De nouveaux paysages dans le désert, de la signification d’une route bitumée au milieu de nulle part, des spéculations inappropriées à cet égard et à nouveau de ce pauvre Piero Della Francesca qui n’en demandait pas tant


De nouveaux paysages dans le désert, de la signification d’une route bitumée au milieu de nulle part, des spéculations inappropriées à cet égard et à nouveau de ce pauvre Piero Della Francesca qui n’en demandait pas tant 

Nous avons quitté cette succession de hameaux, villages et baraques brûlées ou détruites, ce monde de poussière et désolation, ces images de fin d’humanité, poursuivant notre marche lente et silencieuse le long d’une route bitumée, noire et brillante au soleil, avec lignes jaunes tracées méticuleusement de chaque côté, une apparence de normalité totalement surréelle au milieu de l’enfer, tandis que de part et d’autres de la route le même spectacle à l’infini, une savane ou steppe sèche, aride, perdue, marquée par endroit par un buisson épuisé, des grappes de pierres sombres, des taches d’herbes hautes jaunes sales, le tout traversé par un vent chaud et éreintant.

Plus loin, on reconnaît des groupes d’arbres plus conséquents dont certains sont simplement noirs, reliquats d’un ou plusieurs incendies, probablement liés aux évènements inconnus ayant aspiré la vie hors des contrées que nous venons de traverser.

Le vieil homme, avant de s’effondrer dans les bras de Maria avait demandé POURQUOI ? avant de s’effondrer une dernière fois. Nous n’en savons rien et ne sommes pas équipés pour comprendre, analyser, disséquer et examiner, nous ne sommes pas des médecins légistes, des experts, des envoyés de je ne sais trop qui pour enquêter sur je ne sais trop quoi et faire ensuite rapport je ne sais trop, nous sommes des âmes en peine marchant vers leur devenir lassés et éreintés par le spectacle en négatif qui leur a été offert en guise de prime de bonne conduite. Pourquoi nous ? Pourquoi pas…

Nous marchons sur cette langue noire séparant la contrée en deux parties semblables et similaires, deux absences, deux silences, deux zones sans ombre et sans vie.

Maria a fait remarquer ce matin que depuis que nous arpentions cet Hadès implacable nous ne nous étions jamais demandé pourquoi alors que tout était tragiquement pauvre, mort, gris et sombre seule la route était noire et bien entretenue. Certes, a-t-elle souligné, la route est parfois recouverte de tâches de sable ou terre, mais dans l’ensemble elle est en excellent état. Il n’y a pas de bosses, de trous, de parcelles abîmées, de morceaux de bitume disparus ou endommagés. Il pourrait s’agir d’une fraction de l’autoroute conduisant à un aéroport ultra contemporain dans une frange du monde oublieuse de tout ceci. Alors, d’où vient cette route ? Où va-t-elle ? Qui l’emprunte ? A quelles fins ? Nous n’avons vu que des traces de destruction, de mort, de combats, d’exils et de fuites s’étant produites dans des villages misérables et pitoyables le tout au milieu de roches, de sable, et de vagues arbres sans âge ni feuille, le tout recouvert de poussière.

Les trois pingouins aux lunettes roses qui étaient demeurés silencieux ces temps-ci accablés par la vue de tant de haine et de violence ont commencé à reprendre un peu d’énergie. Ils sont pareils à nous-mêmes mais un peu plus expressifs. Le spectacle de la mort laisse des traces aux tréfonds des âmes mais l’épiderme de celles-ci ne peut tolérer trop longtemps d’être ainsi marqué au fer rouge et cherche par tous les moyens à s’extirper de cette gangue de mort.

Ils ont ainsi disserté sur le contraste de la route et des villages incendiés et détruits : « Peut-être ces gens se sont-ils battus pour retrouver le lieu où est enfouie la Chapelle d’Arezzo et les fresques de Piero Pella Francesca qu’elle contient ? Peut-être qu’auparavant les hautes instances de la communauté internationale universelle, philanthrope et avisée avaient fait construire cette route pour amener les millions de spectateurs attendus vers celle-ci. Les villageois se seront ainsi battus pour savoir qui auraient le droit de protéger les lieux saints et bénéficier de la protection de Piero- qui serait bien triste de savoir que l’on s’est ainsi battu pour avoir l’honneur de lui rendre hommage de la manière la plus appropriée. »

La machine à gaz rondouillarde et politicienne a rompu le silence qui était le sien pour réagir immédiatement à ces propos : « Je vous ai compris chers pingouins, je crois que vous avez raison, comme toujours, il y a du vrai dans tout cela, nous devons obtenir des subventions des hauts représentants du peuple avisé et cultivé et permettre de déterminer un accès apaisé, facilité et ordonné vers les lieux saints d’Arezzo et sa chapelle renfermant les trésors de Piero. Le COUAC dont j’ai l’honneur d’être le Président, cette Confédération opportuniste et utopique des anarchistes contemplatifs, est prête à répondre immédiatement aux demandes qui pourraient lui être transmises, les étudier avec soin et éviter d’autres carnages de cette nature. Nous créerons un espace international sous contrôle COUACIEN, érigerons un mur surveillé par des miliciens universels et bons, séparerons ceux qui doivent l’être et déterminerons les critères permettant l’accès sans restriction des peuples comblés vers les lieux saints d’Arezzo. »

Le Yéti anarchiste a repris pour le coup sa faconde et subtilité habituelle et a répondu aux interlocuteurs précédents de cette manière un peu brusque : « Bandes d’imbéciles, on n’est pas en Italie. Ces villages ne sont pas Arezzo. La chapelle n’est pas dans le désert. Les représentants ébahis du monde se foutent de Piero comme de leur dernière chaussure, à moins qu’ils n’en obtiennent un exemplaire pour pouvoir le revendre aussi cher que possibles aux autres imbéciles de philanthropes, et vous, vous racontez n’importe quoi. Ce qu’on a traversé ce n’était pas le spectacle d’artistes en herbe, c’était autre chose. Cessez de raconter vos conneries et pensez au vieillard. Ce n’était pas Piero que je sache. »

Entendant ces propos fort nuancés, j’ai pris les devants, me suis munis de mon brave et fort sage extincteur et ai exigé le silence. J’ai enjoint aux pingouins de déposer les cailloux qu’ils avaient ramassés et au Yéti d’en faire de même avec le radiateur jaune artiste sur les bords qui n’avait rien demandé à personne surtout qu’il traverse ces jours-ci une crise d’identité particulièrement vive avec des bulles de son passé ayant émergées dans sa réalité quotidienne à la faveur des visions d’horreur précédemment décrites.

De tous j’ai exigé le calme et la dignité rappelant nos bonnes intentions de la veille suggérant d’arrêter pour l’heure toute spéculation inutile. Maria en a fait de même et alors que l’autruche volante, flottante et trébuchante souhaitait réciter un sonnet qu’elle qualifiait de paradigme de paix, elle l’a interrompue gentiment lui suggérant de reporter ceci au repas que nous prendrons dans quelques heures.

Nous avons repris notre marche vers le nord et vers une ligne sombre et verte qui semble émerger de l’horizon.

Peut-être s’agit-il d’un mirage. Peut-être pas.

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De la mort d’un vieil homme sous un arbre asséché, de l’espoir et du désespoir, de l’humain et des vivants, d’hier, demain et aujourd’hui


De la mort d’un vieil homme sous un arbre asséché, de l’espoir et du désespoir, de l’humain et des vivants, d’hier, demain et aujourd’hui

La scène s’est reproduite sur l’écran de mes paupières fermées une bonne dizaine de milliers de fois cette nuit. Nous marchions depuis des siècles dans univers de mort, de peine, de tristesse et de violence, sans un bruit, sans une ombre, avec pour seuls autres compagnons que les fantômes de ce qui fut, des détails et objets insignifiants à en pleurer, enterrés sous un saupoudrage de cendres et de poussières, l’imagination faisant le reste, nous attendions de voir et d’entendre, de sentir et toucher, un autre vivant, mais un vivant qui aurait vu ce qui s’est passé en ces lieux oubliés des vivants et des dieux, dans un ailleurs sans nom et sans espérance, et, enfin, lorsque nous avons rencontré un survivant, un vieil homme digne, triste et squelettique, assis sous un arbre aux feuilles desséchées, il nous a demandé POURQUOI ? Ou peut-être ne nous a-t-il rien demandé mais a-t-il exigé de quelques représentants d’une humanité qui n’est plus qu’un souvenir une réponse à ses propres questions, pourquoi ces absents ? Pourquoi ces morts ? Pourquoi ces viols et tueries ? Pourquoi tout ceci que nous n’avons fait que survoler, croiser, apercevoir sans comprendre, puis il s’est affalé sur les genoux de Maria et s’en est allé, la seule chose qu’il pouvait faire.

Peut-être également, le Yéti nous a-t-il transmis le témoin, peut-être n’a-t-il rien compris à ce qui s’est passé, probablement a-t-il vu et subi ce qui était insoutenable, inacceptable, odieux et inhumain, mais tout aussi probablement n’a-t-il pas compris pourquoi ceci avait été commis ? Pourquoi un tel outrage ? Pourquoi un tel déchaînement de haine, de violence, de malheur, de cruauté ? En réponse à quoi ? A qui ? Pour quels gains dérisoires ? Pour quelle victoire ? Sur qui ? Sur quoi ? Le Yéti a sûrement raison, le seul témoin que nous ayons rencontré nous a transmis une responsabilité très lourde, une formidable et énorme responsabilité, comprendre pourquoi, ce qui n’est pas une mince affaire, puis il s’en est allé.

Le radiateur jaune artiste sur les bords, réincarnation d’un grille-pain existentialiste a retrouvé des tons et propos que l’on avait oublié en disant, une fois le corps enterré sous le vieil arbre asséché, qu’il ne serait pas fâché qu’on le laisse là lui aussi, sous un arbre, sans savoir ce qui s’est passé, car selon lui ce dont nous sommes les observateurs ébahis, impuissants, ignorants et cruellement désarmés, n’est rien moins que la mort de l’espoir, la fin de l’humanité, car si un vivant en sauvant un autre peut sauver l’humanité, il peut aussi en sombrant dans la violence extrême, dénuée de toute explication raisonnée, faire sombrer avec lui l’humain, le vivant, et bien sur l’espoir.

Les trois pingouins aux lunettes roses, amateurs de Piero della Francesca, ont posé leurs ailes sur les stries de notre jeune ami et lui ont dit qu’en tout temps la violence avait été la maîtresse des vivants, surtout des humains, que même s’ils avaient coutume d’utiliser le terme ‘bestial’ pour qualifier l’insoutenable et l’indescriptible, c’était une petite coquetterie d’un vivant dégénéré, l’humain, que de passer le baquet à celui qui n’en peut mais, car nul animal ne s’est jamais comporté comme lui, et que si exception il y a avait elle ne se trouvait que chez des êtres exceptionnels tels Piero ou Maria. « En conséquence de quoi, » ont-ils déclaré, « ce n’est pas à nous, représentants d’ordre différents de prendre ombrage de ce que nous voyons. Ceci ne fait que confirmer ce que nous savons depuis l’origine de ce fichu humain, il est fait pour durer mais le jour où il disparaîtra, de son propre chef, nous n’aurons d’autre choix de le suivre. Alors, pleurons, mais essayons de ne pas être résignés, ceci ne servirait à rien, levons les yeux vers l’horizon et essayons, la tête haute, nous qui ne sommes pas humains de nous conduire en vivants, en vrais vivants. »

L’extincteur fort sage a prié chacun de se taire et de respecter la dignité du vieil homme. « L’humain est fourbe et cruel » a-t-il souligné « mais il y a aussi en lui, aux tréfonds de son être des signes qu’il demeure vivant, droit et digne, comme ce vieil homme qui a tout vu mais est resté pour témoigner à l’extrême limite de la vie et de la mort, et pour lui et pour celles et ceux qui ont disparu de quelque manière que ce soit nous ne pouvons pas dire cela. La vie est sacrée et catégoriser en pièces uniques et grossières est tout aussi indigne que de ne rien dire ou faire. Il nous faut nous élever au-dessus de ceci, il nous faut être aussi digne que ce vieil être l’a été, en tout cas il faut essayer de l’être. »

Maria s’est approchée du vieillard, l’a embrassé sur son front rouge et noir et lui a dit qu’il avait raison, que la mort c’était la continuité de la vie et que la vie était le débouché de la mort, que les deux s’intercalaient entre rien et rien mais que depuis l’aube du vivant si certains tentaient et réussissaient à tout détruire, brûler, violer et tuer, les autres essayaient tant bien que mal de se dresser, de s’indigner, de se hausser au-dessus de l’horizon au risque de tout perdre. « C’est pour eux, pour elles, que nous devons continuer. Nous n’aurons jamais le luxe du silence, ni celui de l’orgueil, de la puissance ou de la gloire, mais nous aurons le respect de nous-mêmes, celui d’avoir essayé. Alors, nous allons encore pendant quelques minutes nous recueillir sur cette tombe puis nous partirons et irons voir où mène cette fichue route bitumée. Quant à moi je vais me laisser repousser les cheveux, et qu’advienne que voudra. »

Je me suis approché de Maria et c’est moi cette fois-ci qui lui ai baisé le front et ai posé ma main sur son épaule.

Nous avons tous fait de même, y compris l’autruche volante, flottante et trébuchante qui tout en ne comprenant que fort peu ce qui se passait a insinué quelques mots que j’aie trouvé non dénué de dignité : « hier n’est rien, demain n’est rien, le présent est tout, si nous les forgeons en fleurs ou en fruits, hier et demain seront roses, si nous les laissons flétrir, ils seront gris, tout nous appartient, l’espoir comme le désespoir, c’est une lourde charge, il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, ou peut-être si. »
sol516