biens, transférer le fonds de commerce en Boulchanie Transversale sur la base du soutien à l’investissement mélancolique, y rester trois ans, licencier tout le monde et revenir au point de départ sur la base de l’assistance au retour des investissements étrangers, bénéficier des aides à l’emploi premier et second, à la création d’entreprise etcetera et à ce moment-là, faire comme les prédécesseurs et partir rapidement sous d’autres cieux plus hospitaliers.

 

Sans parler de celle-là qui venait de faire trois enfants de suite à trois maris différents et avait maintenant atteint la limite supérieure de pensions lui permettant de se lancer dans le soutien au botoxage intensif des âmes charitables et peaux élastiques ou celui-ci qui proposait à un anonyme de le rejoindre dans une boite de nuit pour ados de riches et atteindre bientôt le record d’un viol consentant par chimie interposée et par nuit de labeur, six nuits par semaine, par respect du jour du seigneur, et cinquante semaines par an, pour permettre le pèlerinage de Maigrelettes les bains durant les mois de processions mariales.

 

Non, ce monde ne saurait être réel.

 

Il ne peut être le fait que d’un esprit dérangé et maladif.

 

Je vais réveiller l’auteur, mon alter ego, le secouer et lui demander de nous transposer toutes et tous dans une réalité meilleure et cette-fois-ci plausible, quelque chose qui soit vivable.

 

Je vais également essayer de retrouver les absents, je veux dire l’extincteur fort sage et la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne.

 

Pour l’heure, cependant, j’ai du mal à quitter le banc où Maria et la jeune fille au chapeau rouge laisse leur mélancolie filtrer et baigner le monde impur de leur aura magique.

 

Je me sens si las. La pluie coule sur mon visage telle une douche de tristesse. Je devrais voler un parapluie.

 

§511

D’un monde purement imaginaire


D’un monde purement imaginaire

 

La pluie est toujours présente dans ce monde de grisaille.

 

Les êtres vaquent à leur occupation, virevoltent de-ci-delà leur portable dans la main droite ou en oreillette, leur parapluie à main gauche, leurs regard porté vers le sol, leur silhouette de misère ne se détachant pas de leur ombre inexistante, ou presque, leurs pas rythmé par le son glauque des voitures et klaxons et ne s’interrompant qu’au coin des rues ou des feux les empêchent parfois mais pas pour très longtemps de traverser les flots de véhicules.

 

Deux marées s’affrontent, celle des objets roulants et celle des sujets titubants, mais aucune armée ne triomphe, il s’agit de mondes qui cohabitent sans jamais se rencontrer.

 

J’ai fait de la salle centrale du musée imaginaire où j’ai émergé de mon au-delà avec mon alter ego un lieu de recueillement et repos. Je m’y rends régulièrement et retrouve l’auteur toujours endormi sous son Vermeer blanc.

 

Le monde qu’il imagine et dans lequel je déambule est de plus en plus précis et détaillé. Finie la période des touristes aux pulls rouges et aux visages lisses ! Désormais, le monde alentours est formé et empli de détails. Les humains, les animaux, les plantes et les objets sont délinéés avec précision. Même les ciels reprennent, en dépit de la pluie qui tombe en permanence, une forme et des lignes ou géométries s’y dessinent régulièrement. Les passants ont des voix, les objets aussi et la ville crache ses décibels tandis que les crachins du ciel éclaboussent les passants qui semblent ne pas y prendre garde.

 

La réalité dans laquelle l’auteur nous a plongée est triste et égocentrique, chacun s’y affiche et présente son meilleur profil, chacun se posture comme une vedette aux petits ou moyens pieds, chacun cherche une visibilité et une reconnaissance sans lesquelles il semble devoir faner puis mourir, le tout en marchant sans but déterminé mais à pas rapide et soutenu.

 

Je ne sais ce que l’auteur veut nous dire, je ne suis que narrateur et peut-être même pas de son histoire, peut-être une autre histoire navigue dans son esprit et nous sommes tous les deux, les autres aussi, les sujets et personnages inventés par un troisième moi-même dormant ou songeant ailleurs, au bord d’une plage, ou sous une falaise, allez savoir où.

 

J’ai passé une grande partie de la journée à la recherche de mes amis disparus. J’ai porté le grille-pain existentialiste sur l’épaule gauche, il s’y trouve bien, mais ai laissé les pingouins amateurs de Piero della Francesca assis sur l’auteur, ils s’y trouvent bien aussi et de toutes les manières ils ne font que m’accabler d’insultes et de reproches.

 

Hier, j’ai retrouvé mon ami Yéti anarchiste mais il n’était plus lui-même, il avait changé d’âme, ou peut-être l’avait-il perdue. J’ai eu très peur, et me suis senti plus isolé et seul après qu’avant.

 

Dans ce monde sans âme, dénué de sentiments et gris comme la pluie peut l’être lorsqu’elle arrose des caniveaux sombres et inutiles, je ne sais ce que je dois chercher et encore moins ce que je risque de trouver. Il reste que j’ai passé du temps à rechercher mes autres amis égarés, je veux rire la machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes, l’extincteur fort sage, Maria au regard si profond que je m’y perdais avec délectation, la jeune fille au pull rouge, et peut-être les amis plus récents rencontrés sur un esquif perdu sur une mer gélatineuse, mais je n’ai trouvé personne.

 

J’ai essayé de rentrer dans d’autres immeubles mais ceux-ci étaient inaccessibles, les portes ne s’ouvraient sur rien, ou alors sur d’autres murs, il s’agit d’un monde de façades. Le paraître a pris le pas sur le reste. L’auteur a dessiné les contours mais pas le fond, il y a un contenant mais pas de contenu. Le vide est à l’intérieur et le ciel peut-être pleure-t-il en permanence l’absence de signification.

 

Le vivant étant porté à croire qu’il y a une signification derrière toute chose, je me demande ce que je fais ici et pourquoi l’auteur s’est-il échiné à créer ces décors, ces rues, ces individus sans ombre ni relief, mais je ne trouve aucune réponse.

 

Je me suis assis à la même terrasse qu’hier et ai été servi par la même serveuse qui ne m’a pas reconnu comme individu, seulement comme client. Elle m’a apporté un café Vendôme clair, je ne sais pas ce que cela signifie, et l’ai bu d’un trait sans chercher à comprendre.

 

Les tables autour de moi étaient occupées par des grappes d’individus parlant chiffres et nombres, s’exprimant de manière crue et presque vulgaire, n’écoutant jamais les réponses à leurs questions, ou les remarques suivant leurs propres commentaires, voutés sur leurs instruments électroniques, riant à des interlocuteurs invisibles, ignorant ceux leurs faisant face.

 

Il y avait un jeune homme seul à une table à ma droite et je me suis présenté en quelques mots, prénom, nom, lieu de naissance, et âge et lui ai simplement demandé où nous nous trouvions prétextant m’être égaré.

 

Il n’a pas levé les yeux de son journal électronique, a pris un objet cylindrique bleu roi et l’a porté à son oreille puis s’est mis à parler de la nécessité d’acheter immédiatement du « Cyanesque et du Petrusque puisque l’explosion de ce matin a fait chuter leurs cours artificiellement. Il faut aussi rebondir sur Flapyus et Voltarex qui ont présenté des bons résultats et vendre tant qu’il en est encore temps. Quant à Schtruz, on vend, vend, vend tout de suite, ces cons se sont carrément présentés au juge alors même qu’on leur avait dit de lancer une campagne de dénigrement. Ils n’ont pas voulu, des principes ont-ils dit. On s’en fout des principes mais ces cons ont dit qu’ils avaient déjà provoqué trois suicides avec notre dernière suggestion et que cela leur suffisait. Trois suicides c’est quoi au regard des tonnes de bénéfice qu’ils ont engrangé ? Tu peux me le dire ? Parce qu’on ne finit pas par mourir tous autant que nous sommes ? alors aujourd’hui plutôt que demain, on s’en fout. Non, font chier, on vend. Ah, j’allais oublier, tu recrutes l’autre connasse que je t’ai envoyée, d’abord c’est une femme ça sera bien dans l’organigramme, ensuite elle est lesbienne, encore mieux, après c’est la fille des Mesmerkeers, ils nous devrons cela ensuite, enfin elle est ambitieuse ce qui fait qu’on n’aura pas à la supporter trop longtemps. Je te laisse, tu fais ça tout de suite et t’envoies Chnerzer bouler. Je lui avais proposé une villa pour l’hiver avec soleil et filles en prime et ce crétin n’a rien trouvé de mieux à faire que de parler de cela à ma femme. Y a plus d’honnêteté dans ce monde. Je te jure. Maintenant je dois m’expliquer comme si je lui demandais à elle si elle s’en voie en l’air avec son gynéco… »

 

J’ai cessé d’écouter peu après et me suis abstenu de poser des questions à qui que ce soit.

 

Je suis revenu au Musée et ai passé quelques heures à parler à un Degas et un Kienholz, j’ai trouvé cela beaucoup plus sain.

 

Ce monde est bien triste. Heureusement qu’il n’est qu’imaginaire.

 

§511

De nouveaux décors pour un retour vers le présent et d’un auteur très las


De nouveaux décors pour un retour vers le présent et d’un auteur très las

 

En l’espace de quelques jours à peine nous avons franchi des continents, des univers entiers ou partiels, pour aboutir à une salle d’un musée imaginaire, puis quelques autres salles se sont rajoutées et maintenant, depuis ce matin je veux dire, une ville entière a pris forme dans l’esprit endormi et fatigué d’un auteur toujours allongé dans ce qui est devenu le centre de notre monde, sous une toile blanche de Vermeer que vous remplirez comme bon vous semblera, et sous le poids cumulé de trois pingouins amateurs de Piero della Francesca.

 

Toutes les dix minutes à peu près je m’aventure hors de cette salle arpentée par des touristes aux pull-overs rouge pour déterminer l’état d’esprit de mon alter ego – il est auteur, je suis narrateur mais dans une autre histoire que la sienne – et constater si des pans nouveaux se sont mis en place.

 

Je remarque, je dois l’admettre avec bienveillance, qu’il procède avec méthode, à la façon des guerriers habiles de Sun Tzu, en testant le terrain, s’avançant avec intrépidité puis s’installant avec armes et bagages dans un nouveau paysage, et développant ainsi dans ce qui était une avant-garde une base arrière d’une nouvelle attaque ou progression.

 

Ainsi, il créé quelques salles, vides pour la plupart, y installe quelques meubles sans intérêt, glisse des tableaux blancs, quelques touristes égarés, puis progressivement prend possession des lieux, ajoute des détails, des scènes nouvelles et enfin, après plusieurs heures d’efforts, il achève son travail en cet endroit en peaufinant les détails les plus intimes, la marque des lunettes de la jeune femme au sac Lanvin, le jouet en forme de girafe du petit garçon aux cheveux bouclés et à la cheville froissée qui boite avec une mimique forcée, ou le pantalon à la tâche de graisse de l’homme souffrant d’embonpoint parlant à son épouse avec un accent néerlandophone. Ceci étant accompli, il se rue un peu plus loin, crée de nouvelles salles, décors ou extérieurs dans toutes les directions de l’arc-en-ciel et les couleurs de la rose des vents. Et ainsi de suite…

 

Un effort permanent et épuisant, effectivement, provoquant immanquablement des poussées d’urticaire, des fièvres que j’imagine jaunes ou vertes, des nausées, et des foulures.

 

C’est une triste destinée que celle de mon alter ego qui ne peut s’arrêter de créer, de peupler des mondes imaginaires ou réels, peu importe après tout, de pousser le monde connu toujours plus loin au-delà des limites de ce qui lui est imposé, s’attelant à cette tâche sans relâche, sans jamais pouvoir s’interrompre, se poser sur un banc et dire gentiment laissez-moi tranquille deux minutes, voulez-vous car j’ai l’impression que ceci serait la fin de mon bonhomme et l’irruption d’un fichu personnage qu’il évacue de son inconscient à mesure qu’il progresse dans sa création, à savoir la mort, mais ne parlons pas de cela dans ce qui se veut être une chronique légère, dont acte.

 

Aujourd’hui donc, après avoir arpenté les couloirs de l’univers mental de mon auteur à intervalles réguliers, j’ai fini par découvrir l’entrée du musée, une grande salle solennelle avec très, très hauts plafonds, colonnes en faux gothique, portiques en faux marbre et escaliers en colimaçons, puis noté l’arrivée d’une cohorte de touristes et guides vêtus de toutes les couleurs, plus seulement du rouge, et enfin me suis aventuré sur le parvis, une sorte d’esplanade plane et grise, entourée d’une balustrade d’environ 1 mètre de hauteur, et surplombant un grand escalier à trois paliers sur lesquels se précipitaient une foule bigarrée mais triste de formes humaines vaguement discernables sous leurs parapluies noirs.

 

Vers la droite, ma droite, les formes des rues sont encore vaguement envisagées, quelques lignes d’horizon à peine, un ciel sombre, de la pluie sans fin, des arbres et au-dessus des immeubles sans fenêtres ni toits. Par contre, vers la gauche, l’ensemble se découvre traditionnel, typique des mégalopoles occidentales ou mondialisées, l’auteur devait être fatigué, plus de rizières ou de déserts, plus de poussière ou de murs ocres, simplement des rues très droites, perpendiculaires ou parallèles, des immeubles de sept ou huit étages au premier plan, faux gothique à nouveau mais un peu doré, il faut bien cela, balcons en fer forgé, toits rouges et cheminées exhalant des fumées sombres, et des tours brillantes, quadrilatères d’acier et de verre au second plan.

 

Pas de végétation dans cette direction, peut-être par manque de temps ou peut-être par manque d’envie ou simplement par désespoir.

 

Nous sommes dans une ville qui ressemble à l’une de celles que j’ai quittée il y a longtemps, pas de sinuosités, pas de chants ou de sourires, pas de souffrance apparente, juste des passants sombres et sans âge, même les enfants semblent sans âge, pas de sourire sur leurs lèvres, juste des formes qui marchent les unes derrière les autres, sous leur parapluie, car il ne cesse de pleuvoir, c’est plus pratique j’imagine à ce stade de la création de ce nouveau monde, moins de couleurs ou de détails, pas de ciels, pas de reflets complexes, juste une pluie fine, et des gens qui marchent se bousculant presque, ne se reconnaissant pas, ne s’arrêtant pas, ne se saluant pas, tous en tenues semblables, similaires, identiques, presque des uniformes, si ce n’est qu’ils ne sont ni kakis ni bleus, non, des uniformes chamarrés, des mélanges de toutes sortes, des empilages de tissues, des bouleversements de nuances, de teintes ou de formes, mais avec les insignes requis et nécessaires, des logos et signes distinctifs d’appartenance à des classes prédéterminées, l’une au-dessus des autres jusqu’au ciel, qui je l’ai dit, est pluvieux.

 

Nul ne se salue, nul ne se parle, chacun porte à son oreille une chose plane et quadrilatère, sombre, et dicte quelque chose à un autre lui-même inattentif comme lui, ou elle, parle de lui ou elle, mais n’écoute pas la réponse, se met en vitrine mais ne réagit pas à ce qu’il ou elle entend, tous sont semblables, toutes sont semblables, peu de mots pour les décrire, juste des évidences et des égoïsmes, qui avancent vivement vers un but unique, la puissance, l’argent et le plaisir, un triptyque de charme, mais sans la gaieté, sans la joie, sans l’amour, sans le sens que la vie devrait avoir, qu’ils ou elles ne perçoivent pas, sont incapables de comprendre, de sentir, de ressentir, d’humer, ou de palper, ils ou elles vivent mais ne sont pas vivants, ce sont des formes, des squelettes avec de la chair et des vêtements au-dessus, ils ou elles n’ont qu’un devenir, la disparition sans traces ni larmes derrière, juste l’espace nécessaire pour qu’un autre lui-même ou elle-même puisse prendre sa place.

 

L’auteur qui se trouve à quelques mètres de cet esplanade où je suis a eu le temps d’ajouter des limousines, gros bateaux sur une mer plate, des monstres d’acier et de verre, des choses béantes et sans nom, qui ouvrent leur chemin tels des Moises sans cheveux longs ou barbes bibliques, avec lumières rouges et orangées se réfléchissant sur des flaques d’eaux graisseuses et froides.

 

Il n’y a pas de doute, pour une raison que j’ignore, l’auteur, mon alter ego, nous a ramené en occident, et s’il n’y avait des pingouins amateurs de Piero della Francesca assis sur un auteur lui-même allongé sur un Vermeer blanc, et un grille-pain existentialiste posé sur mon épaule, droite, je pourrais penser être de retour chez-moi.

 

Je n’y suis pas encore tout à fait mais la direction imposée par mon autre moi-même est claire.

§516

Du pouvoir de l’imagination, des toiles blanches et de Vermeer


Du pouvoir de l’imagination, des toiles blanches et de Vermeer

 

Nous nous trouvons dans un musée, un musée limité à quelques pièces seulement et aux murs truffés de tableaux blanc, invariablement blanc, des toiles que Malevitch n’aurait pas reniées, si ce n’est que des cartons les attribuent à d’autres, des visiteurs passent et repassent inlassablement, tous vêtus d’un pull rouge, tous équipés d’écouteurs fournis par le musée les guidant devant chaque toile et leur expliquant là où ils doivent regarder, ce qui doit être vu et ce qui peut ne pas l’être, leur débitant la confiture de la culture sur les toasts que sont devenus leurs esprits fatigués par les tourments d’une vie toute entière axée sur le paraître, la consommation et la survie, monter pour ne pas chuter, s’accrocher pour ne pas chuter, singer pour ne pas chuter.

 

Il y a quelques heures l’auteur, mon alter ego s’est endormi, lui aussi fatigué, épuisé devrais-je dire, les yeux tirés, rougis, les paupières basses, le sourire de circonstance et le phrasé presque kaléidoscopique. Il n’a plus la force m’a-t-il dit de faire autre chose que proposer des cases remplies au minimum en laissant le soin au narrateur que je suis de me débrouiller avec ce qu’il y a et surtout ce qu’il n’a plus l’énergie d’y ajouter.

 

Les visages des touristes sont tous similaires, indescriptibles de banalité et donc vierges de signification, l’humain non pas dans sa diversité mais sa normalité la plus implacable, et au-dessous des tee-shirts, des chemisiers, des pulls, des jupes ou pantalons, tous empilés les uns sur les autres, au gré de ce que les magazines proposent, donc imposent, avec des logos partout, des signes distinctifs qui clament la différence mais hurlent la similarité, nous nous fondons dans la masse, nous sommes donc la masse, et moi le narrateur je suis sensé vous raconter ce que je vois, vous décrire les nuances et les détails, mais il n’y a plus de nuance, tout est uniforme dans une apparente diversité, la pensée unique, la parole unique, tout est tellement prémâché que lorsqu’ils parlent, s’expriment, pensent, disent ou écoutent, je le ressens avant eux. Pourtant je suis eux aussi.

 

Je ne suis pas différent. Nous sommes tous pareils.

 

Après des millénaires de différentiation l’humain se robotise et annihile tout ce qui peut sembler une once de distinction, il n’y a plus rien qui affleure, circulez, chers amis, il n’y a plus rien à voir, tout est lisse, vernis, stéréotypé, le narrateur qui tente de suppléer les carences de l’auteur fatigué et maintenant endormi allongé au pied d’une toile annonçant Vermeer mais montrant du blanc, que du blanc, se trouve face à un Everest infranchissable, il ne peut plus rien vous dire car tout est dit.

 

Les pingouins amateurs de Piero della Francesca sont revenus tout à l’heure, comme si de rien n’était, accompagnés du grille-pain existentialiste et se sont assis sur l’auteur endormi comme s’il s’agissait de la dernière création d’un designer italien à la mode.

 

Je n’ai rien dit, un pingouin ce n’est pas bien lourd et le grille-pain n’est pas dangereux, il n’est pas branché… Le dernier nommé a regardé les toiles blanches et s’en est réjoui. Je lui ai demandé pourquoi et il m’a regardé interloqué.

 

Je lui ai posé à nouveau la question en expliquant en quelques mots ce que j’ai écrit plus haut et il m’a souri comme un grille-pain peut sourire, avec les grilles en éventail, et m’a dit : « mais c’est évident, enfin me semble-t-il, les Vermeer des musées, on les connaît tous, on n’a pas besoin d’aller les voir, d’ailleurs on ne peut même pas s’en approcher, non, ils sont entièrement décrits, analysés, soupesés dans des tonnes de livre, DVD, logiciels et applications diverses, inutiles d’en parler. Ce qui est plus intéressant est ici, devant toi, des toiles blanches que tu peux remplir au gré de ta fantaisie, tous les Vermeer que Vermeer aurait pu peindre et qu’il n’a pas peint, ou toutes les toiles qui ont disparu, ou les panneaux que l’on a volés, ou ce qu’il aurait voulu peindre sans en avoir le temps, bref tout cela figure dans ce musée de l’imaginaire qui est entièrement le tien. Tu te moques des touristes aux pulls rouges qui passent et écoutent tout ce qu’on leur dit avec gravité, solennité, naïveté, mais tu te conduis de la même manière. Essaie donc de regarder chaque toile avec attention et remplis les des plus beaux Vermeer que tu pourrais jamais imaginer, ceux qui n’ont pas existé, n’existeront jamais, si ce n’est dans ton esprit ».

 

J’ai acquiescé et ai regardé docilement le carré blanc au-dessus de mes amis regroupés en tas à mes côtés et j’ai commencé à distinguer des formes vagues et floues, d’abord un sol carrelé, bien sûr, puis une fenêtre, à gauche, et un tapis, et j’y ai mis un rideau de velours, d’abord vert puis bleu, je préfère le bleu, puis un après l’autre une table, une chaise, un livre, les fables de La Fontaine, non ! L’Enéide de Virgile, un verre, une carafe, derrière un mur avec des tableaux accrochés, Vermeer aimait cela, mais j’y ai mis d’autres Vermeer, ce qu’il ne faisait pas, pour faire jeu de miroirs, puis j’ai amené Maria, ma belle Maria au regard si profond que toujours je m’y perds et que je n’ai plus vu depuis tant de temps qu’il me semble que peut-être elle n’a jamais existé ailleurs que dans mon imagination, je l’ai revêtue d’une robe bleu ciel, très simple, peut-être pas d’époque car je ne suis pas expert en la matière, en rien d’ailleurs, mais c’est un autre sujet, un cou très lisse, des cheveux remontés, le regard tourné vers moi, vers le spectateur, le livre est dans ses mains, sa bouche est légèrement entrouverte, elle vient de dire quelque chose, au premier plan je distingue ce qui pourrait être une ombre, l’ombre du peintre, ou d’un visiteur, peut-être la mienne, au mur j’ajoute un petit miroir, à la Van Eyck, puis le change, trop simple comme image, c’est la carafe qui joue le jeu du miroir, la forme est là, inidentifiable, elle mire l’ombre, et je regarde la Maria de mes rêves et de mon passé dans un tableau qui enfin existe, pour moi et nul autre…

 

Je me tourne vers le grille-pain et le remercie, il sourit aimablement, il a compris. Nous sommes complices. Il se tourne vers le Vermeer blanc et acquiesce. Lui aussi voit un Vermeer, le plus beau, mais il s’agit du sien, je ne lui demande rien car ce serait indiscret, mais je souris à mon tour.

 

Subitement, tous les tableaux de la pièce de ce musée imaginaire viennent de se remplir des œuvres plausibles des plus grands artistes, des œuvres que je suis seul à pouvoir identifier ou décrire, puisqu’elles sont en quelque sorte miennes, même si elles appartiennent à l’univers du peintre qui aurait pu les concevoir ou qui, pourquoi pas, les a envisagées, conçues, espérées, dans son esprit. Il y a là un jeu des possibles et des plausibles, de l’imaginaire et du rêve qui ne serait pas pour déplaire à l’autre moi-même, l’auteur, s’il n’était en ce moment endormi sous trois pingouins et un grille-pain surgis de nulle part. Les touristes passent et repassent, leurs pulls rouges bien tirés et plissés, et nous regardent sans nous voir.

 

Tout est normal dans ce monde imparfait, à moitié conçu par un auteur éprouvé et fatigué, mais laissé pour le reste à votre imagination. A vous de jouer maintenant..

§502

Quand il devient urgent de passer de l’au-delà à l’en-deçà pour ne pas attraper un rhume


Quand il devient urgent de passer de l’au-delà à l’en-deçà pour ne pas attraper un rhume

 

Je vous rassure immédiatement, j’ai quitté l’au-delà et me trouve dorénavant à nouveau dans l’en-deçà, où exactement je ne le sais pas vraiment, mais les choses sont certainement bien plus favorables qu’il y a 24 heures.

 

Le fait d’avoir rencontré directement celui qui semble être un autre moi-même mais de nature différente, c’est-à-dire non pas le narrateur d’une chronique paraissant tous les jours sur internet mais l’auteur d’une chronique similaire plus ancienne d’environ deux mois, s’est avéré fort utile.

 

Nous nous trouvions dans ce que l’on pourrait appeler un aquarium, donc l’au-delà, en forme de cube d’environ 39 m3, inondé d’eau, et nous devisions sur maints sujets d’intérêt communs – on en a forcément beaucoup lorsque l’on se parle à soi-même – lorsque je lui ai demandé à brule pourpoint s’il pouvait puisqu’il était auteur nous transmuter, transporter, transbalancer ou transfuser ailleurs.

 

Il a dit que tel était naturellement le cas et en l’espace de quelques minutes tout a changé. Les décors ont chancelé, l’au-delà s’est ouvert, les vannes d’eau se sont fermées, le plafond est resté plafond mais avec lumière artificielle en plus, les murs ont pris une dimension différente et se sont recouverts de tableaux, le sol est devenu moins mou et a pris ce délicat aspect vernis que l’on retrouve dans ces vieilles demeures du XIXème siècle, un siège a surgit de nulle part au centre de la pièce et des gens ont fait irruption, un nombre assez important d’ailleurs, tous vêtus d’un pull rouge avec lunettes de soleil avec écouteurs sur les oreilles, tenant à la main droite divers objets dont des appareils photos, portables, laisses pour chien mais sans chien, nœud de cravates bleus et jaunes et autres éléments similaires.

 

J’ai demandé à mon alter ego où nous nous trouvions et il a haussé les épaules et a indiqué « on verra bien , pour l’instant cela ressemble à un musée avec touristes un brin ridicule, mais au moins il n’y a plus d’eau. Après tout tu as raison, être au fond du puits humide que tu appelais au-delà représentait plusieurs inconvénients, d’abord on aurait pu t’accuser de plagier Murakami, ensuite parler de l’au-delà dans une chronique qui entend ‘cibler de manière décalée l’actualité’ – permets-moi de sourire en utilisant tes propos partiellement excessif et globalement inappropriés – laissait présupposer que l’actualité nous y conduisait tout droit ce qui n’était pas forcément le dessein initial et enfin il reste forcément ce sentiment incertain enfoui en chacun d’entre nous qui nous rend mal à l’aise lorsque l’on parle de l’au-delà et comme de toutes les manières tu n’avais pas grand-chose d’intelligent à dire là-dessus autant aller ailleurs. Pour ma part, en tant qu’auteur, je me fiche pas mal de ton au-delà qui n’est pas le mien, mais à force d’être confiné dans un espace tellement humide je risquais un rhume voire une trachéite et ceci ne m’enthousiasmait pas vraiment. Donc, cet endroit me va bien. »

 

Je n’ai rien dit et n’ai pas forcément apprécié, je dois vous l’avouer, le ton un brin présomptueux de mon alter ego même si un auteur est toujours un peu égocentrique sur les bords, et au centre aussi, forcément, mais je dois admettre partager son inquiétude quant à un coup de froid si nous étions restés dans l’au-delà.

 

Ceci étant, j’ai l’impression mais je peux me tromper qu’un narrateur est rarement malade, vous l’aurez peut-être vous aussi remarqué, sauf dans certains récits autobiographiques façon Fritz Zorn, mais ça c’est autre chose. Il y a certainement ce souhait des auteurs de se reproduire en narrateur un brin plus ragoutant qu’il ou elle-même.

 

Pour autant, et parlant de rhume, mieux vaut être doublement prudent. En l’occurrence nous le sommes puisque nous sommes dorénavant loin de l’au-delà et parfaitement au sec dans l’en-deçà.

 

Les tableaux aux murs sont blancs, mais avec attribution, les uns indiquent Vermeer, les autres Bosch, Stella, Mantegna, Klee, Bellini ou Rauschenberg. Curieusement, il y a également un carton indiquant Piero della Francesca ce qui naturellement a éveillé mon attention. J’ai demandé à mon autre moi-même pour quelles raisons les tableaux étaient blancs et dans la mesure où des attributions étaient indiquées et que mention était faite de Piero si son intention étaient de faire revenir nos amis pingouins aux lunettes roses.

 

Sa réponse a été lasse, fatiguée, épuisée, soulignant combien son imaginaire était vide et qu’il lui faudrait des semaines pour renouveler le catalogue des images disponibles qu’il avait en tête. « Tu ne t’imagines pas ce qu’est le travail d’un auteur, il s’agit de créer, toujours créer, s’aventurer sur des chemins de vie constamment renouvelés, nécessitant une énergie considérable, chaque élément de cette pièce où nous nous trouvons est une combinaison de nombreux facteurs créatifs issus de mon pauvre cerveau. J’ai donc envisagé de mettre les tableaux dont il s’agit mais je suis trop épuisé pour dessiner les contours de ces œuvres. En plus, tu n’en as pas besoin pour tes descriptions. Ce que toi narrateur est censé dire est que tu te balades dans un musée avec des tableaux de Vermeer, Bosch et autres suspendus au mur, on ne te demande pas dans le cadre de cette chronique d’en dire plus. C’est naturel. Si tu souhaites parler des tableaux, il fallait le dire et je n’aurais pas envoyé des touristes stupides se balader avec leurs pulls rouges, parfaitement inutiles. »

 

A ce moment précis, un jeune homme au pull rouge et à la caméra verte s’est approché de nous, a protesté de sa bonne foi, a réclamé réparation, s’est agité telle une autruche volante, flottante et trébuchante, et a giflé mon brave auteur qui visiblement s’en es trouvé fort contrit.

 

« Celle-là tu ne l’avais pas vu venir » lui ai-je dit de manière un peu cynique ce que j’ai regretté par la suite puisque, après tout, c’est un autre moi-même, et de surcroît, je ne suis pas censé être un méchant narrateur, cela ne figure pas dans mes termes de référence.

 

Il a haussé les épaules et a simplement fait remarquer que dans cette histoire il y avait un moi-même de trop et que ce serait tout aussi bien que ce soit ‘moi’, enfin lui a dit ‘toi’ mais comme c’est moi qui vous raconte la scène je dis ‘moi’ sinon j’aurais dû mettre le tout en italiques et dire ‘toi’ mais ne l’ai pas fait car j’ai du mal avec mon clavier d’ordinateur portable… vous me comprenez, n’est-ce pas ?

 

En conclusion de cette journée un peu mouvementée je dirai que nous sommes dorénavant loin de l’au-delà, que nous découvrons un nouvel univers dans une salle de musée, que des personnages un peu abruptes sont présents dans la même salle que nous, que des tableaux sont en cours d’acquisition – comme au Louvres d’ailleurs, si vous voulez contribuer financièrement s’entend n’hésitez pas – et d’appropriation et que comme d’habitude je me demande ce que je fais dans cette galère.

 

Je vous en dirai plus demain si demain il y a.

.

 

111a111a11a